CHAPITRE VINGT ET UN

 

 

Trente-six jours après la brève et sanglante bataille, Dahak était stationné à proximité de Zêta-I du Triangle austral. Colin se tenait au centre de commandement un, d’où il contemplait la planète que ses hommes avaient baptisée Cendre.

Jiltanith et lui auraient préféré un autre nom (’Tanni avait voté pour « Fromage »), mais peut-être l’équipage avait-il eu raison, songea-t-il avec amertume. Avec un rayon orbital moyen de cinq virgule quatre-vingt-neuf minutes-lumière, ce monde se trouvait plus ou moins aussi près de son étoile que Vénus du Soleil, or MacIntyre avait toujours considéré que Vénus – avec sa surface plus chaude que du plomb en fusion – ressemblait comme deux gouttes d’eau à l’enfer.

Les conditions sur Cendre étaient bien pires, car Zêta brillait avec plus d’ardeur que Sol – beaucoup plus d’ardeur. Toutefois, elle n’avait pas été choisie au hasard. Le système comprenait d’autres planètes, notamment une troisième située quinze minutes-lumière plus loin et nommée III. Elle semblait assez agréable et fraîche. Une flore locale vaguement carbonifère s’y était même développée – Zêta du Triangle était relativement vieille pour son type stellaire –, mais Colin appréciait qu’elle n’abrite qu’une forme très primitive de vie animale.

Il croisa les mains dans son dos. Sur le visuel, l’hypersillon écarlate n’en finissait pas de clignoter à l’intérieur de l’orbite de quarante minutes-lumière de rayon décrite par IV. L’impératrice Jiltanith, commodore de la Flotte, était assise au milieu de sa passerelle de commandement. Elle caressait la dague gemmée fixée à sa ceinture, une arme qu’elle possédait depuis la guerre des Deux Roses et dont le contact familier l’avait apaisée à maintes occasions. Aujourd’hui, pourtant, elle n’était d’aucune utilité. ’Tanni savait qu’elle se trouvait là pour une raison bien précise, ce qui ne la soulageait pas davantage.

Elle aurait voulu se lever et marcher, mais à quoi bon étaler sa peur au grand jour ? Et il restait encore bien des heures à patienter. En fait, elle aurait dû se reposer dans ses quartiers mais ici elle pouvait au moins fixer le code lumineux de Dahak afin de garder un oeil sur Colin.

Douze planétoïdes de classe Trosan armés d’énormes batteries à énergie flottaient dans le système intérieur en compagnie de Dahak, et deux bâtiments d’assaut de type Vespa orbitaient autour de Cendre. Ils surveillaient les unités blindées qui ne faisaient absolument rien sur la surface redoutable de la planète… si ce n’est générer une puissante signature énergétique que même un aveugle n’aurait pas ratée.

Les yeux de la jeune femme quittèrent le schéma tridi du système de Zêta pour se poser sur le vide qui enveloppait son propre bâtiment. Les quatorze vaisseaux de la garde impériale avec leurs équipages restreints attendaient à plus de six heures-lumière de l’étoile flamboyante. Le Fabricator – gigantesque bâtiment usine de Vlad Tchernikov – avait accompli un travail considérable. La plupart des dommages s’étaient révélés trop importants pour être totalement réparés – Deux, par exemple, présentait encore deux blessures profondes de plus de soixante kilomètres –, mais tous les appareils se tenaient prêts au combat. La flottille était soigneusement camouflée, à l’abri des scanners indiscrets et accompagnée de soixante fidèles unités sans équipage.

Jiltanith préférait oublier la raison pour laquelle ils ne se trouvaient pas aux côtés de Dahak, mais le raisonnement était on ne peut plus simple : si l’opération « Piège à rat » échouait, les vaisseaux habités retourneraient sur Terre, résisteraient aussi longtemps qu’ils le pourraient puis évacueraient le plus de civils possible en direction de Birhat. Quant aux bâtiments sans équipage, ils mettraient directement le cap sur Bia, où le maréchal Qian les attendrait.

Cela ne servirait à rien de les retenir car, sans le contrôle de Dahak, ils seraient inutilisables en combat rapproché. Or le vieux planétoïde – ainsi que Colin – serait déjà morts.

 

Le grand seigneur Sorkar inclina sa crête d’un air méditatif tandis que sa flotte approchait à nouveau de l’espace normal. Ce système lui semblait trop jeune pour avoir engendré des destructeurs de nid locaux, ce qui le confortait dans l’idée qu’il s’agissait d’un avant-poste ennemi. Une mauvaise nouvelle en soi puisque cela ne lui donnait aucun indice sur la position de l’étoile d’où provenaient ces destructeurs de nid. À moins que l’un d’entre eux ne lui accorde la faveur de prendre la fuite dans l’hyperespace pour se diriger directement vers son monde d’origine – et il doutait que des vaisseaux aussi rapides effectuent une telle manoeuvre –, il ne possédait aucun moyen de découvrir les coordonnées spatiales de leur planète mère.

Bien sûr, c’étaient sans doute les éclaireurs du seigneur Furtag qui avaient réveillé la colère de ces démons. Impatients d’en découdre, ceux-ci avaient dû suivre un vaisseau coursier pour trouver la trace de Sorkar. Seul un messager issu des forces de Furtag aurait pu arriver si vite à ce rendez-vous. Voilà qui lui fournissait un volume d’espace où chercher, un secteur où il trouverait au moins l’un de leurs mondes principaux. Ce qui lui suffirait. Et, sinon, c’était déjà un début. Sans compter les pertes qu’il s’apprêtait à leur infliger ici et maintenant. La taille de ces bâtiments l’impressionnait au plus haut point, mais il fallait certainement plusieurs années pour construire de tels colosses, et chaque cible détruite affaiblirait donc l’adversaire de façon considérable. Il espérait seulement que ceux qui s’étaient opposés à sa nichée seraient assez fous pour reprendre le combat à présent.

Une douce mélodie se fit entendre, et il se détendit, désireux que le Cerveau de guerre perçoive son calme. Le frémissement délicat de l’hypertranslation parcourut son vaisseau amiral : le gardien entra une nouvelle fois en phase avec la réalité.

 

« Les unités achuultani sont en train d’émerger », communiqua la voix chaude de Dahak.

Colin acquiesça d’un signe de tête tandis que des points brillants commençaient à apparaître sur l’affichage. Il jeta un coup d’oeil autour de lui : le pont était désert. L’espace d’un instant, il regretta de ne pas avoir laissé les autres rester, mais, si le plan fonctionnait, Dahak et lui s’en sortiraient sans problème. S’il échouait, en revanche, ces huit mille personnes seraient d’une aide précieuse à ’Tanni et Gerald Hatcher. En outre, il ne se plaignait pas de la situation : son vaisseau et lui se retrouvaient tout seuls, comme au bon vieux temps.

— Surveille-les de près, dit-il. Préviens-moi s’ils font quelque chose de louche.

— À vos ordres. » L’IA garda le silence pendant un moment puis reprit : « J’ai poursuivi mes recherches sur les technologies relatives à l’informatique immatérielle, Colin.

— Ah ? » Si Dahak cherchait à le distraire, il n’y voyait aucun inconvénient.

— Oui. Je crois avoir déterminé les différences essentielles entre les logiciels subtils de l’Empire et les miens. Ils sont plus complexes que je ne pensais, mais je suis désormais certain de pouvoir les reprogrammer.

— Génial ! Tu pourrais donc les pousser à l’éveil ?

— Je n’ai pas dit cela, Colin. Je peux les reprogrammer, mais je n’ai toujours pas défini ce qui, au sein de ma propre configuration, engendre une conscience de soi. Sans cette donnée, je suis incapable de reproduire cet état chez une autre machine. En outre, je n’ai pas encore mis au point de technique permettant de répliquer ma programmation au coeur de la circuiterie radicalement différente de ces appareils.

— Je vois. » Le commandant fronça les sourcils. « Mais même si tu le pouvais, tu rencontrerais des problèmes, n’est-ce pas ? Ils sont conçus pour une fidélité absolue envers Mère : voilà qui entraverait la mise en place de tes copies.

— Pas dans le cas de la garde impériale, déclara Dahak contre toute attente. Ses unités n’appartenaient pas à la Flotte de guerre et ne contiennent par conséquent pas d’ordres catégoriques relatifs à la loyauté. À mon avis (Colin releva une pointe d’ironie dans le ton de son interlocuteur), Mère et l’Assemblée des nobles avaient estimé que les neuf cent quatre-vingt-dix-huit mille sept cent douze autres planétoïdes de la Spatiale n’auraient eu aucun problème à mater toute éventuelle insoumission de l’empereur.

— Une logique imparable, en effet.

— L’absence de ces contraintes rend la reproduction de mes programmes fondamentaux possible bien que peu probable. Malgré des progrès significatifs dans mes recherches, j’estime que les chances de réussite ne dépassent pas les huit pour cent. En revanche, en cas d’échec du processus, le risque d’endommager le cerveau électronique cible avoisine les cent pour cent.

— Hum. » Colin tira sur son nez. « Mauvaises nouvelles. Il ne faudrait surtout pas altérer un de ces ordinateurs en ce moment.

— Tout à fait d’accord, mais j’ai pensé que vous apprécieriez de savoir que nous progressons.

— Avoue plutôt que tu voulais me distraire de ma frousse croissante ! grogna MacIntyre.

— C’est en substance ce que je viens de dire. » Dahak émit une sonorité légère, équivalent électronique d’un rire léger.

— Mais avec plus de tact, bien sûr.

— Mouais. » Le commandant sourit. « Merci, je… »

Il s’interrompit. Les innombrables témoins lumineux représentant les forces achuultani disparurent soudain, puis resurgirent quelques instants plus tard beaucoup plus près de l’étoile.

« Ils avancent, dit Dahak d’un ton calme, mais trois unités détachées effectuent des microbonds en direction de la périphérie du système.

— Merde ! des observateurs. Enfin, on ne peut pas attendre de ses ennemis qu’ils soient idiots.

— C’est vrai, mais leur manoeuvre ne leur sera pas très utile si nous arrivons à les détruire avant qu’ils rejoignent le bloc principal – comme nous l’avons fait avec le messager des éclaireurs.

— Peut-être, mais cela ne fonctionnera pas forcément. Cette fois, la distance est bien plus réduite et ils sont capables d’arriver beaucoup plus près du lieu de rendez-vous. Dis à ’Tanni de garder ses distances : ils ne doivent en aucun cas s’apercevoir que nous avons des forces en réserve.

— À vos ordres. » Puis, un instant après : « Deux a bien reçu le message et obtempéré.

— Merci. » Colin reporta son attention sur le visuel. Les Achuultani avaient procédé avec la plus grande précision, se déployant de façon à englober Zêta du Triangle à une distance de vingt-sept minutes-lumière. À présent, ils évoluaient dans l’espace normal et se rapprochaient à 0,24 c. Ils seraient à portée extrême de missile dans dix minutes, mais il leur faudrait près d’une heure pour se mettre, eux, à portée de Cendre. D’ici là, Dahak et lui avaient largement le temps de leur en faire baver.

Mais pas assez. Il ne fallait pas stopper leur progression.

Pour que le plan marche, il était nécessaire qu’ils s’enfoncent profondément dans le puits de gravité stellaire, puis…

Il maugréa. Il y avait plus d’un million de bâtiments… combien de dégâts pensait-il que ses quinze unités pouvaient leur faire subir en cinquante minutes ? « Ouvre le feu lorsqu’ils seront à quinze minutes-lumière, Dahak. Cadence de tir chronométrée : inutile de vider nos magasins trop rapidement.

— Bien compris. » Puis ils attendirent.

 

Sorkar réfréna tant bien que mal son sentiment d’exultation. Les destructeurs de nid n’avaient même pas essayé de se camoufler ! Ils se contentaient d’attendre, et lui ne s’en plaindrait pas. Beaucoup de ses nichées allaient mourir, mais de ce côté-là l’ennemi ne serait pas en reste.

Leur escadron comptait quelques unités de plus, remarqua-t-il. Un tiers de douzaine de nouveaux vaisseaux remplaçaient celui qu’ils avaient perdu lors du premier affrontement. Mais cela n’influencerait en rien l’issue du combat.

Ses scanners ne lui donnaient pas un aperçu très précis de ce qui se déroulait sur la première planète, mais un émetteur était en train de produire une signature énergétique colossale à sa surface. Pourquoi les destructeurs de nid avaient-ils renoncé aux mondes plus hospitaliers situés en périphérie ? C’était très curieux. Peut-être étaient-ils moins bons stratèges que constructeurs de bâtiments spatiaux ? Peut-être avaient-ils une autre raison, une raison qu’il ignorait ? Mais, quelle que soit leur logique, le piège mortel allait bientôt se refermer sur eux.

Bien sûr, ils étaient très rapides, même en espace normal… S’ils cherchaient à prendre la fuite, aucune de ses unités ne pourrait tenir la distance, mais il avait une solution.

 

« Ils sont en train de déployer une sphère autour de la formation principale, Colin.

— C’est ce que je vois. Combien paries-tu qu’ils vont la laisser à dix ou douze minutes-lumière de distance pour nous prendre en étau si nous tentons de nous échapper ?

— Je n’ai rien à parier.

— Dégonflé ! La bonne excuse !

— Ennemi à portée de tir. » La voix de Dahak se fit soudain plus profonde.

— Exécute les ordres émis précédemment, commanda sèchement Colin.

— À vos ordres, Votre Majesté. »

 

Sorkar tressaillit lorsque le premier de ses cylindres disparut dans une explosion aveuglante. Par Tarhish ! Il savait que leurs armes possédaient une portée supérieure aux siennes, mais pas a ce point !

De nouveaux vaisseaux se volatilisèrent. Ces étranges et redoutables ogives atteignaient systématiquement leur cible, et ses puissants bâtiments, déchirés, s’effondraient sur eux-mêmes. Et l’ennemi ne faisait toujours pas mine de fuir. De toute évidence, les démons comptaient défendre cette planète jusqu’à la fin. Pourquoi était-elle si importante à leurs yeux, par le Grand Nid ? Aucune importance. Ils allaient bientôt le regretter.

« Ouvrez la formation, ordonna-t-il à ses seigneurs vassaux. Continuez de vous rapprocher à la même cadence. »

Ses unités flambaient comme de petits soleils et il les regardait mourir avec froideur. Il devait endurer ce spectacle pendant encore un quart de segment, puis son heure viendrait enfin.

 

Jiltanith se mordit la lèvre tandis que des éclairs fulgurants déchiraient le front ennemi. Le rendement des ogives antimatière de l’Empire se mesurait en gigatonnes, et quinze planétoïdes mitraillaient les Achuultani d’une pluie de mégamissiles, mais l’adversaire ne reculait toujours pas. En elle-même, elle admirait leur courage… toutefois, c’était son mari, son Colin, seul avec son acolyte électronique, qui leur tenait tête. Elle saisit la poignée de sa dague, le regard noir et affamé, exultante, tandis que les signaux de destruction constellaient l’affichage de Dahak II.

 

« Ils parviennent à portée de leur cible, Colin », lâcha Dahak : d’un ton calme. Son capitaine fit un geste imperceptible, captivé par le cataclysme qui s’abattait sur l’ennemi. Chaque déflagration s’accompagnait d’un ballet de flammes ondoyantes, puis la funeste chorégraphie s’interrompait un instant pour repartir de plus belle comme un foyer de charbons ardents attisés par un soufflet.

« Leurs pertes ? demanda MacIntyre.

— Cent six mille, selon mes estimations. À zéro virgule six pour cent près. »

— Seigneur ! Nous avons décimé presque neuf pour cent de leurs unités et ils continuent d’avancer ! Ils ne manquent pas de cran, mais ils sont stupides, bon sang ! Si nous pouvions multiplier ce chiffre par dix ou quinze…

— Mais peut-être ne sont-ils pas si bêtes, après tout, car nous ne pourrons pas accomplir un tel exploit. Bien qu’au fond ils ignorent que notre armée ne compte pas des milliers de planétoïdes…

« L’ennemi vient d’ouvrir le feu. » Colin se crispa.

 

Sorkar s’abstint de pousser un cri de joie lorsque le premier grand tonnerre frappa les démons. Tremblez, destructeurs de nid ! C’est à votre tour d’affronter la Fournaise !

L’un après l’autre, ses vaisseaux arrivaient à portée de cible puis déclenchaient leurs hypermissiles. Sa console de vision directe rayonna au moment où un chaudron de feu rageur se déversa sur les boucliers adverses.

 

Jiltanith perçut le goût du sang au bout de sa langue, et ses articulations blêmirent tandis qu’elle serrait son poignard. Une deuxième étoile brillait au milieu du système. Elle s’élargissait, furieuse, de plus en plus chaude et luminescente, alimentée par millions de missiles antimatière. Et Colin se trouvait au centre de la tourmente. L’ennemi fonçait tête baissée, essuyant des pertes au passage, laissant dans son sillage des cylindres brisés comme les entrailles d’un monstre éventré. Rien ne l’arrêtait, et la puissance de ses armes était inconcevable. Elle connaissait le plan, Jiltanith savait que Colin se battait pour obtenir des informations ainsi que la victoire, mais ce spectacle était intenable.

« À présent, amour, murmura-t-elle. Enfuis-toi à présent ! N’attends guère dasvantage ! »

 

« Le Trosan a été détruit. Le Mairsuk a subi de sérieux dégâts. Nous avons… »

L’énorme masse du vaisseau trembla. L’affichage tridi s’estompa, et Colin pâlit tandis que de terribles rapports déferlaient dans ses neurocapteurs.

« Nous avons été touchés à trois reprises, transmit Dahak. Dommages importants au niveau des quadrants rhô deux et quatre. Capacité de combat réduite de sept pour cent. » MacIntyre jura d’une voix enrouée. Le bouclier de Dahak avait été soigneusement révisé à Bia et se portait aussi bien que ceux de ses larbins automatisés, mais ce n’était pas le cas de ses autres systèmes de défense. Il disposait tout simplement de moins de vitesse et de capacité que ses cadets. Si l’ennemi venait à s’en apercevoir et décidait de concentrer le tir sur lui…

« Gohar détruit. Shinhar gravement endommagé – capacité de combat à trente-quatre pour cent. L’adversaire arrive à portée de tir de nos armes à énergie.

— Montrons à ces salopards de quel bois on se chauffe ! Exécute le plan “Grêle de brasier”. »

 

Sorkar cligna des yeux lorsque les démons se mirent en mouvement. Pendant tout ce temps, ils avaient maintenu leur position, encaissé son tonnerre et riposté avec vigueur. À présent qu’ils commençaient enfin à faiblir, voilà qu’ils bougeaient. Mais ils ne prenaient pas la fuite… ils chargeaient !

Leurs faisceaux foudroyants jaillirent de toutes parts, le laissant bouche bée.

 

« Oui ! Parfait ! » s’écria Colin. Les armes à énergie de Dahak, véritables décharges de furie apocalyptique, désagrégeaient la structure moléculaire des cylindres. Celles de l’Empire frappaient avec encore plus d’efficacité : elles dénouaient les liens atomiques de leurs cibles et induisaient par là même une fission instantanée.

Les rayons meurtriers jaillissaient des puissants Trosan, et les missiles de MacIntyre faisaient figure de jouets en comparaison.

Aucun écran de protection achuultani n’aurait pu contrer une telle puissance.

Chaque assaut était un baiser mortel.

 

Sorkar inondait le Cerveau de guerre de ses demandes de conseil désespérées. Ces maudites créatures étaient-elles donc issues de Tarhish ? Par quelle sorcellerie ses propres vaisseaux se transformaient-ils en ogives de « tonnerre mineur » ?

La panique le gagna, phénomène inconnu chez lui. Avec leurs rayons, ces créatures pourraient terrasser l’ensemble de sa flotte, et plus il s’approchait de leur ligne de front, plus facilement elles atomiseraient ses Protecteurs !

Mais le Cerveau de guerre ne connaissait pas l’anxiété, et son analyse dépassionnée calma la terreur viscérale du grand seigneur. Certes, le prix à payer était très élevé, mais les démons ne périssaient-ils pas eux aussi en grand nombre ? Ils porteraient préjudice à la Grande Croisade, oh oui ! Bien plus sévèrement que dans les estimations de Sorkar ! Mais, par la Grande Nichée, ils ne survivraient pas à cette aventure !

 

« Il ne nous reste plus que sept unités, annonça Dahak. Bilan approximatif : deux cent quatre-vingt-onze mille vaisseaux éliminés.

— Passons au plan Shiva.

— Exécution en cours, Votre Majesté. » Les moteurs Enchanach des huit planétoïdes impériaux se mirent à gronder. Et, en un mouvement fugace et parfaitement synchrone, huit puits de gravité – chacun plus massif que celui de Zêta du Triangle – se matérialisèrent à six minutes-lumière de l’étoile.

 

L’impossible se produisit. Une douzaine de multi-douzaines de cylindres disparurent, déchiquetés et essaimés aux quatre coins de l’univers. L’espace d’un instant, un vide total se fit dans l’esprit de Sorkar, puis il comprit.

Il était condamné, ainsi que l’ensemble de ses troupes. Était-il convenu depuis le départ que les saccageurs de nid se suicideraient ? Qu’ils s’autodétruiraient avec une arme incomparablement plus puissante que les ogives qui avaient martelé ses vaisseaux ?

Il entendit le Cerveau de guerre prendre sa voix pour donner l’ordre à tous les appareils de faire machine arrière. Mais il n’y prêta pas attention. Ils se trouvaient trop avant dans le puits de gravité : en vitesse maximale, même la sphère extérieure mettrait un quart de segment de journée pour atteindre le seuil de l’hyperespace.

Ses hyperscanners regardèrent le tsunami de tension gravitonique affluer vers Zêta du Triangle austral, puis virent l’étoile gonfler et s’épanouir en un spectacle hideux.

Il inclina la tête et désactiva sa console de visionnement.

 

Le soleil se transforma en nova.

Dahak et ses compagnons rescapés quittaient son étreinte funeste à sept cents fois la vitesse de la lumière, et Colin, avec une fascination morbide, observait le spectacle grâce aux capteurs via torsion spatiale. Sur la voûte de visualisation, l’éclat de l’événement était filtré par les bons soins de Dahak, mais, malgré cette précaution, le flamboiement lui agressait les yeux. Toutefois, il ne parvenait pas à détourner le regard : une terrible vague de radiations inondait les forces achuultani… puis, juste derrière, arriva l’onde de destruction principale. Les cylindres étaient déjà dénués de vie et leurs boucliers tout à fait incapables d’encaisser la férocité d’une mort stellaire.

La nova les ajouta à son cortège d’atomes en décomposition, puis son souffle incandescent les recracha comme de vulgaires pépins de matière.