CHAPITRE CINQ
« Alors, maréchal ? »
Qian fixa Gerald Hatcher avec calme tandis qu’ils parcouraient le couloir à grandes enjambées. Le silence régnait entre eux depuis qu’ils avaient quitté le bureau du vice-gouverneur.
Le haut militaire chinois haussa un sourcil pour inviter son compagnon à en dire plus, mais celui-ci se contenta de sourire et refusa de préciser sa question. Le maréchal, qui avait très bien saisi, apprécia en toute sincérité le tact de l’Américain.
« Je suis… impressionné, camarade général. Horus est un homme formidable. » La réponse était en deçà du sentiment éprouvé, mais il connaissait suffisamment Hatcher pour savoir qu’il comprendrait.
« Il est tout cela et bien plus, opina Gerald, puis il ouvrit la porte de son bureau et invita Qian à y entrer. Et, au fond, il n’a jamais eu le choix : les circonstances ont exigé une telle excellence de sa part », ajouta-t-il d’un ton plus sinistre, et le Chinois acquiesça.
Tandis qu’ils traversaient la pièce vide, Qian remarqua qu’il pleuvait à nouveau : l’eau formait des rigoles sur la surface virée des fenêtres. Hatcher désigna un fauteuil en face de son secrétaire, qu’il contourna pour atteindre sa chaise pivotante.
« C’est ce que j’ai cru comprendre, enchaîna le maréchal en prenant place avec délicatesse. Mais il ne me donne pas l’impression d’en être conscient. C’est un homme dénué de… de…
« D’orgueil ? De suffisance ? suggéra Hatcher avec une pointe de malice, et Qian lâcha un petit rire malgré lui.
— Probablement les deux. Veuillez m’excuser, mais j’ai toujours eu l’impression que vous autres Occidentaux accordiez beaucoup d’importance au prestige et à l’apparat. En Chine, seuls les actes méritoires ou les occasions spéciales appellent une attitude cérémonieuse, mais en aucun cas l’individu. Ne vous méprenez pas, camarade général, mon peuple possède aussi ses méthodes de déification, mais il a appris des erreurs passées : pour l’essentiel, les hommes que nous idolâtrons sont tous morts. Votre gouverneur se marierait à merveille avec les coutumes de mon pays. Notre gouverneur, devrais-je dire. Horus m’a impressionné. Si c’est la confession que vous vouliez entendre, vous avez réussi.
— Bien. » Hatcher fronça les sourcils d’un air pensif. Ses traits hésitaient entre la tension et le relâchement. « À présent, croyez-vous à notre honnêteté, maréchal ?
Qian le toisa un instant puis hocha imperceptiblement la tête.
« Oui. Tous mes candidats ont été confirmés. En outre, Horus m’a présenté ses procédés biotechniques (il hésita sur le terme encore peu familier) ainsi que d’autres aspects de la technologie impériale, et sa démonstration était des plus convaincantes. Je crois – ai-je encore le choix ? – que les Achuultani constituent une vraie menace et que vous et vos collègues faites l’impossible pour parvenir au but fixé. À la lumière de ces considérations, je ne peux que me joindre à vos efforts. Je ne dis pas que la tâche sera aisée, mais nous allons tenter l’expérience et, je l’espère, réussir.
— Bien, répéta le général avant de s’appuyer contre le dossier de sa chaise avec une mine réjouie. Dans ce cas, maréchal, nous sommes prêts à soumettre les mille premiers individus de votre choix au processus d’augmentation. Je donnerai le feu vert dès que votre personnel de Pékin me fournira la liste.
— Ah ? » Qian se redressa sur son siège. Les événements se succédaient à une vitesse incroyable ! Il n’aurait pas cru que ces Occidentaux… (il rectifia de lui-même :) que ces hommes et ces femmes lui offriraient une telle prérogative si vite. Il s’était attendu à une période d’essai en vue d’évaluer sa sincérité – et celle de sa nation.
Il observa l’Américain et perçut une trace d’ironie dans son regard, ce qui lui confirma que son hôte connaissait exactement la teneur de ses pensées. Il en éprouva un léger sentiment de honte.
« Camarade général, reprit-il, j’apprécie votre générosité, mais…
— Il ne s’agit pas de générosité, maréchal. Nous n’avons cessé d’augmenter nos effectifs depuis le départ de Dahak : l’Alliance accuse beaucoup de retard dans ce domaine. Un retard qu’il faut rattraper à tout prix, c’est pourquoi nous allons acheminer des transporteurs munis de matériel d’augmentation vers Pékin ainsi que vers trois autres villes que vous m’indiquerez. Les installations planétaires – dont vous assumerez l’entière gestion – suivront dès que nous aurons fini de les construire. »
Qian cligna des paupières et Hatcher sourit à nouveau.
« Maréchal, nous sommes des collègues officiers sous les ordres d’un seul et même commandant en chef. Si nous n’agissons pas en conséquence, certaines mauvaises langues risquent de mettre en doute l’authenticité de notre désir de solidarité. Or il est authentique. Nous travaillerons donc selon ce principe. »
Il se laissa aller en arrière et leva les deux mains à hauteur d’épaules, paumes ouvertes. Qian opina du chef. « Vous avez raison, mais cela n’enlève rien à la générosité dont vous faites preuve. En fait, il se peut que notre gouverneur ne soit pas le seul homme formidable de notre groupe, camarade général.
— Appelez-moi Gerald, je vous en prie. »
Qian était sur le point de lui adresser un refus courtois lorsqu’il marqua un temps d’arrêt. Les familiarités entre officiers n’avaient jamais été de son goût, même avec ses collègues asiatiques, mais cet Américain possédait un magnétisme incontestable. Il n’était pas tout à fait juvénile – bien qu’étrangement les Occidentaux considèrent ce trait de caractère comme une qualité, du moins l’entendait-il ainsi –, plutôt charmant. La compétence et l’honnêteté sans concession de Hatcher forçaient le respect, mais c’était une autre particularité qui le fascinait chez lui. Le charisme ? Non, le mot n’était pas tout à fait approprié. Le terme exact était… ouverture. Ou amitié, peut-être.
De l’amitié. N’était-ce pas singulier d’en ressentir pour un général occidental après tant d’années de confrontation ? Et pourtant… il lui fallait se rendre à l’évidence.
« Très bien… Gerald.
— Le pas est difficile à franchir, je sais. » L’expression avenante de Hatcher ôtait à ses paroles toute offense. « Nous avons passé si longtemps à chercher le moyen de nous entre-tuer… Et c’est bien dommage. En un sens, je suis presque reconnaissant aux Achuultani.
— Reconnaissant ? » Qian inclina la tête un instant, puis il acquiesça. « Je vois. Je n’avais pas considéré la situation sous cet angle, camarade… Gerald, mais en effet je préfère affronter une menace extraterrestre plutôt que de voir nos peuples détruire leur propre planète.
— Exactement. » Hatcher sortit une bouteille de cognac et deux godets d’un tiroir de son bureau. Il les posa sur le sous-main, versa deux doses, tendit un verre à son invité et leva le sien. « Laissez-moi vous dire que c’est un vrai plaisir de vous compter parmi mes alliés. Je n’aurais jamais imaginé que ce serait aussi agréable.
— J’en prends bonne note. » Le visage de Qian, d’habitude impassible, s’illumina d’un sourire. Une telle désinvolture n’était pas très convenable, mais comment l’éviter ? Malgré leurs nombreuses différences, cet Américain et lui se ressemblaient trop pour être des ennemis.
« Au fait, Gerald, mon prénom est Daoling. » Les deux verres s’entrechoquèrent dans un doux tintement de cristal.
Par égard pour les membres du Conseil natifs de la Terre qui n’avaient pas encore été augmentés, Horus projeta les nouvelles devant tout le monde plutôt que de les visionner via ses neurorécepteurs. Ce qui ne les rendait pas meilleures.
Le rapport prit fin et l’unité tri-vidéo – de facture terrestre – s’encastra à nouveau dans le mur. Le silence régnait dans la salle de conférence. Les trente hommes et femmes se lançaient des coups d’oeil furtifs, mais Horus constata que personne ne le regardait, lui. Il prit enfin la parole.
« J’aimerais savoir, mesdames et messieurs, comment vous avez pu laisser un tel accident se produire. »
Un ou deux conseillers tressaillirent bien qu’Horus n’eût pas haussé la voix. Il n’en avait pas eu besoin : les hurlements et le fracas des armes automatiques au milieu des blindés qui avançaient avaient été assez éloquents.
« Nous ne l’avons pas laissé se produire : il était inévitable », répondit une voix.
D’un geste, Horus encouragea Sophia Pariani à poursuivre. La jeune femme se pencha pour fixer le vice-gouverneur dans les yeux. Elle parlait avec un accent italien très prononcé, mais son visage ne reflétait aucun signe d’excuse.
« Il va sans dire que l’incident a été mal géré, mais nous connaîtrons d’autres situations de ce genre, gouverneur, et pas seulement en Afrique. L’économie mondiale a été profondément atteinte suite aux bouleversements que nous avons apportés ; lorsque, partout sur la Terre, les gens du peuple commenceront à comprendre que des changements beaucoup plus conséquents se préparent, les réactions de ce type se multiplieront.
— Sophia a raison », déclara Sarhanta. Elle faisait partie des dix impériaux contemporains d’Horus et membres de l’équipage du Nergal à avoir survécu à l’assaut contre l’enclave d’Anu.
« Nous aurions dû voir venir la catastrophe… En fait, nous l’avons bien vue venir, mais personne ne s’attendait à ce qu’elle se produise si vite, tout simplement parce que nous avions omis l’étendue de la population de ce monde. Malgré notre rapidité d’exécution et nos immenses efforts, seule une faible minorité de Terriens travaillent activement à nos projets de défense ou au sein de l’armée. Le reste – la majorité – se focalise sur les faits suivants : leurs gouvernements ont été évincés, leur planète ploie sous une menace qui les dépasse et qu’ils mettent encore en doute et les économies nationales sont en cours d’effondrement. Divers éléments ont contribué à déclencher cette émeute : la faim, l’inflation et le chômage – des calamités régionales qui faisaient déjà des ravages avant notre intervention, mais qui n’ont fait qu’empirer depuis notre accès au pouvoir. Sans parler de la prise de conscience que même les compétences professionnelles les plus pointues tomberaient bientôt en désuétude.
— Et d’autres facteurs d’insatisfaction vont apparaître. Malgré son teint mat, le conseiller Abner Johnson parlait avec le fort accent nasillard de la Nouvelle-Angleterre. « La nature humaine est ce qu’elle est, gouverneur. Les lobbies d’intérêt manifesteront une opposition acharnée dès qu’ils se seront réorganisés. Leur pouvoir politique et économique est au seuil de la destruction, mais certains parmi eux trouvent encore le moyen de prendre les armes. Et n’oubliez pas le problème religieux. L’Iran et la Syrie constituent de véritables bombes à retardement, mais les barjos ne manquent pas non plus à l’appel chez nous, et vous et les vôtres représentez un bel affront à leurs préjugés et à leur petit univers confortable. » Il lâcha un sourire sans humour.
» Mycos ? Birhat ? Pensez-vous que Dieu aurait créé des planètes portant de tels noms ? Si au moins vous veniez d’un monde appelé Éden, passe encore, mais là…” » Il haussa les épaules. « Lorsque ces cinglés-là se seront mobilisés, ça va faire mal !
— Le camarade Johnson a raison, gouverneur. » Les inflexions britanniques de la commissaire Xu Yin sonnaient comme une douce mélodie après le phrasé uniforme de Johnson. « On peut discuter les causes de la pauvreté dans le tiers-monde (elle toisa ses collègues capitalistes avec calme), mais nul ne peut nier son existence. Dans ces pays, l’ignorance et la peur atteignent des sommets, la violence est plus facilement tolérée, et ce n’est qu’un début ! Lorsque le bloc occidental s’apercevra que l’herbe n’est pas plus verte sous ses pieds, l’hostilité ambiante prendra des proportions sans précédent. Prévoyons le pire… et nous serons encore en deçà de la réalité.
— Je vous crois, mais cette répression sanglante…
— … est l’oeuvre des autorités locales, intervint Geb. Et avant que tu ne les condamnes, Horus, songe qu’elles n’ont pas eu le choix. Le soulèvement regroupait près de dix mille individus dont beaucoup d’hommes adultes bien équipés – quoique le nombre d’enfants et de femmes sans armes ne fût pas négligeable. Au moins, le gouvernement a eu la présence d’esprit de faire appel à nous aussitôt l’ordre rétabli, même si la loi martiale sévissait encore dans les rues. J’ai dérouté une dizaine de convoyeurs atmosphériques de classe Shirut pour leur fournir des vivres en provenance de l’Amérique du Nord. Cela devrait redresser en partie la situation, mais si les forces autochtones n’avaient pas réprimé l’insurrection – et quelles qu’aient été les méthodes employées –, ce n’est pas de vivres dont cette populace aurait besoin aujourd’hui, et tu le sais très bien. »
Des murmures d’approbation parcoururent les rangs, et Horus releva que les Terriens d’origine montraient plus de véhémence que les impériaux. Leur attitude était-elle fondée ? Il s’agissait de leur planète et – le Créateur lui en était témoin – les problèmes ne faisaient que commencer ! Ils jouaient la carte de l’opportunisme, mais au fond n’était-ce pas là une forme de pragmatisme ? La situation actuelle n’exigeait-elle pas de telles mesures ?
« Entendu, soupira-t-il enfin. Je n’aime pas ces méthodes, mais vous avez peut-être raison. » Il se tourna vers Gustav van Gelder, conseiller à la sécurité planétaire. « Gus et Geb, je vous charge d’accroître l’approvisionnement des autorités locales en pistolets paralysants. Et il faudra fournir au personnel de police plus de matériel d’augmentation. Isis et Myko, vous vous en occuperez. »
Le docteur Isis Tudor, fille d’Horus née sur Terre et nouvelle conseillère aux biosciences, eut un regard pour son assistante – une ex-mutine – avec un désespoir mêlé de résignation. L’aînée du vice-gouverneur avait plus de quatre-vingts ans : même une amélioration pourrait tout au plus retarder son vieillissement progressif et lui épargner les douleurs, mais son esprit demeurait vif et clair. Elle acquiesça, et son père sut que, d’une façon ou d’une autre, elle trouverait la force d’exécuter ses ordres.
« Tant que nous n’aurons pas augmenté les forces de la paix locales, poursuivit-il, je demanderai au général Hatcher d’organiser des équipes d’intervention cosmopolites issues de son personnel militaire. Je prends cette décision à regret – la situation est déjà assez critique sans qu’un groupe d’“extraterrestres” déferle sur les lieux pour réprimer la rébellion contre nos méthodes “tyranniques” –, mais une dizaine de cavaliers vêtus d’armures de combat auraient réglé cette affaire en faisant dix fois moins de victimes, surtout avec des pistolets paralysants. »
Il y eut des signes d’approbation, puis Horus réprima un soupir. Des problèmes, toujours des problèmes ! Pourquoi n’avait-il pas prévu tous les ennuis que provoquerait une diffusion en masse des technologies impériales sur l’ensemble du globe ? Il se sentait davantage gardien que gouverneur mais, quoi qu’il arrive, il lui faudrait maintenir l’ordre – en employant la force si nécessaire – jusqu’à la défaite des Achuultani. Si défaite il y avait…
Il écarta cette pensée aussitôt et s’adressa à Christine Red-horse, conseillère à l’agriculture.
« Passons au point suivant : pourriez-vous nous présenter votre rapport sur les récoltes de blé, puis… »
La plupart des membres du Conseil s’étaient retirés, et Horus se trouvait seul avec ses planificateurs à la défense et ses ingénieurs. Quoi qu’il puisse arriver, c’était leur responsabilité la plus importante de toutes, et ils s’en sortaient mieux qu’il ne l’avait espéré. Ils avaient pris de l’avance sur près d’un cinquième des CDP, bien que les chantiers des fortifications assignées à l’Alliance asiatique n’aient démarré que depuis peu.
L’un après l’autre, les derniers conseillers terminèrent leurs tâches et prirent congé. À la fin, il ne restait plus que Geb. Horus sourit à son plus vieil ami d’un air las, puis tous deux basculèrent dans leurs sièges et posèrent les talons sur la table de conférence en un mouvement quasiment synchrone.
« Créateur ! grogna Horus. C’était plus facile de combattre Anu !
— Plus facile mais moins satisfaisant. » Geb sirota son café et grimaça : le breuvage était tiède. Il se leva, fit le tour de la table, secoua des thermos jusqu’à en trouver un qui ne fût pas vide et retourna vers sa chaise.
« C’est vrai, confirma son compagnon. Au moins, cette fois, nous pensons avoir une chance de réussite. La différence est de taille.
— Que le Créateur t’entende ! » lança Geb avec une ferveur affectée. Horus lâcha un rire sonore, puis il étendit le bras vers le thermos et versa une rasade de café chaud dans sa tasse.
« Attention ! déclara-t-il. Rappelle-toi les fanatiques religieux évoqués par Abner.
— À leurs yeux, peu importe ce que je dis ou comment je le dis. Ma simple existence constitue une offense pour eux.
— Probablement. » Horus but une gorgée puis fronça les sourcils. « Au fait, je voulais te poser une question.
— Je vous écoute, ô leader intrépide !
— Il y a quelques jours, j’ai découvert une anomalie dans la banque de données. » Geb prit une mine intriguée. « C’est certainement sans importance, mais je suis tombé sur un code de suppression prioritaire tout à fait injustifié.
— Ah bon ? » Horus ne remarqua pas le ton un peu trop neutre de son ami.
« Je parcourais les données glanées dans les ordinateurs d’Anu et… figure-toi que Colin a gelé certaines archives visuelles.
— Vraiment ?
— Vraiment. Par curiosité, j’ai effectué une analyse : il a verrouillé l’accès à tous les documents vidéo présentant les activités d’Inanna sur les cent dernières années. Seul lui peut lever l’interdiction.
— Il devait avoir une bonne raison de le faire.
— Je n’en doute pas. En revanche, j’espérais que tu pourrais m’en dire plus. Tu as rempli la fonction de procureur général pendant les procès… Il ne t’a rien dit à ce sujet ?
— Même s’il l’avait fait, je ne serais pas habilité à en parler, mais à mon avis – et quelles qu’aient été les motivations de Colin – ces données ne revêtaient pas une importance capitale dans le cadre du jugement des mutins. Après tout, Inanna ne pouvait plus être condamnée.
— Je sais, je sais, mais cette affaire me tracasse, Geb. » Les doigts d’Horus tambourinaient sur la table avec douceur. « En tant que second d’Anu, elle se chargeait de pratiquer ces horribles transplantations de cerveau. Le Créateur seul sait combien de Terriens d’origine et d’impériaux elle a massacrés ! Tout cela me paraît… bizarre.
— Pose la question à Colin dès son retour, suggéra Geb, puis il termina son café et se leva. Le devoir m’appelle, mon ami : je suis attendu cet après-midi pour inspecter l’avancement des travaux sur le site de Minya Konka.
Gai comme un pinson, il salua Horus d’un signe de main et se dirigea vers l’ascenseur en sifflant, mais la joyeuse mélodie mourut aussitôt les portes fermées. Le corps du vieil impérial parut s’affaisser autour de son ossature bioaugmentée, et il appuya son front contre la surface réfléchissante de la cabine.
Créateur tout-puissant et miséricordieux, supplia-t-il en silence, fais qu’il ne demande rien à Colin ! Je t’en conjure !
Des larmes inondèrent ses yeux et il les essuya avec colère, mais il ne parvenait pas à effacer de sa mémoire le jour où – un peu avant la tenue des cours martiales – il avait demandé à Colin de supprimer les archives vidéo d’Inanna. Il était prêt à s’agenouiller mais n’en avait pas eu besoin. Le sentiment d’horreur du commandant de Dahak dépassait le sien.
Geb revécut malgré lui l’épisode survenu sur le pont quatre-vingt-dix du bâtiment subluminique Osir, au coeur même de l’enclave d’Anu. Ce terrible épisode… Colin et Tanni s’étaient frayé un passage à travers les conduits du parasite pour atteindre la cachette d’Anu et l’affronter. Sur le chemin, la jeune femme avait abattu un adversaire à l’aide de son pistolet à rafales d’énergie, laissant derrière elle une silhouette coupée en deux. Le corps appartenait au capitaine Inanna, mais seulement parce que celle-ci en avait dépossédé son propriétaire d’origine après lui avoir arraché la cervelle. La dépouille avait servi d’hôte de rechange au médecin rebelle.
Geb s’était servi de son arme pour gommer toute trace du corps qui avait jadis appartenu à une de ses plus chères amies, une superbe jeune femme nommée Tanisis … l’épouse d’Horus… la mère de Jiltanith.