UN CIMETIÈRE SUR TOUTE LA TERRE
par C.C. MacApp
On vient de lire une histoire toute en dialogues, où la banalité soigneusement dosée glisse peu à peu vers le pathétique. Mais le récit de S.-F. peut aussi se réduire à une épure, où les personnages sont des marionnettes au service de l’événement. Si le texte de MacApp reste humain, c’est uniquement parce qu’il suscite le rire : il nous propose non de nous attacher, mais de nous détacher. Pourtant l’idée est la même que chez Kit Reed : la fin dernière de la société, c’est de tuer les hommes qui la composent en utilisant toutes les ressources de la publicité. La publicité, où paradoxalement l’on a vu un trait majeur des sociétés de consommation, alors qu’elle définit plutôt les sociétés de production – celle où les désirs des gens sont invités à se calquer sur ce que le système peut leur fournir.
TOUT a commencé par un incident technique – une dent d’engrenage sautée, un transistor claqué ou quelque chose dans ce goût-là – survenu à la nouvelle machine comptabilisatrice d’une fabrique de cercueils. Ce qui est fantastique, c’est que cette erreur – une erreur portant sur la deuxième décimale – échappa à toutes les vérifications, tant humaines que mécaniques. Mais quand le dernier tabulateur eut fonctionné, tout fut consommé.
Désormais, le résultat était sacré. Immuable. Il est douteux que le président-directeur général et que le directeur commercial eussent osé contester les chiffres – même si l’un ou l’autre de ces messieurs eût été en ville à ce moment-là.
Quant au chef du service publicité, il eût été le dernier à les discuter. Il apporta les documents dans son bureau (il s’agissait des prévisions budgétaires pour la prochaine année fiscale). Quand il les eut compulsés, il s’écroula dans son fauteuil, complètement abasourdi. Le budget qui lui était consenti était exactement le centuple de ce qu’il escomptait. Autrement dit, il représentait cinquante fois ce qu’il avait demandé.
Quand il se fut remis de sa surprise, une expression d’intense concentration se peignit sur ses traits. Cinq minutes plus tard, il bondit sur ses pieds, se rua vers la porte, proféra une ou deux syllabes inaudibles à l’intention de sa secrétaire et s’élança au pas de course jusqu’à sa voiture. A peine arrivé chez lui, il fourra quelques vêtements dans une valise et repartit comme il était venu après avoir hâtivement embrassé sa femme. Ce fut à peine s’il lui donna un mot d’explication. Il ne prit même pas le temps de téléphoner à l’aéroport. Il n’avait qu’une seule idée en tête : sauter dans le premier avion en partance pour l’est des États-Unis…
Cette année-là, les affaires n’avaient pas été merveilleuses, loin de là, et les prévisions pour la saison des fêtes étaient peu réjouissantes. Les premières statistiques de ventes confirmaient ce pessimisme. En dépit des beaux discours du gouvernement, les acheteurs ne se pressaient pas aux portes des magasins. Chez les commerçants, on poussait de gros soupirs.
La soudaine publicité pour les cercueils créa un choc.
Le mot est peut-être trop faible. Les passants virent des équipes de colleurs d’affiches apposer fiévreusement des placards sur les panneaux (ils étaient payés au tarif double car on était en période de vacances). La première affiche était un véritable chef-d’œuvre. Elle représentait une ravissante jeune femme au sourire éblouissant penchée au-dessus du cercueil qu’elle était en train de déballer. A voir son sourire, on aurait pu croire qu’un octogénaire milliardaire venait de lui demander sa main. Dans le fond, on apercevait un arbre de Noël et le papier d’emballage était décoré de feuilles de houx ainsi qu’il convenait. La jeune femme semblait sortir du lit ou être sur le point de se coucher. Pour les jeunes gens en mal d’amour – et même pour les moins jeunes –, le message était parfaitement clair. La légende était la suivante : « Le cadeau qui durera plus qu’une vie. »
La télévision assaillit les téléspectateurs de brillantes variations sur le même thème. Certains sketches publicitaires laissaient entendre que si la dame voulait prouver sur-le-champ sa gratitude au donateur et si la chambre à coucher était trop loin, le cercueil pouvait offrir tout le confort désirable.
Naturellement, l’élément plus pondéré de la population n’était pas négligé. Les hommes d’un certain âge en puissance d’épouse furent attaqués de plein fouet : « Voudriez-vous que votre veuve ne soit qu’à moitié en sécurité ? » Et pour les demoiselles n’ayant pas d’espoirs matrimoniaux immédiats : « J’ai rêvé que je mourais sans mon cercueil virginal ! »
Battant le fer tant qu’il était chaud, les journaux, les revues et tous les moyens d’information firent chorus. Jamais l’opinion publique n’avait essuyé assaut aussi violent. Le consommateur tituba, battit des paupières, secoua la tête pour s’éclaircir les idées, ouvrit la bouche toute grande et se précipita chez les marchands de cercueils.
Somme toute, Noël n’allait peut-être pas être une catastrophe économique. Les directeurs des grands magasins qui, cédant à contrecœur aux supplications énergiques de leurs fournisseurs, avaient fait une petite place tout au fond de leur établissement pour un seul et unique cercueil étaient pendus au téléphone comme autant de bookmakers en possession d’un tuyau increvable. Ce fut une lutte à couteaux tirés. Les supermarchés ouvrirent un rayon de cercueils. L’Association des Détaillants en Produits Pharmaceutiques, estimant que ses adhérents avaient un droit de priorité, demanda à la justice d’interdire la vente des cercueils dans les stations-service ; mais cette requête fut rejetée, car les juges en achetaient tous. Les instituts de beauté se lancèrent dans ce commerce avec une très réelle ingéniosité. Les routes et les rues des villes étaient encombrées de camions, de remorques louées pour la circonstance, de n’importe quel véhicule capable de transporter un cercueil. La fièvre régnait en Bourse. Des grèves improvisées éclatèrent en l’espace de quelques heures. Le Congrès fut convoqué en session extraordinaire et le Président fut autorisé à rationner le bois et les matières indispensables pour faire face à la pénurie qui s’était brusquement déclarée. S’inclinant devant les pressions des groupes occultes, les États américains promulguèrent des lois interdisant l’incinération. Un nouveau racket apparut du jour au lendemain : le marché noir du cercueil.
Le directeur de la publicité qui avait été à l’origine de ce bouleversement s’était battu en mettant en œuvre les moyens formidables dont il disposait pour obliger les usines productrices à constituer des stocks. Elles l’avaient fait, mais ce n’était qu’une goutte d’eau dans la mer. Les entreprises concurrentes avaient été prises de court mais, réagissant très rapidement, elles s’étaient mises à tourner à raison de vingt-quatre heures par jour, sept jours par semaine. Pourtant, on ne pouvait satis-faire qu’une faible partie de la demande. A prix d’or, les sociétés de pompes funèbres affrétèrent des avions à réaction qui, dépouillés de leurs sièges, sillonnèrent le monde pour acheter des cercueils d’un bout à l’autre de la Terre.
On eût pu penser que, à la veille de Noël, les autres secteurs de l’activité économique subiraient le contrecoup de cette ruée sur le cercueil. Il n’en fut rien. Si grand était l’élan de la prospérité et telle était la pénurie de cercueils que, à l’exception de quelques articles, les ventes atteignirent, cette saison-là, un niveau record.
Le 23 décembre, la frénésie s’apaisa et les affaires marquèrent le pas même si, le 24 au matin, il y avait encore des optimistes pour rôder dans les magasins vides. Ce rut la pause et les gens s’arrêtèrent pour souffler. La plupart s’assirent sur leur cercueil car, dans les salons, il n’y avait plus de place pour d’autres meubles.
Rares étaient les citoyens américains à ne pas posséder plusieurs bières entre lesquelles choisir dans l’éventualité d’une crise cardiaque inattendue. Quant aux habitants des autres pays, il valait mieux pour eux qu’ils ne mourussent pas dans l’immédiat de crainte de voir se réaliser à la lettre la prédiction : « Ce qui est poussière retournera à la poussière. »
Après Noël, tout le monde s’attendait évidemment à un ralentissement des affaires. Mais notre chef de publicité qui, soit dit en passant, avait été promu directeur des ventes et président-directeur général adjoint, ne l’entendait pas de cette oreille. Il y avait des années qu’il se sentait professionnellement brimé et, maintenant que le succès couronnait ses efforts, il était bien décidé à ne pas laisser s’éteindre l’incendie qu’il avait allumé. Il accorda un court sursis à la clientèle – le temps, pour elle, de payer les traites et de débarrasser les salons encombrés de cadeaux funéraires. Fin janvier, il lança une nouvelle campagne. Ce fut comme une bombe de cent mégatonnes.
Au bout d’une semaine, il fallut se rendre à l’évidence : les modèles de Noël étaient démodés. Le cercueil était devenu le nouveau symbole de la respectabilité sociale.
Bien entendu, c’était le marasme dans l’industrie automobile. Même ceux qui avaient de quoi s’offrir une voiture neuve n’avaient aucune envie de revendre la vieille et de laisser la nouvelle rouiller sous la pluie : les garages débordaient de cercueils. Parallèlement, le cours des valeurs pétrolières s’effondra. On construisait encore par-ci par-là quelques camions, quelques autocars, mais cela n’allait pas plus loin.
Certains des cercueils dernier cri étaient d’authentiques œuvres d’art. Les autres… Enfin, il y en avait pour tous les goûts. On vit apparaître des modèles compacts à l’intérieur desquels le mort était couché en chien de fusil. Un fabricant lança le cercueil circulaire, avançant comme argument de vente que, d’après toutes les lois de la nature, seule la position fœtale était valable. A l’autre extrémité de la gamme, on trouvait de véritables maisons décorées et luxueusement équipées. Le plus vaste de tous ces modèles était sans doute celui baptisé « Réunion de Famille » : de forme triangulaire, il comportait une série de niches pour papa, maman, huit enfants (plus deux petits camarades) et le chat qui avait son alvéole tout au bout à côté du dernier-né.
Les ventes reprirent de plus belle, mais les économistes proclamaient que le boom ne pourrait pas durer longtemps. Ils ne tenaient pas compte du chef de publicité, dont les yeux étaient chaque jour plus brillants. Les gens avaient déjà des cercueils qu’ils astiquaient et exposaient parfois dans des « vitrines funéraires » spécialement aménagées. Le raisonnement du chef de publicité fut direct et il allait droit au but : il fallait faire en sorte que les-gens se servent de leurs cercueils. A présent, il disposait de tous les crédits qui lui étaient nécessaires.
La phase suivante de sa campagne démarra de façon si progressive qu’il est impossible de dire : « C’est ici que cela a commencé. » L’un des premiers éléments fut indiscutablement un dessin largement reproduit représentant un jeune homme tatoué et souriant au menton hardiment levé, couché dans un cercueil. Il avait l’air rude (car il fallait que les petites natures s’identifient aussi à lui) et sympathique et, bien qu’il fût manifestement mort, la virilité émanait de tous ses pores. C’était sans aucun doute le plus beau cadavre depuis celui de Richard Cœur de Lion.
Il ne fallait pas non plus négliger les petits couplets publicitaires. L’air le plus populaire – ce fut vraiment quelque chose de ravissant – était une version jazz de la marche funèbre.
Les choses commencèrent tout doucement et de manière si peu violente que rares furent ceux qui parlèrent de suicides. Les Teen-Agers se mirent à organiser des « casse-pipe parties ». Il y eut quelques protestations de la part de leurs aînés mais la mode se répandit chez les adultes. Les gens fatigués, les gens qui s’estimaient écrasés, les malades, ceux qui avaient des ennuis moururent en nombre croissant. Le commerce clandestin du poison fleurit quelque temps mais disparut vite. Le pouvoir de persuasion était tel que les adjuvants artificiels étaient inutiles : les cercueils étaient vraiment confortables. Très confortables. Il suffisait aux gens de fermer les yeux et ils mouraient, le sourire aux lèvres.
Les Beatniks avaient des cercueils d’un modèle spécial – moisis, crasseux et dépourvus de couvercle car les Beatniks adoraient l’exhibitionnisme – qu’ils exposaient le long des avenues. Ils mouraient en arborant des expressions intensément intellectuelles et la pluie, enfin, les lavait. Bien entendu, des voix s’élevaient qui criaient au désastre. Mais quand n’y a-t-il pas de prophètes de malheur ? On cessa très vite de les écouter.
On peut imaginer ce que furent quelques-unes des réactions dans le reste du monde.
Le bloc communiste dénonça immédiatement ce mouvement comme un complot répugnant de l’impérialisme décadent. La Chine, qui se querellait depuis quelque temps avec la Russie pour des questions de méthode, exigea à grands cris que la guerre soit déclarée sur-le-champ. Les Russes répliquèrent que c’était d’une stupidité insigne : si les capitalistes voulaient mourir, leur faire la guerre serait leur rendre service. La Chine expérimenta clandestinement la chose, se disant que c’était peut-être là le moyen de pallier l’explosion démographique ; elle trouva que le système était bon. D’ailleurs, après avoir réfléchi plusieurs jours, le bloc socialiste, estimant inadmissible de se laisser damer le pion en quelque domaine que ce soit, lança son propre programme tout en expliquant avec une parfaite logique qu’il était totalement différent de celui des Américains.
Le bloc des nations libres, le bloc des nations communistes, le bloc des neutres et tous les demi-portions qui avaient été trop bêtes pour s’intégrer à un bloc, se trouvèrent pris dans le tourbillon en un laps de temps étonnamment court, et de bien des façons. Au bout de deux ans, le monde se trouva débarrassé de la plupart de ses tourments.
Chose bizarre, le pays où était né ce mouvement fut le dernier à succomber. Au fond, ce n’était peut-être pas tellement bizarre. Les pompes funèbres américaines, fournisseurs de la terre entière, avaient mis au point un système de production de cercueils et d’inhumation presque entièrement automatique ; les chaînes de montage et de conditionnement présentaient des innovations qui n’étaient pas dénuées d’intérêt. Restaient deux problèmes : la direction et la distribution. Le président-directeur général de la General Mortuary, un personnage débordant d’enthousiasme que ses amis surnommaient Sarcophagus Sam, répondit sans ambages en déchiquetant son cigare et en fronçant les sourcils à un journaliste qui l’interrogeait dans une conférence ae presse : « Tant que j’aurai un seul client en puissance qui sera en même temps mon dernier actionnaire, je m’efforcerai de lui vendre un cercueil pour lui servir ses dividendes. »
Enfin, un homme qui pensait être le dernier humain fit le tour de Denver à la recherche du cercueil qui lui convenait le mieux. Il jeta son dévolu sur un superbe article en ébène garni platine, doté d’un ajuste-cadavre automatique, équipé d’un matelas en plastique auto-moulant avec bar incorporé. Il s’y installa, se versa une rasade généreuse d’un scotch d’âge vénérable, eut un sourire de contentement en sentant le matelas se mouler autour de son corps, ferma les yeux et poussa un soupir d’aise. Une musique douce retentit à son oreille tandis que le couvercle se refermait.
Un urubu quitta l’édifice voisin en haut duquel il était perché en poussant un cri lugubre, furieux d’avoir eu un instant de distraction. Il était trop tard. Ses griffes crissèrent sur le cercueil hermétiquement clos ; il émit une sorte de sifflement de rage et abandonna la partie. Il reprit son essor. Il en avait assez de se nourrir de petits rongeurs et de coyotes.
Du haut des airs, il aperçut deux points noirs se déplaçant au milieu des collines sèches. Il tourna en rond pour les examiner de près et, déçu, repartit vers l’ouest. Ces deux-là, il les avait déjà vus. Il y avait si longtemps que le vieux prospecteur et sa mule étaient dans les montagnes que l’urubu avait conclu qu’ils ne savaient pas comment mourir.
Le prospecteur, qui s’appelait Adams, marchait nonchalamment derrière l’animal en fredonnant. De temps en temps, il adressait une remarque à la bête. Il se dirigeait vers les bâtiments éblouissants. Quand il arriva dans les faubourgs de Denver, il se rendit compte qu’il y avait quelque chose d’anormal. Il s’arrêta et contempla le paysage paisible. Rien ne bougeait hormis, ici et là, un rat squelettique ou quelques moineaux qui picoraient entre les cercueils.
Le vieux prospecteur se tourna vers la mule. « Enfer et damnation ! fit-il. Ce serait-y pas un coup des Martiens ? » Un fragment de journal voltigeait dans le vent. L’homme avança d’un pas lourd et s’en empara. Ce qu’il lut était suffisamment clair pour qu’il comprît.
« Ils sont partis, Eva, dit-il à la mule. Ils sont tous partis. » Il passa tendrement son bras autour de la bête. « J’ai comme qui dirait l’impression que ça va être à toi et à moi de jouer. Tout est à recommencer. »
Traduit par MICHEL DEUTSCH.
And all the Earth a Grave…
© Galaxy Publishing Corp., 1983.
© Editions Opta, pour la traduction.