ET POUR TOUJOURS GOMORRHE

par Samuel R. Delany

La nostalgie, c’est encore un désir. Les arbres sont morts, les violons sont morts, mais ils ont existé. La technologie peut aller plus loin ; elle peut nous priver de nos désirs, ou tout au moins nous rendre tels que nous n’aurons plus que des désirs sans objet. Le castrat, c’est le parfait héros sartrien, l’homme purement contingent – au moins à ses propres yeux : car il fait partie d’un système où il acquiert un sens, comme un rouage dans une machine. Et comme aucun système – on le sait – n’est sans faille, il peut aussi avoir un autre sens pour les malins et les pervers. Pas pour lui. Jamais.

ET ON EST DESCENDUS SUR PARIS.

Où on a fait la course d’un bout à l’autre de la rue de Médicis, Bo, Lou et Muse de l’autre côté des grilles, Kelly et moi sur le trottoir, en faisant des grimaces à travers les barreaux, en faisant un boucan à tout casser, en faisant retentir les jardins du Luxembourg à deux heures du matin. Ensuite escalade des grilles et chahut jusqu’à la place Saint-Sulpice où Bo essaya de me balancer dans une fontaine.

Alors Kelly a vu ce qui se passait dans le coin et, ramassant un couvercle de poubelle, a foncé dans la pissotière en cognant l’instrument contre les murs. Cinq types ont jailli de l’édicule ; même une grande pissotière n’en reçoit normalement que quatre.

Un jeunot tout blond a mis la main sur mon bras en souriant. « Hé, spatial, tu ne crois pas que… vous feriez mieux de partir ? »

J’ai regardé ses doigts sur mon uniforme bleu. « Tu es un frelk ? »

Il a haussé les sourcils, puis secoué la tête. « Non. Pas moi. C’est dommage. On dirait qu’au début tu étais un homme. Mais maintenant…» Nouveau sourire. « Tu n’as plus rien à m’offrir. La police…» Il a pointé le menton en direction de l’autre trottoir, où j’ai aperçu pour la première fois le commissariat. « Elle nous fiche la paix. Mais vous qui êtes des étrangers…»

Cependant Muse nous appelait déjà en fanfare. « Ohé, arrivez ! On file d’ici, hein ? » Et on est partis. Et on a pris l’air.

Et on est redescendus sur Houston.

« Nom de Dieu, a dit Muse. Gemini Flight Control… C’est ici que tout a commencé ? Alors on se tire, par pitié ! »

Et en route par car via Pasadena, puis monoligne jusqu’à Galveston, et on allait continuer le long du golfe quand Lou est tombé sur un couple en camionnette…

« Heureux de vous prendre, les spatiaux. Ça fait plaisir d’aider les gens comme vous, qui font du on boulot sur toutes ces planètes pour le gouvernement. »

… lequel couple filait vers le sud avec un bébé, de sorte qu’on s’est installés à l’arrière pendant quatre cents bornes de soleil et de vent.

« Tu crois que c’est des frelks ? a demandé Lou en me poussant du coude. Moi, je parie que oui. Ils attendent simplement qu’on leur donne le feu vert.

— Laisse tomber. Ils sont gentils tout plein et sentent leur cambrousse d’une lieue.

— Ça ne veut pas dire que c’est pas des frelks.

— Tu n’as donc jamais confiance ?

— Jamais. »

Pour finir, encore un car qui nous a cahotés jusqu’à Brownsville et de l’autre côté de la frontière, avec comme terminus Matamoros où on est descendus les jambes raides dans la poussière et le soleil du soir, au milieu d’un flot de Mexicains, de poules et de pêcheurs de crevettes dans le golfe du Texas : c’était eux qui empestaient le plus, mais nous qui faisions le plus de raffut. Quarante-trois putains – je les ai comptées – se sont amenées pour entreprendre les pêcheurs, et une fois qu’on a eu brisé deux des vitres de la gare routière, l’hilarité était générale. Les pêcheurs de crevettes disaient qu’ils ne nous achèteraient rien à manger mais qu’ils nous soûleraient si on en avait envie vu que c’était la coutume avec eux. Et nous, on a gueulé de plus belle, et une troisième vitre a volé en éclats ; et ensuite, pendant que j’étais allongé sur le perron du bureau de poste, en train de chanter, une femme aux lèvres sombres est venue se pencher sur moi en mettant ses deux mains sur mes joues. « Vous êtes très braves ». Ses cheveux emmêlés retombaient sur ses yeux. « Mais les hommes, ils tournent autour de vous et c’est vous qu’ils regardent. Alors ça prend du temps. Et malheureusement leur temps c’est notre argent. Écoute, spatial, tu ne crois pas que… vous feriez mieux de partir ? »

Je l’ai prise par le poignet. « Usted ! ai-je murmuré. Usted es una freîka ? »

Elle a souri en touchant le disque d’or accroché à ma boucle de ceinturon. « Je regrette. Mais tu n’as rien qui… pourrait me servir. C’est dommage, car on dirait qu’au début tu étais une femme, non ? Et j’aime aussi les femmes…»

J’ai roulé au bas des marches.

« Tu parles d’une partouze ! a crié Muse. Allez, on repart ! »

On a fini par regagner Houston avant le jour – je ne sais plus comment. Et on a repris l’air.

Et on est redescendus sur Istanbul.

Où il pleuvait ce matin-là.

A la cantine on nous a servi le thé dans des verres en forme de poires, et on voyait le Bosphore par les vastes fenêtres. En face de la cité hérissée de minarets, les îles ressemblaient à des tas d’ordures éparpillés sur l’eau.

« Quelqu’un sait où on les trouve dans cette ville ? a demandé Kelly.

— On ne-reste pas ensemble ? a dit Muse. Je croyais que si.

— Ils ont gardé mon chèque à la comptabilité, a expliqué Kelly. Je suis sans un. Je suppose que le comptable l’a touché à ma place. » Haussement d’épaules. « C’est pas que i’y tienne, mais il va falloir que je me lève un frelk plein aux as pour faire ami-ami. » Silence général pendant que Kelly replonge dans son thé, avant de s’apercevoir de notre mutisme. « Hé, qu’est-ce qui vous prend ? Si vous continuez à faire cette tête, je vous démolis jusqu’au dernier os vos jolies carcasses si bien conditionnées depuis la puberté. » Me prenant à partie : « Dis donc, toi ! Pas la peine de jouer les saintes nitouches comme si tu n’avais jamais été avec un frelk ! »

Ça commençait.

J’ai répondu : « Je ne joue pas les saintes nitouches », tout en piquant une colère muette.

L’envie, la vieille envie jamais éteinte.

Bo a éclaté de rire pour rompre la tension. « Écoutez un peu, la dernière fois que j’étais à Istamboul – c’était un an avant que je m’enrôle dans cette section – on était partis de la place Taksim en descendant l’Istiqlal. Tout de suite après les cinémas miteux, on a trouvé une petite allée bordée de fleurs. Devant nous il y avait deux autres spatiaux. Il y a un marché par là, et un peu plus bas ils vendent du poisson, et puis il y a une sorte de cour où on trouve des oranges, des pâtes de fruits, des oursins et des choux. Mais il y a des fleurs tout le long. En tout cas, on trouvait que ces spatiaux avaient un drôle d’air. Ça n’était pas leurs uniformes – ils étaient impeccables – ni leur coupe de cheveux. C’est seulement une fois qu’on les a entendus parler… C’était un homme et une femme, déguisés en spatiaux pour essayer de racoler les frelks ! Des dépravés amateurs de frelks ! Vous imaginez un peu ça ?

— Ouais, a dit Lou. J’en ai déjà vu. A Rio, c’en était plein.

— Ces deux-là, on les a assez tabassés pour leur en couper l’envie, a conclu Bo. On les a coincés dans une petite rue, et après on a filé en ville ! »

Le verre de Muse est retombé sur le comptoir avec un bruit sec. « En partant de la place Taksim, on descend l’Istiqlal jusqu’au moment où on voit des fleurs ? Pourquoi ne disais-tu pas que c’est là qu’on trouve les frelks, hein ? » Un sourire de la part de Kelly aurait fait passer ça. Mais il n’y a pas eu de sourire.

« Merde, a grommelé Lou. Personne n’a jamais eu besoin de me dire où chercher. Je n’ai qu’à sortir dehors, et les frelks me reniflent à distance. Je suis capable de les repérer d’un bout à l’autre de Piccadilly. Au fait, ils n’ont rien d’autre que du thé ici ? Où peut-on avoir quelque chose de plus raide ? »

Bo a gloussé. « On est en pays musulman, tu as oublié ? Mais au bout de l’allée des fleurs il y a plein de petits bars avec des portes vertes et des comptoirs en marbre où on te sert un litre de bière pour l’équivalent de quinze cents en livres turques. Et puis il y a tous les vendeurs de sauterelles frites et de sandwiches à la saucisse…

— Tu n’as jamais vu les frelks s’en enfiler ? Je veux dire des verres d’alcool… pas des saucisses. »

Et on est retombés dans le flot des histoires obscènes qui servent à nous calmer. Mais elles n’apaisent qu’en surface. Elles ne guérissent rien. Même Muse savait maintenant que nous ne passerions pas la journée ensemble.

Comme il ne pleuvait plus, on a pris le ferry jusqu’à la Corne d’Or. Kelly a aussitôt demandé le chemin de la place Taksim et de l’Istiqlal, et on lui a indiqué un dolmuch, ce qui se révéla être une sorte de taxi, sauf qu’il va à un seul endroit et qu’il charge le plus de clients possible en cours de route. En plus ça ne coûte presque rien.

Lou a eu envie de traverser le pont Ataturk pour aller visiter la ville nouvelle. Bo a résolu de découvrir ce qu’était en réalité la Dolma Boche. Et quand Muse a su qu’on pouvait passer en Asie pour l’équivalent de quinze cents – une livre et cinquante kruchs – eh bien, Muse a décidé de s’y rendre.

Moi, j’ai fait demi-tour à travers le tumulte de la circulation à l’entrée du pont et j’ai remonté le long des murs suintants de la vieille ville, sous les fils aériens des trams. Il y a des jours où rien, ni jurons ni braillements, ne peut combler le manque. Des jours où on ne peut faire autrement que de rester seul, tant la solitude fait mal.

J’ai suivi un tas de petites rues pleines de bourricots mouillés, de dromadaires tout aussi piteux et de femmes en longs voiles, puis j’ai descendu des artères plus larges, pleines de bus, de poubelles et de passants vêtus comme des hommes d’affaires.

Certaines gens regardent les spatiaux avec de grands yeux. D’autres ne leur prêtent aucune attention particulière. D’autres encore nous lorgnent – ou ne nous lorgnent pas – d’une façon que n’importe quel spatial apprend à reconnaître sans peine moins d’une semaine après sa sortie du centre d’entraînement à l’âge de seize ans. Je traversais le parc quand j’ai surpris la femme en train de m’observer. Elle a vu mon regard et a détourné la tête.

J’avançais sans hâte sur l’asphalte humide. Elle était arrêtée sous l’arche d’une petite mosquée. Quand j’ai été à sa hauteur, elle est sortie dans la cour, parmi les vieux canons.

« Excusez-moi…»

J’ai fait halte.

« Sauriez-vous si oui ou non nous sommes au sanctuaire de Sainte-Irène ? » Son anglais se teintait d’un accent charmant. « J’ai oublié mon guide.

— Je regrette de ne pouvoir vous renseigner. Je suis touriste moi-même.

— Oh ! » Elle a eu un sourire. « Moi, je suis Grecque. Je pensais que vous étiez peut-être du pays, en vous voyant la peau si foncée.

— Je suis de race amérindienne », ai-je précisé en inclinant la tête. Elle m’a rendu la politesse.

« Je vois. Je viens de commencer mes études ici, à l’université. Votre uniforme m’indique que vous êtes…» Un petit silence – après quoi, la constatation définitive : «… un spatial. »

Je ne me sentais pas tellement à mon aise. « Oui. » J’ai enfoncé les mains dans mes poches, remué les pieds à l’intérieur de mes bottes, sucé ma troisième molaire de gauche – bref, tout ce qu’on fait quand on est troublé. Vous êtes tellement fascinant quand vous regardez les gens de cette façon, m’avait dit un jour un frelk. « Oui, je suis un spatial. » Mon ton était trop brusque et trop fort. Elle a sursauté légèrement.

A présent, elle savait donc que je savais qu’elle savait que je savais. Et je me demandais comment nous allions nous tirer de cette petite scène à la Proust.

« Je suis Turque, a-t-elle repris. Pas Grecque. Je ne fais pas que commencer mes études. J’ai déjà un diplôme d’histoire de l’art. Ces petits mensonges qu’on débite aux étrangers pour protéger son intimité… sont-ils bien nécessaires ? Il m’arrive de penser que mon intimité n’a guère d’importance. »

Ce qui est une stratégie comme une autre.

« Vous habitez loin d’ici ? ai-je demandé. Et quel est le tarif habituel, en livres turques ? » De la stratégie, ça aussi.

« Je ne peux pas vous payer. » Elle a resserré son imperméable autour de sa taille. Elle était très jolie. « Je voudrais bien, pourtant…» Elle a haussé les épaules en souriant. « Mais je ne suis qu’une pauvre étudiante. Pas une de ces riches. Si vous préférez passer votre chemin, je ne vous en voudrai pas. Mais je serai triste. »

Je n’ai pas bougé. Je croyais qu’elle finirait quand même par proposer une somme. Elle n’en a rien fait.

Autre procédé stratégique.

Je me demandais : Après tout, pourquoi veux-tu ce sale argent ? quand un léger coup de vent a fait pleuvoir un des grands cyprès.

« Je trouve tout ça très triste. » Elle essuyait les gouttes tombées sur sa figure. J’avais perçu un fléchissement dans sa voix et, quelques instants durant, j’ai affecté de regarder les ruisselets entre les pavés. « Il est triste, à mon avis, qu’on ait été obligé de vous modifier pour faire de vous un spatial. Autrement, nous… je veux dire, si les spatiaux n’existaient pas, nous ne serions pas… ce que nous sommes. Au début, étiez-vous de sexe masculin ou féminin ? »

Nouvelle pluie de gouttes. Je gardais les yeux baissés vers les pavés, et de l’eau pénétrait sous mon col.

« Masculin, ai-je répondu. Mais ça n’a pas d’importance.

— Quel âge avez-vous ? Vingt-trois, vingt-quatre ?

— Vingt-trois. » Je mentais. Par réflexe. J’ai vingt-cinq ans, mais plus on vous croit jeune, plus on vous donne d’argent. Pourtant je ne voulais pas de son sale argent !

« Alors j’avais deviné juste. » Elle a hoché la tête. « La plupart d’entre nous sommes experts en ce qui concerne les spatiaux. Vous ne le saviez pas ? Je suppose que ça nous est nécessaire. » Elle fixait sur moi ses larges prunelles noires. Elle a fini par ciller. « Vous auriez fait un homme très beau. Mais maintenant vous êtes un spatial. Vous bâtissez des blocs de conservation d’eau sur Mars, vous programmez des ordinateurs pour les mines de Ganymède, vous faites fonctionner les relais de télécommunications lunaires. La métamorphose…» Il n’y a que les frelks pour prononcer ce mot de métamorphose avec un tel mélange d’attirance et de regret. « On aimerait croire qu’une autre solution aurait été possible. On aurait pu trouver un autre moyen que de vous asexuer, que de vous réduire à l’état de créatures pas même-androgynes – de créatures qui sont…»

J’ai mis la main sur son épaule et elle s’est arrêtée net, comme si je l’avais frappée. Elle a regardé autour de nous, s’assurant que personne ne se trouvait à proximité. Doucement alors, très doucement, ses doigts ont effleuré les miens.

J’ai retiré ma main. « Qui sont quoi ?

— On aurait pu trouver un autre moyen. » Ses deux mains étaient à présent dans ses poches.

« On aurait pu. Oui. Mais au-delà de l’ionosphère, petite, il y a des radiations trop fortes pour que ces précieuses gonades restent en état de marche partout où il faut effectuer un travail de plus de vingt-quatre heures – comme c’est le cas sur Mars, ou sur les satellites de Jupiter…

— On aurait pu trouver des écrans protecteurs, approfondir les recherches dans le domaine de l’adaptation biologique…

— C’était à l’époque de l’explosion démographique, ai-je rappelé. Non, on cherchait alors n’importe quel prétexte pour diminuer le nombre de gosses… surtout ceux qui avaient des déficiences.

— Ah ! oui. » Elle hochait la tête. « Et nous luttons encore actuellement pour passer de la réaction néo-puritaine à la liberté sexuelle du vingtième siècle.

— C’était une bonne solution. » J’ai ricané en m’empoignant l’entre-cuisses. « Je suis bien comme ça. » Je n’ai jamais compris pourquoi ce geste est tellement plus obscène de la part d’un spatial.

« Cessez ! a-t-elle dit d’un ton sec en s’écartant.

— Qu’avez-vous donc ?

— Cessez ! a-t-elle répété. Pas ça ! Vous êtes un enfant.

— Mais nous sommes sélectionnés parmi les enfants dont les réflexes sexuels sont irrémédiablement retardés à la puberté.

— Et ces substituts auxquels vous avez recours pour remplacer l’amour ? Ces façons brutales et enfantines ? Je suppose que c’est ce qui est attirant. Oui, je sais que vous êtes un enfant.

— Ah, oui ? Et les frelks ? »

Elle a réfléchi un instant. « Je pense qu’ils sont des retardés sexuels qui sont passés au travers. Oui, peut-être était-ce la bonne solution. Vraiment, vous ne regrettez pas de ne pas avoir de sexe ?

— Nous vous avons, vous, ai-je répondu.

— Oui…» Elle baissait les yeux. Je l’ai observée pour voir l’expression qu’elle me cachait. C’était un sourire. « Vous avez votre vie glorieuse d’êtres qui planent dans l’espace, et vous nous avez. » Elle a relevé la tête, les joues en feu. « Vous tournoyez dans le ciel, vous voyez la Terre tourner au-dessous de vous, vous allez d’une planète à l’autre, tandis que nous…» Elle a tourné la tête de droite à gauche, et ses cheveux noirs promenaient leurs boucles sur ses épaules. «… nous n’avons que nos existences étriquées, soumises à la pesanteur, et nous vous adorons ! »

Elle a reporté son regard sur moi. « Nous sommes des pervers, n’est-ce pas ? Nous faisons l’amour avec des cadavres sans pesanteur. » Brusquement ses épaules se sont affaissées. « Je n’aime pas avoir cette déviation sexuelle qu’on appelle le complexe de l’amour en chute libre.

— J’ai toujours trouvé ça un peu long comme dénomination. »

Elle a détourné les yeux. « Je n’aime pas être une frelk. C’est mieux ?

— Moi non plus je n’aimerais pas. Soyez autre chose.

— On ne choisit pas ses perversions. Vous, vous n’en avez aucune. Vous êtes libre de toute perversion. C’est pour ça que je vous aime, spatial. Mon amour commence avec la peur de l’amour. Ça n’est pas beau, ça ? Un pervers trouve un substitut à l’amour normal qui lui est inaccessible : pour l’homosexuel, c’est son reflet comme dans un miroir ; pour le fétichiste, une chaussure, une montre ou un porte-jarretelles. Pour ceux qui souffrent du complexe de…

— Les frelks.

— Pour les frelks, c’est…» Elle m’a jeté un coup d’œil incisif. «… de la chair flasque qui s’envoie en l’air.

— Ça ne m’atteint pas.

— Je voulais pourtant vous atteindre.

— Pourquoi ?

— Vous êtes sans désir. Vous ne pouvez pas comprendre.

— Dites toujours.

— Je vous veux parce que vous ne pouvez pas me désirer. C’est là qu’est le plaisir. Si quelqu’un avait vraiment une réaction sexuelle envers nous, nous serions terrorisés. Je me demande combien il y avait de gens, autrefois, qui attendaient sans le savoir votre création. Nous sommes des nécrophiles. Je suis persuadée que le nombre des violations de tombes est passé à zéro depuis que vous existez. Mais vous ne comprenez pas…» Elle a marqué un temps d’arrêt. « Si vous compreniez, je n’aurais pas besoin d’arpenter le parc en essayant de trouver qui pourrait me prêter soixante livres. » Elle a enjambé les nœuds d’une racine qui avait fait éclater le bitume. « Incidemment, c’est ça le tarif habituel à Istanbul. »

J’ai fait un calcul. « Plus on va vers l’est, plus les choses sont bon marché. »

Elle a laissé son imperméable s’ouvrir. « Vous savez, vous n’êtes pas comme les autres. Vous, au moins, vous voulez comprendre.

— Si je crachais pour chaque fois que vous avez dit ça à un spatial, vous seriez noyée.

— Retournez donc sur la Lune, chair flasque. Envoyez-vous en l’air jusqu’à Mars. Il y a des satellites autour de Jupiter où vous pourriez être utile. Reprenez l’air et allez vous poser dans une autre ville.

— Où habitez-vous ?

— Vous voulez venir avec moi ?

— Donnez-moi quelque chose, ai-je insisté. Même si ça ne vaut pas soixante livres. Quelque chose à quoi vous teniez, qui ait une valeur pour vous.

— Non !

— Pourquoi non ?

— Parce que je…

— Parce que vous ne voulez jamais rien donner de vous-même. Vous êtes tous pareils, les frelks !

— Vous ne comprenez donc pas que c’est simplement parce que je ne veux pas vous acheter ?

— Vous n’avez rien qui puisse m’acheter.

— Vous êtes un enfant, a-t-elle repris. Je vous aime. »

Nous avions atteint la grille du parc. Elle s’est arrêtée et nous sommes restés là, le temps qu’un léger souffle de vent arrive et aille se perdre dans l’herbe.

« Je…, a-t-elle proposé timidement en indiquant une direction sans retirer la main de sa poche. J’habite là, tout près.

— Entendu. Allons-y. »

Une conduite de gaz avait naguère explosé dans cette rue-là, me dit-elle. Une rivière de feu avait coulé jusqu’au port à une vitesse terrifiante, en dégageant une chaleur d’enfer. Elle avait disparu en quelques minutes. Aucun immeuble n’était tombé, mais on voyait luire faiblement les dépôts calcinés. « C’est une sorte de quartier d’étudiants et d’artistes. » Nous avons traversé la chaussée pavée. « 14 Youri Pacha… pour le cas où vous reviendriez un jour ici. » Sa porte était couverte d’écaillures noirâtres, et le caniveau engorgé d’ordures.

« Beaucoup d’artistes et de gens exerçant des professions libérales sont des frelks, ai-je dit en essayant de faire l’imbécile.

— Et beaucoup d’autres aussi. » Elle est entrée en tenant la porte ouverte. « C’est seulement plus voyant chez nous. »

Sur le palier il y avait un portrait d’Ataturk. La chambre était au second étage. « Un instant, que je prenne ma clef…»

Des paysages de Mars ! De la Lune ! Sur son chevalet, une toile de deux mètres montrant un lever de soleil au-dessus d’un cratère ! Et des reproductions de photos de la Lune couvraient les quatre murs, avec les portraits de tous les généraux imberbes du Corps International des Spatiaux.

Un coin de son bureau était encombré d’une pile de ces magazines illustrés consacrés aux spatiaux, tels qu’on en trouve dans presque tous les kiosques de tous les pays. J’ai entendu des gens affirmer sérieusement qu’on les imprime à l’intention des jeunes esprits aventureux des écoles secondaires. Il est à penser qu’ils n’ont jamais vu ceux qui viennent du Danemark ! Elle en avait d’ailleurs quelques-uns également. Au-dessus d’un rayon chargé d’ouvrages d’art et d’histoire, je voyais deux mètres de romans de science-fiction bon marché : Meurtre à la station spatiale douze, Fusées en flammes, Orbite sauvage, etc.

« Arak ? offrait-elle. Ouzo ? Pernod ? A vous de choisir. Mais je peux verser les deux de la même bouteille. » Elle a posé des verres sur le bureau, avant d’ouvrir un petit meuble d’un mètre de haut qui se révéla être une glacière. Elle s’est redressée en me présentant un plateau de collation : tartes aux fruits, sucreries turques, viandes.

« Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Des dolmades. Ce sont des feuilles de vigne farcies au riz et aux champignons.

— Répétez ?

— Dolmades. Ça vient du même mot turc que dolmuçh. Tous deux signifient plein à craquer…» Elle a posé le plateau à côté des verres. « Mais asseyez-vous. »

Je me suis installé sur le capané-de-studio-prêt-à-se-transformer-en-lit. Je sentais sous la housse l’élasticité fluide d’un matelas glycogélique. Dans leur idée, c’est ce qui se rapproche le plus de la sensation d’apesanteur. « Vous êtes bien ? Voulez-vous m’excuser un instant ? J’ai des amis au bout du couloir. Il faut que j’aille leur parler. » Elle m’a fait un clin d’œil. « Ils aiment bien les spatiaux.

— Vous allez en rassembler une collection pour moi ? Ou bien vous voulez leur faire faire la queue derrière la porte pour attendre leur tour ? »

Elle a ravalé sa salive. « En fait, j’allais proposer les deux. » Elle a brusquement secoué la tête. « Oh ! c’est comme vous voudrez !

— Vous me donnerez quoi ? J’ai envie de quelque chose, ai-je dit. C’est pour ça que je vous ai suivie. Je me sens solitaire. Peut-être que je voudrais savoir jusqu’où ça peut aller. Je ne sais pas encore.

— Ça va jusqu’où on veut. Moi ? J’étudie, je lis, je fais de la peinture, je parle avec mes amis…» Elle est venue s’asseoir par terre au pied du canapé. « Je vais au théâtre, je regarde les spatiaux dans la rue, jusqu’à ce qu’il y en ait un qui me regarde à son tour ; moi aussi je me sens solitaire. » Sa tête s’appuyait contre mes genoux. « Moi aussi j’ai envie de quelque chose. Mais…» Nous sommes restés une minute sans bouger ni l’un ni l’autre, puis : « Ce n’est pas vous qui me le donnerez.

— Vous n’allez pas me payer pour ça, ai-je répliqué. Vous l’avez bien dit ? »

J’ai senti sa tête sursauter contre moi. Après un instant de silence, elle a repris dans un souffle : « Vous ne croyez pas que… vous feriez mieux de partir ? »

J’ai dit : « D’accord », en me levant.

Elle était assise sur la doublure de son imperméable, qu’elle n’avait toujours pas enlevé.

J’ai pris la direction de la porte.

« A propos…» Elle avait les mains jointes entre les genoux. « Il y a un endroit dans la ville nouvelle où vous pourriez trouver ce que vous cherchez. On l’appelle l’allée des fleurs. »

J’ai pivoté vers elle avec fureur. « Le coin des frelks ? Mais je n’ai pas besoin d’argent ! N’importe quoi, je vous avais dit ! Je ne veux pas de…»

Elle s’était mise à secouer la tête, avec un rire silencieux. Maintenant elle avait posé la joue sur la housse froissée, à l’endroit où j’avais été. « Vous vous obstinez à ne pas comprendre ? Ce n’est pas le coin des frelks ; c’est celui des spatiaux. Après votre départ, j’irai voir mes amis et je leur parlerai… oh ! oui, de celui qui était si beau et qui n’est pas resté. Je pensais que vous pourriez trouver… peut-être quelqu’un que vous connaissez. »

Ça se terminait ainsi… dans la colère.

J’ai dit : « Ah ! bon… Alors c’est le coin des spatiaux. Oui. Eh bien, merci. »

Et j’ai quitté les lieux. Et j’ai trouvé l’allée des fleurs, et là il y avait Kelly, et Lou, et Bo, et Muse. Kelly commandait sans arrêt de la bière, et on s’est tous soûlés, et on a mangé du poisson frit, des palourdes, des saucisses, et Kelly brandissait des billets à la ronde en disant : « Si vous l’aviez vu ! Les trucs que je lui ai fait découvrir, à ce frelk ! Non, si vous l’aviez vu ! Quand je pense qu’ici le tarif habituel est de quatre-vingt livres, et qu’il m’en a allongé cent cinquante ! » et on a continué de vider des bouteilles.

Et pour finir on a repris l’air.

 

Traduit par RENÉ LATHIÈRE et ALAIN DORÉMIEUX.

Ave, and Gomorrah…

 

© Double day Publishing Co, 1967.

© Casterman, 1973, pour la traduction.