CHAPITRE PREMIER

 

 

Il pleuvait dans les quartiers du commandant.

Plus précisément, il pleuvait dans l’atrium de trois acres situé à l’intérieur des quartiers du commandant. Le capitaine de vaisseau Colin MacIntyre, gouverneur autoproclamé de la Terre et dernier officier en chef du planétoïde impérial Dahak, était assis sur son balcon et trempait les pieds dans un jacuzzi. Son second – la grande et svelte Jiltanith – avait préféré s’y plonger entièrement. L’uniforme bleu nuit plié avec soin sur le côté, elle se laissa aller en arrière et sa longue crinière de jais flotta autour de ses épaules.

De gros nuages noirs holographiques s’amoncelèrent au-dessus de leurs têtes, le tonnerre gronda au loin et un éclair déchira l’« horizon ». D’un air absent, Colin observa le toit : des trombes d’eau se déversaient du champ de force miroitant. Son attention était fixée ailleurs, sur les données qui affluaient dans ses neurorécepteurs via l’ordinateur de contrôle central du vaisseau.

Il afficha un air grave pendant toute la durée du rapport qui défila sous ses yeux, du moment où les astronefs des Achuultani émergèrent de l’hyperespace jusqu’au suicide de la batterie de senseurs. Le compte rendu prit fin. Il se secoua puis dévisagea Jiltanith pour connaître sa réaction. La bouche de sa compagne était serrée et ses yeux d’ébène froids comme la glace. L’espace d’un instant, il ne vit pas une belle femme mais l’impitoyable machine à tuer que devenait son second en temps de guerre.

« Rien d’autre, Dahak ?

— C’est en tout cas la fin de la transmission, commandant », répondit un timbre doux et profond qui semblait venir de nulle part. Le tonnerre retentit à nouveau, cette fois en arrière-fond, dans une sorte de contrepoint maîtrisé et lugubre, puis la voix poursuivit calmement : « Cette unité se trouvait dans la phalange de scanners tertiaire, approximativement à cent dix années-lumière à l’est galactique de Sol. C’était la dernière avant la Terre.

— Merde ! » grommela Colin avant de lâcher un soupir. La vie avait été tellement plus simple dans la peau d’un officier pilote de la NASA. « Enfin, au moins nous disposons de nouvelles informations.

— Certes, admit Jiltanith. Mais à quoi nous serviront-elles, mon Colin ? Sont déjà fort maigres, il est vray, or mesme ycelles ne pourrions envoyer à nostre foyer, car la Terre ne possède poinct d’hypercom.

— Pourquoi ne pas rebrousser chemin et livrer le message en mains propres ? songea Colin à voix haute. Nous ne sommes qu’à deux semaines de distance…

— Nenni. Y perdrions six semaines entières, car il nous faudroit aussi sacrifier le temps jusqu’icy passé.

— Le capitaine Jiltanith a raison, commandant, intervint Dahak. En outre, bien que ces informations soient d’une utilité indiscutable, elles n’offrent aucune clé fondamentale pour la défense de la Terre.

— Hum. » Colin tira sur la pointe de son nez et soupira à nouveau. « Vous avez sans doute raison. La situation serait différente s’ils avaient attaqué, nous donnant ainsi une idée de leur puissance de frappe… » Il haussa les épaules. « Dommage. Un aperçu de leur armement ne nous aurait vraiment pas fait de mal !

— C’est exact, admit Dahak. Néanmoins, les indications fournies par notre témoin ne montrent pas un développement significatif de la technologie des Achuultani, ce qui suggère que leur matériel de guerre n’a pas non plus beaucoup évolué.

— J’aimerais presque qu’il y ait des signes d’évolution, dit MacIntyre d’un air inquiet. Je n’arrive pas à croire qu’ils n’aient rien inventé de nouveau en soixante mille ans !

— C’est en effet anormal dans une perspective humaine, commandant, mais cela concorde en tous points avec les données collectées lors des précédentes incursions.

— Certes. » Les sourcils froncés, la jeune femme se laissa glisser dans l’eau brûlante. « Toutesfois est à peine crédible, Dahak. Comment quelconque espèce pourrait-elle passer si longtemps à guerroyer et occire sans inventer de nouvelles armes ?

— Je l’ignore », répondit l’ordinateur avec tant de calme que Colin grimaça. Dahak possédait une conscience de soi, mais il lui restait à acquérir une imagination digne de ses maîtres.

« O. K., alors dis-nous ce que tu sais.

— Le contenu de la transmission corrobore les rapports des senseurs détruits auparavant. De plus, bien que nous n’ayons obtenu aucune information d’ordre stratégique, les relevés de nos capteurs indiquent que la vitesse subluminique maximale des vaisseaux achuultani égale à peine la moitié de la nôtre, ce qui laisse entrevoir au moins un avantage tactique de taille pour nos unités, indépendamment de nos arsenaux respectifs. D’autre part, nous avons désormais la confirmation que leurs déplacements en mode hyper propulsif sont eux aussi relativement lents. Si leur allure actuelle est maintenue, ils atteindront Sol dans deux virgule trois ans, comme prévu.

— C’est vrai, mais la façon dont ils ont “débarqué” ne me dit rien qui vaille. Savons-nous s’ils ont essayé d’étudier l’une de nos autres batteries ?

— Négatif, commandant. Les hypercoms de nos engins ont une puissance limitée : leur portée omnidirectionnelle maximale se situe en dessous de trois cents années-lumière. Ce sont donc les capteurs de la phalange tertiaire qui ont relayé la totalité des messages envoyés par leurs jumeaux précédemment détruits. Ces dépêches se réduisent à un constat des pertes infligées par les forces achuultani. Le rapport qui nous occupe maintenant constitue la première transmission directe dont nous disposions et renferme beaucoup plus d’éléments observés.

— Mouais. » Colin réfléchit un moment. « Mais cela ne correspond pas très bien à leurs habitudes opérationnelles, du moins le peu que nous en connaissons, n’est-ce pas ?

— Non, en effet. Selon les archives, leur tactique aurait dû consister à pulvériser notre satellite aussitôt après l’avoir détecté.

— Voilà précisément ce qui m’inquiète. En un sens, nous avons eu beaucoup de chance : certains de nos appareils ont survécu assez longtemps pour nous prévenir de l’arrivée de l’ennemi. Mais je ne peux m’empêcher de penser que l’Empirium est allé trop loin dans sa stratégie. L’idée d’attirer les vaisseaux aussi près que possible pour mieux les sonder est excellente, mais les Achuultani étaient eux aussi en quête d’informations. Que se passera-t-il s’ils changent de tactique ? S’ils découvrent qu’on les attend et nous dament le pion ?

— Cuyde que ton trouble est excessif, intervint Jiltanith après un moment. Certes, nostre adversaire doit savoir qu’une puissance a placé telles sentinelles pour garder ses frontières, toutesfois qu’ont-ils par là nouvellement appris ? Comment devineroient-ils où se trouvent vraiment cestuys confins ? Ou quand leurs vaisseaux s’y heurteront ? Sachant si peu, devront encore quester chaque étoile sur leur chemin. »

Colin tira à nouveau sur son nez puis acquiesça sans joie. La théorie de Jiltanith tenait debout et, même si elle n’était pas fondée, il ne pourrait rien changer à la situation. Mais son travail exigeait qu’il se fasse du souci. Une corvée dont il se serait volontiers passé.

« Tu as sans doute raison, soupira-t-il. Merci pour le rapport, Dahak.

— Je vous en prie, commandant. » Colin se reprit puis sourit à la jeune femme.

« Tu te réjouis de passer sur le billard, ’Tanni ? » Il chargea sa voix d’un zeste de malice en guise d’analgésique contre leurs inquiétudes.

« Ton sens de la galéjade est fort douteux, mon Colin, lâcha-t-elle d’un air sombre, acceptant le changement de sujet avec un sourire de son cru. De mémoire mienne, ai tousjours attendu ceste heure avec ferveur… ouy-da, et avec rares espoirs d’y poinct parvenir. Nonobstant, aujourd’huy qu’ycelle approche – et si vérité dois confesser –, quelque ombre de frayeur tourmente mon cueur. Est moult peu séant que te gausses à ce propos.

— Je sais, admit-il d’un ton badin, mais je m’amuse trop pour arrêter. »

Elle grogna et agita un poing ruisselant dans sa direction, mais les yeux verts de Colin exprimèrent l’empathie et l’amusement. Jiltanith n’était qu’une enfant lorsque, suite à la mutinerie organisée par le capitaine Anu (du département des machines), Dahak avait été laissé en orbite autour de la Terre et l’équipage du vaisseau abandonné à la surface de la planète. À l’époque, les muscles et le squelette de la jeune fille étaient trop immatures pour supporter la bioaugmentation intégrale dont bénéficiait le personnel de la Flotte impériale. Puis, pendant de nombreux millénaires, la lutte acharnée de son père contre le rebelle Anu avait rendu impossible l’intervention, car les installations médicales du parasite subluminique Nergal n’étaient pas appropriées. Avant la mutinerie, Jiltanith avait été dotée de neurorécepteurs informatiques et d’amplificateurs sensoriels, puis elle avait reçu des traitements régénératifs, mais ces modifications ne constituaient que la pointe de l’iceberg : Colin, qui avait subi l’opération complète assez récemment, comprenait très bien l’anxiété de sa compagne… et la taquinait pour alléger son fardeau.

« Prends garde que vent ne tourne, mon malin.

— Aucun risque : je suis le commandant, et le rang…

— … a ses privilèges, acheva-t-elle d’une voix contrariée tout en hochant la tête. Voilà parolles qui te suivront jusques dans la tombe.

— Je n’en doute pas. » Il lui sourit, tenté de retirer son uniforme et de la rejoindre, mais il craignait l’issue possible d’une telle initiative. Non pas que l’idée lui déplût en soi, mais ils avaient beaucoup de temps devant eux – à condition qu’ils vivent au-delà des deux années à venir – et le moment était mal choisi pour ce genre de complication.

« Bon, le travail m’appelle. Quant à toi, madame l’officier en second, tu devrais retourner dans tes quartiers et dormir un peu. Crois-moi : Dahak ne donne pas la même valeur que toi ou moi à l’expression “longue période de convalescence suite à une augmentation bio”.

— Oh ! c’est donc vray ? ironisa-t-elle avec douceur.

— Je m’en souviendrai quand tu seras en train de crier grâce. » Il retira ses orteils du jacuzzi et activa une infime partie de ses implants biotechniques. L’eau fut aspirée de la surface de sa peau et vint se poser sur un champ de force répulsif formé autour de ses pieds. Il secoua les gouttes puis enfila ses chaussettes et ses bottes brillantes.

« Sérieusement, ’Tanni, prends du repos. Tu en auras besoin.

— À dire vray, poinct ne doute de tes parolles, soupira-t-elle en se tortillant dans la baignoire. Néantmoins, cest instant me paroit comme avant-goust du paradis. Demeurerai encores un peu icy, m’est avis.

— À ta guise », conclut MacIntyre, tout sourire, puis il quitta le bord du balcon et posa un pied sur le disque transporteur qui l’attendait.

Lentement, l’appareil le fit flotter jusqu’au sol de l’atrium. Les implants de Colin créèrent un champ de force qui, tel un parapluie invisible, le protégea tandis qu’il s’avançait au milieu de la pluie en direction de la porte d’accès située à l’autre extrémité de son parc privé.

Le panneau s’ouvrit à son approche, et il pénétra dans un espace vide bien éclairé, trou béant profond de plus de mille kilomètres. Colin avait rassemblé ses forces pour l’événement, mais il avait l’air moins calme qu’il l’aurait désiré, et il en était conscient. Son anxiété s’accrut lorsqu’il plongea dans le gouffre et atteignit instantanément les vingt mille kilomètre-heure et des poussières.

Dahak avait réduit la vitesse de ses puits de transfert par égard pour son capitaine ainsi que pour les membres de l’équipage nés sur Terre, mais Colin savait que l’IA ne comprenait tout simplement pas l’origine de leur terreur. L’expérience était déjà fort désagréable à bord des parasites subluminiques du vaisseau, or le plus vaste de ces bâtiments de guerre avait une masse d’à peine quatre-vingt mille tonnes. Dans un appareil si minuscule, on avait tout juste le temps d’avoir peur que le voyage avait déjà pris fin. En revanche, il fallait compter près de dix minutes – même à une telle vitesse – pour parcourir la coque titanesque de Dahak, et l’absence de toute sensation de mouvement rendait l’aventure presque plus pénible.

Les quartiers du commandant ne se trouvaient qu’à une centaine de kilomètres de commandement un – une distance négligeable au vu de la taille du vaisseau – et le trajet dura seulement dix-huit secondes. Dix-sept secondes de trop, songea Colin tandis qu’il s’arrêtait de façon abrupte. Il avança à pas chancelants dans un corridor moquetté. Pour sa plus grande satisfaction, les lieux étaient déserts : personne ne remarqua la faiblesse passagère dont pâtirent ses genoux au moment où il approchait l’immense écoutille de la passerelle de commandement.

La porte était ornée d’un bas-relief. À son sommet, un dragon à trois têtes observait Colin derrière un nuage stellaire tenu entre ses pattes antérieures dressées. L’espace d’un instant, les yeux redoutables clouèrent le capitaine de Dahak sur place. Des yeux qui exprimaient une fidélité plurimillénaire. Le sas – quinze centimètres d’acier de combat impérial – s’ouvrit, puis MacIntyre passa à travers une douzaine d’autres panneaux qui s’écartèrent et se fermèrent successivement jusqu’à ce qu’il atteigne la sphère sombre et vaste de commandement un.

Les tableaux de commande semblaient flotter dans l’espace interstellaire, cernés par la perfection époustouflante des projections holographiques de Dahak. Les étoiles les plus proches se déplaçaient de façon ostensible, mais il suffisait de réfléchir un instant pour comprendre que l’image était artificielle. Le planétoïde fendait le vide spatial en mode maximal de propulsion Enchanach : à sept cent vingt fois la vitesse de la lumière, toute observation directe du cosmos ne pouvait être que déformée.

« Commandant sur la passerelle ! » psalmodia une voix, et Colin se crispa. Il lui faudrait absolument remédier à cette manie qu’avait Dahak de préserver la sacro-sainte dignité de son capitaine !

L’équipe restreinte de quart sur la passerelle s’activa. Ses quelques membres, tous des impériaux, entreprirent de se lever, mais il leur fit signe de rester assis et se dirigea vers la console du commandant. Des étoiles filaient à la dérive sous ses bottes. Le capitaine Tamman, son chef tacticien et son premier lieutenant, se leva de la couchette pour céder la place à son supérieur.

« Commandant », dit-il d’un ton aussi formaliste que celui de Dahak. Colin soupira, découragé face à tant d’apparat, mais il décida de ne pas faire de remarque à ce sujet pour le moment.

« J’ai les commandes, capitaine », annonça-t-il avant de se glisser dans sa couchette, qui s’anima pour s’ajuster aux contours de son corps. Il n’était pas nécessaire que Tamman lui fasse un rapport de situation : ses neurorécepteurs liés à la console s’en chargeaient déjà.

Un petit sourire attendri aux lèvres, il regarda l’officier tactique réintégrer son poste en silence. Tamman était le contemporain de Jiltanith, un des quatorze « enfants » impériaux de l’équipage du Nergal à avoir réchappé à l’assaut désespéré contre l’enclave d’Ana. Chacun de ces survivants s’était enrôlé sur Dahak sous les ordres de Colin, et celui-ci remerciait le ciel de leur décision. Contrairement à son personnel né sur Terre, eux pouvaient se connecter directement à leurs ordinateurs et les diriger selon la procédure prévue par l’Empirium. Ce groupe constituait un noyau réduit et fiable d’officiers améliorés capables de surveiller la centaine de mutins amnistiés qui formaient l’essentiel de ses effectifs actuels. Peu à peu, Dahak augmenterait et entraînerait les Terriens d’origine selon les mêmes standards d’exigence, mais la population du vaisseau s’élevait à plus de cent mille individus : même avec des installations aussi performantes que les siennes, la tâche risquait de prendre un certain temps.

Colin MacIntyre se laissa aller en arrière dans son confortable fauteuil. Son mince sourire s’estompa tandis qu’il regardait les étoiles foncer vers lui et que les silhouettes lisses et implacables des vaisseaux achuultani défilaient à nouveau sous ses paupières. Alors que le rapport de la batterie de senseurs se déroulait devant lui, encore et encore, comme un interminable enregistrement en boucle, un sentiment d’épouvante envahit tout son être. Il savait que l’ennemi approchait, mais à présent il l’avait « vu » de ses propres yeux. Désormais, la menace était bien réelle, tout comme l’horrible tâche à laquelle lui et les siens devaient faire face.

Dahak se trouvait à plus de vingt-sept années-lumière de la Terre, et la base de la Spatiale la plus proche était à plus de deux cents années-lumière de Sol lorsque le vaisseau impérial s’était placé en orbite autour de la Terre. Quant à l’Empirium, il se situait bien au-delà. Pourtant, malgré ces distances colossales et la menace grandissante qui pesait sur leur monde natal, ces hommes et ces femmes avaient été obligés d’entreprendre le voyage, car seuls les ancêtres des mutins étaient susceptibles de leur fournir l’aide dont ils avaient besoin. Une aide indispensable pour sauver leur planète de l’armada qui avançait inexorablement vers elle.

Or Dahak ne parvenait à établir aucune communication avec l’Empirium depuis plus de cinquante mille ans. Qu’adviendrait-il si celui-ci avait disparu ?

Voilà une question lugubre dont on débattait rarement à bord. Une question que Colin évitait à tout prix de se poser, bien qu’elle occupât sans cesse son esprit, car Dahak avait réparé son hypercom après avoir récupéré les pièces de rechange nécessaires dans l’enclave des mutins, en Antarctique. Dès lors, il n’avait jamais cessé de lancer des S. O. S. En fait, il était en train de demander de l’aide en cet instant même.

Cependant, tout comme les batteries de capteurs, il n’avait pas reçu de réponse.