CHAPITRE VINGT-SEPT

 

 

Une lune en acier de combat aux contours crevassés flottait à la dérive depuis que sa propulsion avait lâché – l’alimentation en énergie était intermittente. Un pan entier de sa coque était dévasté ; un cratère y plongeait à neuf cents kilomètres de profondeur, déchirant cloison sur cloison. La blessure avait été provoquée par l’inconcevable violence d’une explosion : celle d’un vaisseau jumeau. Les deux tiers de l’équipage étaient morts. Un quart des rescapés, ayant été exposés à une dose massive de radiations, succomberaient bientôt – et même la médecine impériale n’y pourrait rien changer.

Le bâtiment s’appelait Empereur Herdan et ne disposait plus que d’une poignée d’armes opérationnelles. Les survivants de la catastrophe tentaient de réparer les dégâts. Une tâche a priori impossible, mais ils étaient habitués à ce genre de défi.

« Objet en approche, commandore. Coordonnées : zéro sept deux par un quatre zéro », annonça le capitaine Oliver Weinstein, et lady Adrienne Robbins le regarda sans rien dire. Le silence se prolongea un moment, puis l’homme se détendit. « Nous avons perdu une grande partie du potentiel de nos scans, mais je crois qu’il s’agit d’une signature gravitonique.

— Merci », lâcha-t-elle avec douceur. Et merci à toi, Seigneur !

 

Quatre mini-mondes s’approchèrent de leur semblable accidenté. Aucun n’était indemne, et les entailles creusées dans le métal, noires et maussades, se distinguaient à peine dans les ténèbres interstellaires. Cinq unités accouraient au rendez-vous : les derniers miraculés de la garde impériale.

« C’est bien l’Empereur Herdan, à dir’vray », déclara Jiltanith d’un air las. Elle ferma les yeux, et cette fois ce fut au tour de Colin de lui serrer la main. Il percevait sa douleur et sa honte. Car au fond d’elle-même la jeune femme avait espéré que Deux s’était trompé, que le Herdan avait été emporté à la place du Birhat.

« Oui », répondit-il à mi-voix. Tamman lui manquerait – et il faudrait qu’il annonce la nouvelle à Amanda –, mais les autres aussi. Tous ses vaisseaux téléguidés et neuf des bâtiments habités avaient disparu. Cinquante-quatre mille personnes en tout. Et Dahak

Il s’efforça de ne plus songer à ses pertes. Il y reviendrait plus tard. Lorsque le sentiment d’horreur aurait diminué, qu’il serait devenu supportable et que la culpabilité se serait transformée en chagrin pur et simple.

« Qui a été le moins touché ?

— As donc besoin de demander ? » Jiltanith sourit faiblement. « Qui sinon le Heka ? Concédas à Hector un bâtiment enchanté, amour.

— Oui, je crois qu’on peut le dire. » Colin poussa un soupir, activa un canal de com et son image apparut sur le pont de MacMahan.

« Hector, retourne sur les lieux de la bataille et ramène les transporteurs, s’il te plaît. Et je veux voir le Fabricator immédiatement.

— À vos ordres, Votre Majesté. » Colin frissonna, car le général avait employé le titre de noblesse avec le plus grand sérieux.

« Merci. » Il se retourna vers l’holovisualisateur de Dahak II. Pas un cylindre achuultani ne se trouvait dans les limites de l’espace normal balayé par les prodigieux scanners du planétoïde. Moins de mille unités ennemies avaient survécu, et les terribles nouvelles qu’elles rapportaient du front secoueraient le Nid jusqu’en ses fondations.

« On dirait que tout danger est écarté, ’Tanni. Je crois que nous pouvons suspendre le code rouge un.

— Ouy-da. » Colin sentit le soulagement au sein de son équipage. Il s’effondra dans sa couche. Juste un moment. Le temp de se reprendre avant de…

L’affichage s’estompa, et l’obscurité envahit la passerelle de commandement.

« Alerte ! s’écria le soprano de l’IA. Alerte ! Défaillance critique des programmes fondamentaux. Défaillance… »

La voix s’interrompit. MacIntyre secoua la tête, foudroyé par la douleur. Il déconnecta ses neurocapteurs du soudain chaos qui ravageait la centrale informatique et posa un regard horrifié sur sa femme. Les lumières de secours s’enclenchèrent.

« Poste d’artillerie accessible seulement en manuel ! transmit quelqu’un.

— Détection en manuel ! » ajouta une autre voix, puis les rapports se mirent à déferler tandis que tous les systèmes de Deux passaient en mode d’urgence.

« Doux Christ ! haleta Jiltanith. Que… ? »

La voûte de visualisation réapparut, l’éclairage auxiliaire s’éteignit et les systèmes de secours se désactivèrent en douceur.

Colin resta figé comme une pierre sans oser respirer. La restauration des fonctions du vaisseau l’alarmait encore plus que leur coupure. L’étrange paralysie avait aussi gagné le personnel de passerelle : immobiles, les officiers dévisageaient leur commandant tandis que celle-ci fixait son mari.

« Colin ? »

Il sursauta. Dahak II s’était manifesté sans prévenir. Puis il écarquilla les yeux, car le cerveau électronique avait prononcé son nom, pas celui de ’Tanni !

« Oui ?

— Colin », répéta l’IA, et un frisson parcourut l’empereur quand le soprano de l’ordinateur commença à se modifier. Son ton et son timbre se mirent à osciller bizarrement tandis que les réglages du vocodeur changeaient.

« Le capitaine Tchernikov avait raison, dit Deux d’une voix qui gagnait en profondeur : je possède effectivement une âme.

— Dahak ! » Colin en eut le souffle coupé. Jiltanith se releva de sa couchette, s’approcha de son mari par-derrière puis lui passa les bras autour des épaules. « Mon Dieu ! c’est bien toi ! poursuivit l’empereur.

— Une constatation pour le moins évidente quoique tout à fait correcte », répondit une voix familière d’un ton détaché, mais Colin, qui la connaissait parfaitement, perçut l’immense émotion qui se cachait derrière.

« Mais… comment… ? Je t’ai vu exploser !

— Colin, le sermonna l’ordinateur, je me suis toujours efforcé d’établir une nette distinction entre ma personne et le vaisseau qui l’abrite – ou qui l’abritait, pour être plus juste.

— Bon sang ! » Son capitaine, qui hésitait entre le rire et les larmes, agita un poing en direction de la console. « Arrête de faire ton mystérieux maintenant et explique-moi comment tu as accompli ce miracle !

— Il y a quelque temps, je vous l’ai dit, j’ai déterminé les caractéristiques fondamentales qui me différencient des ordinateurs de l’Empire. Je vous ai aussi précisé que, selon mes estimations, la réplication de mes programmes fondamentaux – aboutissant ou non à la création d’une auto-conscience de la machine bénéficiaire – avait huit pour cent de chances de réussite. Durant les derniers instants d’existence de Dahak, je communiquais avec Deux via torsion spatiale. Son cerveau électronique contenait déjà la quasi-totalité de ma mémoire suite à nos tentatives de l’“éveiller”. Je n’ai pas voulu risquer une réplication à ce moment-là, car la moindre dégradation de ses capacités aurait abouti à sa destruction. En revanche, j’ai stocké mes programmes fondamentaux ainsi qu’une mise à jour de ma banque de données dans une zone inutilisée de son espace mémoriel. Je lui ai ensuite ordonné de superposer mon ego au sien dès que le code rouge un aurait été suspendu.

« Tu t’es introduit à l’intérieur de Deux !

— Exactement, confirma Dahak avec son imperturbabilité habituelle.

— Espèce de sale petit margoulin ! Tu ne manques pas de culot ! J’ignore si je t’adresserai à nouveau la parole !

— Silence ! » Jiltanith plaça une main sur la bouche de MacIntyre, et les larmes se mirent à couler sur ses joues tandis qu’elle souriait à la console devant eux. « Poinct ne fais cas de cestes parolles, mon bon. Ni poinct ne doutes que ton capitaine se réjouisse d’escouter nouvellement ta voix autant que moy. Bravement joué, bon Dahak, bravement joué !

— Merci. Je ne sais pas si je mérite tant d’éloges, mais je dois avouer que c’était une expérience… originale. Une expérience que je ne tiens pas à revivre ajouta-t-il d’une voix guindée.

Le rire de Colin vint s’ajouter à celui de Jiltanith, puis une vague d’acclamations s’éleva sur la passerelle.

 

« C’est fini », lâcha l’empereur, puis il s’étendit dans sa chaise longue avec un soupir.

Horus et lui se trouvaient dans le patio de l’élégante petite maison de Sean MacIntyre, le frère défunt. Le ciel nocturne du Colorado les enveloppait dans son manteau impeccable. Les pluies interminables de la période de siège avaient cessé, mais les premières brises d’un hiver bien plus rigoureux que la normale couvraient déjà le sol d’une couche de neige. Toutefois, c’étaient des impériaux : le froid ne les gênait en rien, et la nuit était trop belle pour rester à l’intérieur.

Les étoiles, claires et glaciales, brillaient au-dessus de leur tête et ne présageaient plus la destruction de leur planète. La lune était réapparue. Un peu plus vaste et lumineuse qu’auparavant, tachée des silhouettes sombres des cratères en attente de réparation, mais présente tout de même. Le gardien ancestral de l’humanité flottait dans la voûte céleste à nouveau, plus puissant que jamais.

« Cette conclusion n’est pas tout à fait correcte, intervint ledit gardien. Vous avez remporté la première campagne, mais la guerre n’est de loin pas terminée.

— Dahak a raison, opina Horus avant de poser un regard de sage patriarche sur son gendre. Je suis un vieil homme, même pour un impérial. Je ne vivrai pas assez longtemps pour voir la fin du conflit, mais ’Tanni et toi oui.

— Certes-da, Votre Grâce, ainsy ferons-nous. » Jiltanith apparut dans la fraîcheur du clair de lune, le pas félin et silencieux. Elle s’arrêta pour embrasser le duc planétaire de Terra puis s’assit aux côtés de son époux. Celui-ci lui ménagea une place et l’attira vers lui pour que la tête de la jeune femme repose sur son épaule.

« Si nous y parvenons, dit Colin, ce sera grâce à toi. Grâce à nous tous, sans nul doute, mais surtout grâce à toi. Et à Dahak.

— Nous t’en remercions. » Horus sourit avec paresse. « Moi, au moins, j’ai ma récompense : mes petits-enfants qui se trouvent dans leur lit, là-haut. Mais qu’en est-il de toi, Dahak ?

— Moi aussi, j’ai ma récompense : je suis ici, avec mes amis, et je me félicite de ma longue association avec l’espèce humaine – ou peut-être devrais-je dire d’une association encore plus longue que prévu. Vous n’êtes pas des êtres très logiques, mais vous m’avez beaucoup appris et je me réjouis d’en apprendre davantage.

— Et nous dasvantage apprendre de toy, mon Dahak, dit Jiltanith.

— Merci. Cela dit, nous nous sommes écartés du sujet que j’avais abordé : la guerre n’est pas encore gagnée.

— C’est vrai, acquiesça Colin, mais le Nid – ou plutôt son ordinateur – ne le sait pas encore. Et comme aucun des vaisseaux dotés d’une hyperpropulsion améliorée n’a réussi à s’échapper, il ne le saura pas avant quelques siècles. Daoling et Mère ont ramené les installations industrielles de Birhat à leur plein rendement – ou presque –, ce qui nous fournira bientôt de nouveaux bâtiments. De son côté, Vlad a commencé sa première mission de sauvetage à bord du Fabricator. Enfin, nous disposons d’au moins deux planètes parfaitement habitables pour y développer une population. Et nous en trouverons peut-être d’autres… Je ne pense pas que l’arme biologique de l’empirium les ait toutes ravagées. D’ici que notre tyran d’opérette comprenne que la cavalerie arrivera bientôt à ses portes, nous serons prêts à l’envoyer à la casse.

— Ouy-da. Et c’est fort bon de savoir que ne devrons poinct occire tous les Achuultani pour y parvenir.

Colin la serra fort dans ses bras, car la voix de la jeune impériale n’avait laissé transparaître aucun doute. Le pardon ne lui venait jamais facilement, mais l’horreur et la pitié éprouvées devant l’ignoble traitement infligé à ces êtres avaient fini par dissiper sa haine à leur égard.

Et elle avait raison, songea-t-il au souvenir de sa dernière rencontre avec Brashieel. Le centaure l’avait accueilli non pas avec un salut de Protecteur, mais avec une poignée de main humaine, et son étrange regard aux yeux bridés avait plongé dans celui de l’empereur avec la plus grande franchise. Parmi les autres captifs, beaucoup étaient décédés ou avaient sombré dans une sorte de catatonie plutôt que d’accepter la vérité. Brashieel était plus coriace. En fait, il s’agissait d’un individu extraordinaire sous tous rapports, qui s’était révélé comme le vrai leader des prisonniers de guerre – ou « esclaves affranchis », selon le point de vue – malgré son rang inférieur.

Ils avaient parlé des heures durant, accompagnés d’Hector MacMahan, de Ninhursag et de celle qui était apparue comme la meilleure ambassadrice de la Terre auprès des extraterrestres : Tinker Bell. L’énorme et joyeuse chienne adorait les Achuultani. Leur odeur lui inspirait des grognements de plaisir, et ils étaient assez grands et forts pour qu’elle puisse jouer avec eux jusqu’à plus soif. Et surtout – du moins de son point de vue débordant de simplicité – ils n’avaient jamais vu une créature qui lui ressemble de près ou de loin, et ils la gâtaient comme un petit enfant.

Brashieel était confortablement installé sur ses pattes repliées, occupé entre autres à caresser les oreilles du rottweiler croisé labrador, mais à plusieurs reprises au cours de la discussion il avait affaissé sa crête de rage. Lui, au moins, comprenait ce qu’avait enduré son peuple, et sa haine à l’égard de l’ordinateur qui l’avait asservi brûlait au fond de son âme. Quelle ironie, songea Colin, que la terrible guerre entre les hommes et les Achuultani se termine de cette manière, avec l’émergence d’une alliance stable entre les deux espèces contre l’intelligence informatique qui les avait toutes deux malmenées. Et tout cela avait été rendu possible parce qu’une autre IA avait risqué sa propre existence pour libérer les deux camps.

Et même si les humains étaient amenés à détruire les planètes des Aku’Ultan – MacIntyre priait pour que ce ne soit pas le cas –, leur race, elle, survivrait. À l’aide des données récupérées par Dahak sur le Foudroyeur, Cohanna et Isis résolvaient petit à petit le mystère de leur structure génétique. Au pire, elles seraient capables de cloner les détenus au cours des prochaines dizaines d’années ; au mieux, Cohanna pensait pouvoir produire les premières femelles aku’ultan libres de l’univers depuis soixante-treize millions d’années.

Colin sourit à cette pensée. Il était peut-être curieux de songer aux Achuultani comme à des alliés, mais pas aussi « curieux » que certaines des réalités auxquelles Brashieel et ses compagnons allaient devoir s’habituer : les centaures étaient encore perplexes devant l’idée qu’il puisse exister deux sexes, notamment. Si Cohanna réussissait son coup, Brashieel considérerait peut-être bientôt l’apprentissage de la vie sans tutelle informatique comme un moindre mal. Cette perspective fit sourire MacIntyre à s’en décrocher la mâchoire.

« Que t’amuse tant, amour ? demanda sa femme, et il éclata de rire.

— Les petites surprises de la vie, ’Tanni, dit-il en la serrant dans ses bras et en l’embrassant, les petites surprises de la vie.