PROLOGUE
La batterie de senseurs – dont les dimensions égalaient celles d’un immense astéroïde ou d’une toute petite lune – orbitait autour de l’étoile G6 depuis très, très longtemps. Pourtant, son aspect n’avait rien de remarquable. Une pellicule de poussière recouvrait l’ensemble de la coque à l’exception des zones réservées aux panneaux solaires, maintenues dégagées par des champs électrostatiques. L’enveloppe de la station, construite dans un alliage d’or et de bronze, formait une sphère uniquement déparée par quelques protubérances rondes et régulières. Aucune trace des aériens et des paraboles propres à une civilisation plongée dans l’ère des communications radio. Mais quoi de plus normal ? Au moment de la mise en service de l’engin, ses constructeurs avaient abandonné cette technologie primitive depuis plusieurs millénaires.
Le satellite avait été laissé là par le Quatrième Empirium cinquante-deux mille cent quatre-vingt-six années terriennes plus tôt. Seul un filet d’énergie alimentait ses sens électroniques, mais le gardien solitaire n’était pas mort. Il ne faisait que dormir. Et à présent de fraîches étincelles d’énergie ondulaient à travers des kilomètres de circuits moléculaires.
Les champs de stase internes ralentirent leur cadence et un cerveau informatique se réveilla après des millénaires de sommeil. L’énergie irradia avec plus de force dans le système et divers programmes d’essai transmirent leur rapport à l’ordinateur central – Infomatrix –, qui remarqua que sept virgule trois pour cent de ses systèmes primaires étaient hors service. S’il avait été doté de plus de curiosité, il aurait sans doute estimé qu’un taux de perte aussi faible relevait presque du miracle, mais il ne possédait pas la plus rudimentaire des formes de conscience. Il se contenta d’activer les systèmes secondaires appropriés, et une nouvelle série de programmes furent lancés.
Ce n’était pas la première fois que le dispositif s’éveillait – bien qu’on ne lui eût pas ordonné de le faire depuis plus de quarante millénaires –, mais il constata que le signal reçu ce jour-là était inhabituel : il ne s’agissait pas d’une demande de contrôle des systèmes dépêchée par ses concepteurs. Ce message avait été émis par une autre batterie de senseurs localisée plus de sept cents années-lumière à l’est galactique. C’était un cri d’agonie.
L’hypercom relaya le signal mille années-lumière plus loin, vers un centre de communications qui était déjà vieux avant que l’homme de Cro-Magnon n’eût fait ses premiers pas sur Terre. Infomatrix attendit une réponse, mais elle ne vint pas : il était tout seul avec son manque d’imagination. Ce silence activa de nouveaux programmes autonomes. Le signal envoyé à ses supérieurs fut remplacé par une salve de transmissions de bien plus courte portée. Des batteries de senseurs remuèrent et se secouèrent avant de murmurer une réponse endormie à travers l’espace.
L’ordinateur nota les énormes brèches que le temps avait ouvertes dans un réseau d’interconnexions jadis resserré, mais ce problème ne le regardait pas, et il retourna à ses affaires du moment. D’autres centrales d’énergie se mirent en branle, puis l’appareil fut entièrement activé. Il devint un phare resplendissant, une balise qui émettait dans chaque domaine du spectre électromagnétique et gravitonique avec plus de puissance que bien des mondes habités de l’Empirium. C’était un poteau indicateur, un panneau d’affichage proclamant sa présence à quiconque regarderait dans sa direction.
Une fois encore, il attendit.
Des mois passèrent, puis des années, mais Infomatrix n’y accordait aucune importance. Un peu plus de sept ans s’écoulèrent avant qu’il reçût un second signal, annonçant cette fois la mort d’un appareil jumeau situé à moins de quatre cents années-lumière. Quelle que soit la force de frappe qui terrassait ses semblables abandonnés, elle se rapprochait à toute vitesse, et Infomatrix expédia un deuxième rapport à ses créateurs. En vain. Personne n’émit de nouveaux ordres ni de nouvelles directives. La machine continua donc de remplir la fonction pour laquelle on l’avait programmée ; elle se révéla aux étoiles silencieuses comme un homme qui hurle dans une pièce obscure. Puis un jour, à peine quinze ans après son réveil, les étoiles répondirent.
Les organes sensoriels d’Infomatrix captèrent des traces d’hyperpropulsion entrante plusieurs semaines à l’avance. Une fois de plus, il communiqua l’information à ses supérieurs, une fois de plus ils restèrent muets. Il prit ce silence en considération, car sa programmation lui disait que ce rapport devait obligatoirement obtenir une réponse. Cependant, comme les ingénieurs avaient prévu l’éventualité – fort peu probable – que les destinataires ne reçoivent pas le message, le cerveau informatique consulta ses menus, sélectionna l’option appropriée et reconfigura son hypercom pour une transmission omnidirectionnelle. Le signal destiné à l’état-major disparut, remplacé par une alerte à toutes les unités de la Flotte impériale.
Infomatrix n’obtint toujours pas de retour, mais cette fois aucun programme de secours ne lui ordonna d’appliquer une quelconque procédure spéciale, car ses concepteurs n’avaient pas envisagé cette possibilité, et il continua donc d’émettre des avertissements, indifférent au mutisme de l’espace.
La signature hyperspatiale se rapprocha. L’ordinateur analysa sa forme et sa vitesse, puis inclut ces nouvelles données dans son message d’alerte. Soudain, le sillage supraluminique se figea à dix-huit minutes-lumière de l’étoile autour de laquelle l’engin orbitait.
Celui-ci observa l’événement sans curiosité. Il perçut d’autres sources d’énergie à proximité – se déplaçant cette fois à des régimes subluminiques – et ajouta l’information à son signal.
Des coques cylindriques de vingt kilomètres de longueur – enveloppées dans leurs champs de propulsion respectifs – progressaient en direction de la batterie de senseurs. Il ne s’agissait pas d’appareils impériaux, mais Infomatrix les reconnut et intégra leur identité à ses transmissions.
Les vaisseaux – lancés à vingt-huit pour cent de la vitesse de la lumière – s’approchèrent davantage de la plateforme orbitale dont les émissions avaient attiré leur attention. Le cerveau informatique chanta pour eux, leur fit des signes, les entraîna vers lui tandis que son instrumentation passive furetait dans leurs bases de données pour y subtiliser autant d’informations que possible. Les croiseurs se trouvèrent bientôt à portée de tir. Ils verrouillèrent leurs systèmes de visée mais n’ouvrirent pas le feu. Des impulsions fusèrent à travers de nouveaux arbres logiques tandis qu’Infomatrix archivait l’événement.
L’armada ne se trouvait plus qu’à cinq cents kilomètres. Un rayon tracteur – plutôt grossier mais efficace, releva Infomatrix – emprisonna la batterie de senseurs, qui activa aussitôt les instructions stockées au fond de sa mémoire à appliquer en de pareilles circonstances.
La matière heurta l’antimatière, et le satellite artificiel disparut dans un bouillonnement de lumière plus éclatant que l’étoile autour de laquelle il avait orbité. La détonation – trop terrible pour être qualifiée d’« explosion » – atomisa les six astronefs les plus proches, déchira une douzaine d’autres appareils en mille morceaux incandescents et en détériora une dernière poignée. Enfin, conformément au désir des concepteurs de l’engin impérial – des êtres depuis longtemps disparus –, les survivants furent privés de toute opportunité d’évaluer la technologie nécessaire à sa construction.
Infomatrix venait de remplir son ultime fonction. Il était mort sans savoir pourquoi personne n’avait répondu à sa mise en garde – et ne s’en était d’ailleurs jamais soucié. Le contenu du message était simple : après soixante mille ans d’absence, les Achuultani étaient de retour.