CHAPITRE QUATRE

 

 

L’interminable faisceau électrique, large de vingt mètres, le fascinait. Il ne s’agissait pas vraiment de la foudre, mais c’était l’idée que Vlad Tchernikov s’en faisait, même si dans les faits le coeur d’un éclair terrestre eût passé pour une zone morte face à la densité titanesque de cette décharge continue. Le champ de force qui la canalisait opérait également comme sourdine et atténuait son éclat redoutable, mais Vlad était désormais muni d’implants : ses senseurs captaient toute l’ampleur du phénomène et ce raz-de-marée incandescent l’intimidait.

Il se détourna, joignit les mains dans son dos et traversa la chambre immense située au centre de Dahak. Seules les salles abritant commandement un et deux étaient aussi bien protégées : la « magie » du vaisseau provenait de ce secteur. Le bâtiment géant abritait trois cent douze centrales de fusion nucléaire mais, bien que leur puissance lui permette de se déplacer et de combattre, il lui en fallait davantage pour dépasser la vitesse de la lumière.

L’extraordinaire quantité d’énergie produite en ces lieux lui fournissait le supplément nécessaire. C’était l’hyper extracteur de Dahak : une gigantesque cheminée immatérielle qui plongeait au coeur de l’hyperespace et connectait le vaisseau à une dimension où régnaient des états énergétiques immensément plus élevés. Le dispositif drainait cette puissance infinie, la concentrait et la raffinait, puis l’aiguillait vers le système de propulsion Enchanach – dont la masse atteignait une mégatonne.

Ainsi nourri, le moteur opérait son petit tour de sorcellerie : créer des masses de gravité à la fois opposées et convergentes qui obligeaient Dahak à quitter l’espace normal par une succession de transpositions instantanées. Le laps de temps nécessaire à la construction des masses entre deux sauts était quantifiable, mais seule une machine du type de Dahak percevait l’intervalle : le continuum spatiotemporel, lui, ne remarquait jamais de si minuscules imperfections.

Ce qui valait mieux. Car si l’appareil impérial venait à rester dans l’espace normal un instant de trop, une catastrophe se produirait à l’échelle du système stellaire parcouru. Lorsque les champs de propulsion convergeaient au-dessus de sa coque, le vaisseau devenait brièvement plus massif que la plus grosse des étoiles. Voilà pourquoi les bâtiments de ce genre ne se déplaçaient pas à vitesse supraluminique à l’intérieur d’un système : l’activation initiale et la désactivation finale du processus Enchanach durait trop longtemps ; elles se mesuraient en microsecondes et non pas en femtosecondes. Une fois, Anu avait provoqué une défaillance du moteur pour détourner le vaisseau de sa mission originale en vue d’effectuer des « réparations d’urgence », et une erreur infime dans le retour difficile de Dahak en vitesse subluminique avait entraîné l’irrégularité de l’orbite de Pluton. Déconcertés, les astronomes terriens avaient cherché à comprendre le phénomène pendant des siècles. Si l’événement s’était produit plus profondément dans le puits de gravité de Sol, l’étoile se serait peut-être transformée en nova.

Tchernikov rebrancha ses neurorécepteurs dans la sous-section du réseau informatique de Dahak réservée aux machines, et les ordinateurs lui répondirent avec un bonheur auquel il s’habituait peu à peu. Ces cerveaux électroniques lui paraissaient étrangement vivants et conscients, Baltan, son assistant ex-mutin, affirmait que ces machines étaient beaucoup moins éveillées avant le soulèvement.

Tchernikov le croyait sur parole, et il pensait connaître l’origine de la joie qui inondait le système informatique : Dahak possédait à nouveau un équipage – de taille réduite selon les standards impériaux, mais un équipage tout de même –, ce qui le ramenait dans les normes. Non seulement parce qu’Infomatrix s’était senti seul pendant tant d’années, mais aussi parce que les humains fournissaient l’élément crucial dans tout appareil de guerre : la redondance. Il était dangereux pour une unité si puissante de dépendre exclusivement de son ordinateur central, surtout si le combat entraînait des dommages qui l’isolaient des composants essentiels de son énorme coque.

C’était donc une bonne chose que des hommes et des femmes se trouvent à nouveau à bord de Dahak. Spécialement à présent que la survie de leur espèce était entre ses mains.

 

« Garde-à-vous ! » lança la voix de l’IA tandis que Colin pénétrait dans la salle de conférence. Il fit une moue imperceptible quand son équipe de commandement se leva avec un formalisme tout étudié. Ses traits se relâchèrent puis il se dirigea, impassible, vers le bout de la table cristalline. Encore une fois, il prit la note mentale de prévoir une discussion en tête-à-diode avec l’ordinateur.

Des dizaines de visages intimidants se tournèrent vers lui, mais il s’était habitué à faire face à ces regards. Techniquement, Dahak ne formait qu’un seul et unique vaisseau, mais un vaisseau qui possédait une capacité d’équipage d’un quart de million d’individus, une puissance de deux cents parasites subluminiques et une force de frappe capable de détruire des planètes entières. Colin en était peut-être le capitaine, mais sa fonction avoisinait celle d’un amiral responsable d’un arsenal plus destructeur que le peuple de la Terre n’en aurait jamais imaginé. Et l’étendue du personnel présent illustrait cette réalité.

Les effectifs comprenaient beaucoup de « capitaines », mais le nouveau protocole de Dahak exigeait qu’on les appelle « lieutenant » en présence de Colin ou qu’on les désigne d’après le département qu’ils dirigeaient. Car MacIntyre était « capitaine de vaisseau » (ou « commandant » en cas d’adresse directe), or il ne pouvait y avoir qu’un seul capitaine à bord d’un bâtiment de guerre. Dans l’Empirium, tout officier était nommé par son grade complet et sa division, un procédé pompeux aux yeux de Colin et de ses hommes d’origine terrienne. Il avait donc suggéré qu’on l’appelle « commodore » pour simplifier la tâche, mais Dahak s’y était fermement opposé.

MacIntyre balaya l’audience du regard tandis qu’il prenait place, et ses subordonnés s’assirent à leur tour. Jiltanith se trouvait à sa droite comme il convenait à son rang de second et d’officier chargé de l’organisation et de la gestion quotidienne de l’opération menée par Dahak. Hector MacMahan était assis à sa gauche, plus impeccable dans son uniforme noir charbon des fusiliers impériaux qu’il ne l’avait jamais été dans celui des États-Unis. Deux rangées d’officiers – dont chaque responsable de département était flanqué de ses assistantes ou assistants les plus hauts gradés – se répartissaient sur les côtés de la table et s’unissaient à son extrémité opposée, d’où Vlad Tchernikov qui avait hérité de la fonction autrefois assignée à Anu – faisait face au commandant.

« Merci à tous de votre présence, commença Colin. Comme vous le savez, nous allons quitter l’hyperespace pour approcher le système de Sheskar dans à peu près vingt et une heures. Avec un peu de chance, nous rétablirons bientôt le contact avec l’Empirium, mais mieux vaut ne pas compter là-dessus. Nous avançons vers une situation parfaitement imprévisible, et je veux que chaque chef de section me donne une dernière estimation de l’état des préparatifs – et que les autres écoutent ces rapports avec attention – avant le grand plongeon dans l’inconnu. »

Il y eut des signes d’acquiescement, puis Colin se tourna vers Jiltanith.

« Pourrais-tu commencer par un panorama global ?

— Certes, commandant, répondit la jeune femme en adressant un regard confiant à ses camarades. Nostre Dahak fut professeur fort astucieux – ouy-da, et moult sévère itou ! » La remarque déclencha quelques rires étouffés, car le vaisseau avait mis le nouvel équipage à si rude épreuve qu’un bon dixième de sa capacité avait été monopolisé par l’entraînement et les cours d’introduction aux neurocapteurs dispensés au personnel. « Est assez vray que serois plus heureuse avec un peu plus de temps de pratique, toutesfois nostres recrues ont bien appris leurs tasches, et je puis clamer avecques confiance qu’officiers et équipiers feront tout ce qu’homme mortel peut accomplir si nécessaire.

— Merci. » Le rapport n’était guère détaillé, mais Colin n’en avait pas demandé davantage. Il s’adressa à Hector MacMahan. « Qu’en est-il des forces terrestres ?

— Elles sont mieux organisées qu’on pouvait l’espérer, expliqua le fusilier aux traits de faucon, mais pas tout à fait aussi bien que je l’aimerais.

» Nous comptons quatre nationalités au sein de nos formations principales, et il nous faudra encore quelques mois pour nous acclimater à cette diversité. Pour le moment, nous utilisons la configuration et les grades impériaux tout en les accordant avec nos structures d’unité originales. Nos gars de la CFSU et des SAS forment nos troupes spéciales de reconnaissance ; la seconde division de marines sert de force d’assaut ; les effectifs de la première division de blindés allemands conduisent nos véhicules terrestres ; la division Sendaï et la dix-neuvième division des gardes parachutistes représentent notre principale force au sol.

» Quelques petites rivalités ont divisé nos rangs à propos de l’attribution des meilleures affectations, mais personne n’en est venu aux mains… pas trop souvent, du moins. » Il haussa les épaules. « Il s’agit de formations d’élite et, tant que nous ne les aurons pas entièrement intégrées, l’exacerbation des sentiments identitaires restera inévitable. Mais nos soldats se sont bien adaptés aux conditions et maîtrisent leurs nouvelles armes. Je suis confiant en notre capacité à affronter n’importe quelle situation.

— Merci », lâcha encore une fois Colin, puis ses yeux se posèrent sur le général Georgi Treshnikov, ancien officier des forces aériennes russes et actuel commandant en chef des trois cents chasseurs impériaux que Dahak avait réservés pour la défense. « Commandement des parasites ?

— Comme Hector nous sommes prêts. Il y a encore plus de nationalités au sein de notre groupe, mais nous rencontrons moins de difficultés pour effectuer l’intégration, car aucune formation nationale n’a été enrôlée en son entier.

— Merci. Les services de renseignement, capitaine Ninhursag ?

— Nous avons fait de notre mieux avec les maigres données fournies par Dahak, comme vous l’avez tous constaté en lisant nos rapports. » L’impériale, une femme trapue d’aspect banal quoique agréable, avait été l’espionne du Nergal dans l’enclave d’Ana. Elle haussa les épaules. » Tant que nous ne disposerons d’aucune information concrète à analyser, rien ne pourra avancer.

— Je comprends. Les biosciences ?

— Nous sommes épuisés mais d’attaque, commandant. » Cinquante mille ans d’animation suspendue n’avaient pas entamé la confiance en soi du capitaine Cohanna… ni son sens de l’humour. « Nous avons bouclé les dernières procédures d’augmentation le mois dernier et nous sommes un peu à court de renforts biotechniques pour le moment… (de petits rires se tirent à nouveau entendre) mais en dehors de cela nous tenons une forme olympique.

— Merci. La maintenance ?

— Tout se présente bien, commandant. » Le capitaine Geran faisait aussi partie des « enfants » du Nergal mais, ses yeux exceptés, il ressemblait plutôt à un Terrien, avec ses cheveux auburn foncé, sa peau inhabituellement claire pour un impérial et sa bouche mobile qui souriait sans se faire prier. « Les systèmes de réparation de Dahak ont fait de l’excellent travail, et Informatrix a placé tout le matériel inutilisé dans des champs de stase. J’aurais voulu passer plus de temps sur le contrôle des avaries, mais… » Il leva la main droite, paume tournée vers le haut, et Colin acquiesça d’un signe de tête.

« Compris. Si tout va bien, vous disposerez de beaucoup plus de temps par la suite. Et nous ferons en sorte que ce soit toujours le cas à l’avenir. Département tactique ?

— Aucun problème à signaler, répondit Tamman. Le système informatique de combat se débrouille bien avec les simulateurs et les problèmes liés aux programmes d’entraînement. Nos Terriens d’origine ne maîtrisent pas encore leurs neurorécepteurs à la perfection, mais ce n’est qu’une question de pratique.

— Logistique ?

— Comme sur des roulettes, commandant, annonça le capitaine Caitrin O’Rourke d’un ton confiant. Les installations de Dahak peuvent accueillir le triple de nos effectifs, et toutes les réserves et les zones hydroponiques ont été entièrement réactivées les provisions et les systèmes de survie ne posent aucun souci. Les magasins sont à plus de quatre-vingt-dix-huit pour cent – presque quatre-vingt-dix-neuf – et le stock de pièces de rechange au maximum.

— Les machines ?

— Là encore, que des bonnes nouvelles, répondit Tchernikov. Impériaux et Terriens d’origine collaborent à merveille. Je suis optimiste.

— Bien, excellent. » Colin se renfonça dans son fauteuil et sourit à ses officiers. Il leur était reconnaissant de ne pas s’être étendus sur d’éventuels petits problèmes en suspens. De leur part, ce professionnalisme ne l’étonnait guère.

« Dans ce cas, nous pouvons conclure, à moins qu’il reste des questions ? » Comme prévu, il n’y en avait pas. Au sens le plus propre du terme, cette réunion s’était déroulée comme une cérémonie, l’occasion pour tous de partager leurs sentiments de confiance.

Le commandant se leva et salua l’assistance d’un signe de tête. « La séance est levée. » Il se dirigeait vers la porte lorsqu’une voix douce s’éleva.

« Garde-à-vous ! »

Colin retint un soupir de résignation tandis que les officiers, le visage solennel, se levaient une deuxième fois. « Repos », se contenta-t-il de dire avant de disparaître.

 

« Sortie de l’hyperespace dans deux minutes » signala Dahak avec calme.

Colin faisait de son mieux pour paraître aussi paisible que l’IA, mais son air détendu respirait l’artifice et il remarqua la même tension – masquée avec plus ou moins de succès – chez tous ses officiers de passerelle. L’équipe de combat de Dahak était en position, et la formation analogue dirigée par Jiltanith occupait commandement deux à l’extrémité opposée de la coque centrale. Les hologrammes de la deuxième unité apparaissaient à côté de chaque individu physique de commandement un, et la passerelle semblait un peu plus bondée que d’habitude. Mais cette configuration donnait à chacun une vue d’ensemble des événements… et permettait à Colin de côtoyer l’image de Jiltanith pendant les opérations.

Une vingtaine de gradés en chair et en os manoeuvraient leurs consoles dans la nuit étoilée qui baignait la salle des commandes. En cas d’urgence, Colin aurait été capable de contrôler le vaisseau sans leur aide, exploit qui serait apparu impossible avec l’Infomatrix semi-conscient de jadis. Mais bien que Dahak fût désormais capable de deviner les intentions de son capitaine et de faire preuve d’initiative, la quantité d’informations gérables par un cerveau humain – celui de Colin en l’occurrence – était limitée. Chacun de ses officiers surentraînés l’allégeait d’une partie de son fardeau, et il leur était plus que redevable de leur présence.

« Vitesse subluminique dans une minute », lâcha Dahak, et le commandant perçut le début du saut à travers son interface avec les ordinateurs de Tchernikov. La minutieuse séquence de commandes progressait comme une horloge. Une infime vibration secoua la gigantesque carcasse du vaisseau.

« Vitesse subluminique… maintenant ! » Sur la voûte de visualisation, les astres s’immobilisèrent aussitôt.

Une étoile G3 – du moins sa projection – flottait juste en face de Colin. C’était l’astre le plus brillant visible à l’oeil nu. Le point lumineux se mit soudain à grandir lorsque Sarah Meir, l’astronavigatrice, enclencha le moteur à propulsion subluminique.

« Désactivation de la centrale d’hyperpropulsion.

— Agrandis l’image, Dahak », ordonna Colin, et un schéma tridimensionnel des orbites planétaires du système de Sheskar apparut autour de l’étoile isolée, désormais plus volumineuse.

De cette distance, même Dahak n’apercevait que la planète la plus extérieure, mais de minuscules cercles placés sur les tracés orbitaux indiquaient la position supposée de chaque corps céleste.

« Captes-tu des radiations artificielles ?

— Négatif, commandant », répondit le vaisseau, et Colin se mordit la lèvre. Sheskar abritait – ou avait abrité – l’avant-poste de l’Empirium sur le vecteur d’approche traditionnel des Achuultani. Le système de sécurité périphérique aurait dû détecter la présence des nouveaux venus et les interpeller aussitôt.

Dahak rompit le silence. « Commandant, j’ai décelé des modifications dans la structure du système. »

L’hologramme de visualisation changea de configuration au même moment. Des myriades de petits points étrangement agglutinés remplacèrent les cercles indiquant le trio central de planètes et se propagèrent autour de l’étoile de façon inquiétante. Colin déglutit.

 

Dahak avait quitté l’hyperespace le plus près possible – dans les limites de la prudence – de Sheskar, mais il s’en trouvait encore à onze heures-lumière de distance. Même à la vitesse subluminique maximale, il aurait fallu près de vingt-quatre heures pour atteindre la planète principale. Quoi qu’il en soit, l’équipage s’était rendu à la triste évidence il n’y avait plus aucune raison de s’enfoncer aussi loin dans le système. Colin avait arrêté leur course cinq heures-lumière avant destination pour gagner du temps.

À présent, Jiltanith, Hector MacMahan, Ninhursag et lui-même se trouvaient dans conférence un. Ils examinaient un halo de Sheskar et tentaient de définir leur prochaine destination.

« J’ai terminé les scans préliminaires, les informa Dahak.

— Alors, est-ce bien l’oeuvre des Achuultani ?

— Je ne peux bien sûr pas l’affirmer avec certitude mais, selon mes estimations, la réponse est non. S’il s’était agi d’une incursion achuultani, cela signifierait que l’envahisseur aurait emprunté une trajectoire non conforme à ses habitudes ; dans le cas contraire, en effet, les batteries de senseurs qui nous ont signalé l’arrivée des éclaireurs – et qui se trouvaient sur la route d’invasion traditionnelle – auraient été détruites depuis longtemps ; or elles ne l’ont été que récemment. J’en déduis que cette catastrophe n’est pas l’oeuvre des Achuultani.

— Il ne manquait plus que ça ! commenta Hector à voix basse. Un nouvel ennemi qui s’amuse à pulvériser des planètes !

— Il est fort possible que vos craintes soient justifiées, général MacMahan, mais à première vue le danger n’est pas imminent. Mes scans indiquent que le malheureux événement s’est produit il y a environ quarante-huit mille ans.

— Quelle est ta marge d’erreur ? demanda Colin.

— Cinq pour cent, commandant.

— Putain ! » Aussitôt le juron lâché, Colin regarda autour de lui d’un air contrit, mais personne ne semblait l’avoir remarqué. Il inspira longuement. « Viens-en au fait, Dahak. À ton avis, que s’est-il passé ?

— Les analyses excluent l’utilisation d’armes cinétiques : la distribution des décombres planétaires ne correspond pas aux points d’impact relevés. Plus probablement, les corps célestes ont implosé sous l’action de missiles gravitoniques. Or, à en croire la base de données de l’Empirium, les Achuultani n’ont jamais recouru à ce type d’armement.

— Des missiles gravitoniques ? » Colin tira sur son nez proéminent et plissa ses yeux verts. « Tout ça ne me dit rien qui vaille.

— Et à moy guère dasvantage, ajouta Jiltanith d’une voix calme. Si Achuultani n’estoyent poinct à blâmer, lors ce feut certes quelque aultre puissance, or oncques possédons de pareilles armes dans nostres magasins.

— Exactement », confirma Colin, puis il frissonna à cette pensée. Une ogive gravitonique d’envergure était à même de provoquer un joli petit trou noir. De courte durée et trop réduit pour porter préjudice à la plupart des soleils, mais conséquent tout de même. Et un hyper missile bien ciblé pouvait créer ce phénomène à l’intérieur d’une planète.

« L’observation de Jiltanith est judicieuse, reprit Dahak, puis il hésita un instant comme s’il devait notifier une conclusion qu’il aurait préféré rejeter. Je suis au regret de vous annoncer, commandant, que ce type de cataclysme est tout à fait à la portée de nos ogives série dix. En fait, l’observation des décombres – et je tiens rigoureusement compte du temps qui s’est écoulé depuis – révèle que les dommages ont été causés par une arme analogue.

— Hector ? Ninhursag ?

— Dahak tourne autour du pot, Colin. » Le visage de MacMahan était sombre. « Il existe une explication très simple et non moins probable.

— Je suis d’accord, appuya la responsable du renseignement d’une voix ténue. Je n’aurais jamais cru un tel événement possible, mais nous avons là tous les signes d’une guerre civile. »

Un bref silence suivit les mots que quelqu’un s’était enfin décidé à prononcer, puis Colin s’éclaircit la gorge.

« Dahak ?

— Je… suis forcé de le confirmer, » Le timbre chaud trahissait de la tristesse. « Le système de défense de Sheskar 4 était particulièrement performant. Sur la base des données disponibles et du fait qu’avant la mutinerie l’Empirium n’avait jamais rencontré d’espèce évoluée autre que les Achuultani, je conclus que seules nos armées détenaient les moyens de déclencher ce désastre.

— Les impériaux ont : peut-être rencontré une nouvelle espèce après le soulèvement d’Anu.

— C’est possible mais peu probable, commandant. Pour des raisons largement liées aux incursions précédentes, peu de mondes – dans les faits, aucun – sont habitables entre Sol et Sheskar. La logique indique donc que toute force étrangère hostile aurait dû se frayer un chemin à travers l’espace de l’Empirium pour atteindre ce système. À supposer que la force en question eût joui de capacités techniques similaires aux miennes – une conjecture suggérée, quoique non prouvée, par mon analyse de l’armement employé –, nous aurions affaire à un empire belliqueux dont le potentiel militaire égalerait ou dépasserait celui de notre civilisation. Un cas de figure envisageable, mais aussi peu probable que celui d’une attaque achuutani. »

Le commandant parcourut la table du regard puis revint à l’hologramme silencieux. « Ce ne sont pas de très bonnes nouvelles.

— Tu as un don pour l’euphémisme, mon Colin. » Jiltanith secoua la tête. « Dahak, de ta part, quelles chances pour que l’Empirium ne décidât poinct de refortifier Sheskar ?

— Très faibles.

— Pourquoi ? demanda Colin. Il n’y a plus rien à fortifier.

— Inexact, commandant. Les mondes de type terrestre ont disparu, mais Sheskar avait été choisi comme base de la Flotte en raison de sa position et non pas de ses planètes. À présent, le système possède bon nombre d’astéroïdes assez vastes pour accueillir des installations, et l’absence d’atmosphère constituerait davantage un atout qu’un inconvénient pour l’organisation de leur défense.

— En d’autres termes, murmura MacMahan, si les impériaux avaient trouvé un intérêt à rétablir les frontières tracées avant le conflit, ils seraient revenus.

— Exactement, général. »

Un nouveau silence – plus long cette fois – s’abattit sur la salle de réunion. Colin gonfla ses poumons.

« O. K., récapitulons. Nous avons une base détruite qui occupe une position stratégique. Selon toute vraisemblance, l’assaut a été mené à l’aide d’armes impériales, ce qui rend l’hypothèse d’une guerre civile plus que probable. Personne n’a songé à reconstruire le centre d’opérations. Que nous suggère tout cela ?

— Rien que nostres coeurs vueillent connoître. » La jeune femme força un léger sourire. « Sembleroit que des temps durs accablassent nostre Empirium.

— C’est vrai, fit MacMahan. Je vois deux possibilités, Colin. » Le commandant leva un sourcil.

« La première : ils se sont auto-anéantis, ce qui expliquerait que le site n’ait pas été rebâti. Le cas échéant, notre mission s’avère inutile. » Un frisson parcourut l’audience, mais l’homme poursuivit sans broncher. « Cela dit, je ne pense pas qu’une civilisation de cette envergure ait pu entièrement disparaître : l’Empirium est – ou était immense ! Même si un groupe d’individus avait été assez fou pour envisager une vague de destruction à cette échelle, je ne vois pas comment il serait parvenu à ses fins. Ses infrastructures auraient périclité en cours de route : on ne pulvérise pas un vaste système industrialisé impunément. Mais qui aurait suivi des dirigeants assez fous pour tenter ce genre d’expérience ?

— Toutesfois Sheskar connut tel funeste destin.

— C’est vrai, mais ce système était avant tout une base militaire, Tanni, pas une structure civile. La décision de l’attaquer a dû être déterminée par des besoins purement stratégiques, comme lorsqu’on atomise une île bien armée en plein milieu de l’océan. Il est beaucoup plus facile de s’en prendre à ce type de cible.

— O. K., fit Colin, admettons que les impériaux ne se soient pas autodétruits… mais alors pourquoi ne sont-ils pas revenus ?

— Voilà la deuxième possibilité à laquelle je faisais référence : les dégâts infligés ont été si conséquents que l’Empirium a régressé. Il est tout à fait envisageable que certaines planètes aient survécu malgré l’ampleur de la catastrophe, puis que leur civilisation ait décliné. Comment ces mondes hautement technologiques ont-ils pu en arriver à une telle déchéance alors qu’ils avaient été épargnés par la vague de destruction ? Je l’ignore. Mais je préfère cette version à l’idée d’un anéantissement total ; je refuse de croire que l’ensemble des planètes habitées se trouve dans cet état. » Il désigna l’affichage holo.

« En outre, les impériaux ont peut-être dû faire face à des questions plus urgentes. Supposons que, suite aux hostilités, il leur ait fallu effectuer d’énormes travaux de reconstruction au coeur de l’Empirium. Sheskar se trouve – ou plutôt se trouvait – à une distance considérable du système habité le plus proche ; comme Dahak l’a fait remarquer, il se situe dans un secteur assez périphérique. Si des zones plus voisines des mondes colonisés étaient sévèrement touchées, elles ont sûrement eu la priorité. Plus tard, il se peut que les pionniers aient privilégié la pointe opposée du territoire impérial – relativement épargnée par les forces achuultani – pour continuer leur expansion. Ce qui expliquerait que la région galactique où nous nous trouvons ait été laissée à l’abandon.

— Ta théorie est plausible, nonobstant ycelle laisse place à une interrogation : si Sheskar feut tant vital, pourquoi ne poinct le rebâtir ?

— Je crains de connaître la réponse, intervint Ninhursag avec un air morne. Peut-être Anu n’était-il pas aussi fou – ou atteint d’une folie aussi rare – que nous le pensions. » Elle haussa les épaules lorsque tous les regards convergèrent vers elle. « Ce que j’essaie de dire, c’est que si la situation était devenue assez critique pour que notre peuple déclenche une guerre civile, c’est qu’il n’avait plus rien d’impérial. Je suis la seule ici présente qui était adulte au moment de la mutinerie, et je peux vous dire comment j’aurais réagi à l’idée de raser une base de la Spatiale. Même ceux d’entre nous qui ne croyaient pas vraiment aux Achuultani – les “athées”, en quelque sorte, qui rejetaient avec violence l’existence de cet ennemi plurimillénaire – auraient hésité à prendre de telles mesures. Voilà pourquoi Anu nous avait dissimulé son intention d’attaquer l’Empirium. »

Pendant un instant, elle fixa l’hologramme d’un air triste, et nul ne vint troubler son silence.

« Aucun de vous n’a été citoyen impérial, et vous ne comprenez peut-être pas ce que j’essaie d’expliquer, mais, au sein de notre société, se préparer au combat contre les Achuultani était presque devenu un réflexe instinctif. Même celles et ceux qui déploraient le plus les contraintes et la discipline excessives n’auraient jamais détruit nos défenses. C’est comme si… les Pays-Bas démolissaient leurs digues à cause d’un été trop sec, pour l’amour du Créateur !

— Tu penses que l’incrédulité quant à la menace des Achuultani s’est généralisée ? demanda Colin. Que dans le cas contraire la Flotte n’aurait jamais permis qu’une guerre civile éclate ?

— Exactement. Et, dès lors, pourquoi rebâtir Sheskar, pourquoi remettre en état un centre de défense contre un ennemi qui n’existe pas ? » Ninhursag éclata d’un rire bref et déplaisant. « Peut-être avons-nous été des visionnaires plutôt qu’une bande de traîtres assassins !

— Du calme, Ninhursag. » MacMahan lui toucha l’épaule et elle inspira brusquement.

« Désolée, dit-elle d’une voix un peu rauque, c’est juste que je ne veux pas croire à mes propos… surtout maintenant que je sais à quel point nous étions dans l’erreur !

— En tout cas, le raisonnement se tient, intervint Colin avec douceur.

— Absolument, commandant, acquiesça Dahak. Un autre argument vient d’ailleurs corroborer cette théorie. Pour que des vaisseaux de la Spatiale participent à l’action destructrice, il aurait fallu qu’au moins une faction opère des modifications conséquentes dans les programmes fondamentaux de l’organisation. Sinon, les impératifs de priorité alpha issus du commandement central de la Flotte de guerre auraient empêché tout conflit susceptible de dilapider des ressources et d’affaiblir les capacités de l’armée à contrer une incursion. Voilà qui étaye l’analyse du capitaine Ninhursag.

— D’accord, mais à défaut de l’Empirium que nous cherchions, nous allons bien tomber sur un empirium. » Colin s’efforçait d’exprimer plus d’optimisme qu’il n’en éprouvait. « Dahak, quel est le système peuplé – j’entends par là : qui n’abrite pas exclusivement une base militaire – le plus proche ?

— Defram, répondit l’ordinateur sans hésitation. Il s’agit d’un système binaire de type G2-K5 avec deux planètes habitées. Selon le dernier recensement impérial dont je dispose, sa population se chiffrait à six virgule sept cent dix-sept milliards d’individus. Des industries importantes…

— Cela suffira, l’interrompit MacIntyre. Distance ?

— Cent trente-trois virgule quatre années-lumière, commandant.

— Hum… un peu plus de deux mois de trajet au maximum. Au total, cela nous ferait un voyage d’environ onze mois avant notre retour sur Terre.

— Approximativement onze virgule trente-deux, commandant.

— Mesdames et messieurs, soupira Colin, je crois que nous n’avons pas le choix : allons jeter un coup d’oeil du côté de Defram.

— Ouy-da, renchérit Jiltanith. Pariseroit qu’en iceux lieux nostre meilleur espoir réside.

— C’est aussi mon avis, lâcha MacMahan, et Ninhursag acquiesça en silence.

— J’aimerais rester ici pour réfléchir un instant. ’Tanni, prends le quart, s’il te plaît. Romps les rangs de combat puis demande à Sarah de nous faire démarrer en vitesse subluminique. Je te rejoins à commandement un dès que j’ai fini. » Sans un mot, Jiltanith hocha la tête en signe d’assentiment et se leva. Colin se tourna vers les autres officiers.

« Hector et Ninhursag, je vous charge d’imaginer tous les scénarios possibles. Je sais que vous ne possédez aucune donnée concrète, mais, en compagnie des impériaux adultes et de Dahak, vous devriez parvenir à extrapoler à partir de nos maigres infos.

— Bien, commandant », répondit MacMahan d’une voix ténue. Colin appuya ses coudes sur la table, posa le menton sur ses mains et contempla l’holo d’un air triste tandis que ses subordonnés sortaient en file indienne. Il ne s’attendait guère à une inspiration soudaine, car rien ici n’aurait pu la déclencher. Il ressentait juste le besoin de rester seul un moment pour se plonger dans ses pensées. Et, contrairement à son personnel, il jouissait de l’autorité nécessaire pour le faire.