CHAPITRE DOUZE

 

 

Ils gagnèrent leurs quartiers pour se quereller.

Les yeux de Jiltanith brillaient d’une lueur dangereuse. Elle ouvrit la bouche, mais les réflexes électroniques de Dahak la devancèrent.

« Commandant MacIntyre, lâcha-t-il avec un formalisme glacial, les dispositions que vous préconisez ne sont pas encore nécessaires et ne le seront peut-être jamais. En outre, je vous rappelle le règlement de la Spatiale neuf-un-sept, sous-section trois-un, paragraphe deux : “Le capitaine d’une unité appartenant à la Flotte doit préserver la chaîne hiérarchique contre tout risque inutile.” J’affirme que vos intentions violent l’esprit et la lettre de cet article. Par conséquent, et avec tout le respect que je vous dois, j’insiste pour que vous abandonniez immédiatement ce plan malavisé, hasardeux et fort peu judicieux.

— Tais-toi, ordonna Colin.

— Commandant…

— J’ai dit tais-toi, répéta-t-il d’une voix monocorde redoutable, et Dahak obtempéra. Merci. Tu le sais aussi bien que moi, ceux qui ont rédigé les règlements de la Spatiale n’avaient pas envisagé cette situation, mais si tu apprécies les citations, en voici une pour toi – il s’agit de l’article un-trois, section une “En l’absence d’un ordre émanant d’une autorité supérieure, le capitaine d’une unité ou d’une formation appartenant à la Flotte doit utiliser ses troupes, ou toute sous-unité, ou tout membre d’équipage y relatif, après mûre réflexion et selon son meilleur jugement, de façon à protéger l’Empirium ainsi que l’espèce humaine.” Tu as dit une fois que j’avais l’étoffe d’un chef. C’est peut-être vrai, peut-être pas, mais la décision que je viens de prendre est irrévocable. Il va falloir que tu t’y fasses.

— Mais…

— Fin de la discussion, Dahak. »

Il y eut un long silence.

« À vos ordres », déclara enfin l’IA d’une voix polaire, mais Colin savait que le plus difficile restait à venir. Satisfait de se retrouver seul à seul avec Jiltanith, il la gratifia d’un sourire malicieux et prit son courage à deux mains.

« ’Tanni, je ne tiens pas à me disputer aussi avec mon second.

— Est donc vray ? éclata-t-elle. Affronte alors ton épouse, fol insensé ! Guère plus d’un jour passé dans cest système, et déjà tu risques ta vie ? Quel asticot dévore tes sens ? Ou est-ce vanité qui s’exprime là ? Car assurément n’y vois once de sagesse !

— Ce n’est pas de la vanité, et tu le sais. Nous n’avons simplement pas de temps à perdre.

— Pas de temps ? cracha-t-elle comme un chat furieux. Me crois donc démente itou ? Quelque opération que tu mènerois, jamais ne retournerons sur Terre à temps pour les éclaireurs achuultani ! Or donc, pourquoy désormais se hâter ? Quatre mois aisément, peut-être mesme cinq, peuvons passer icy et encor’ arriver en heure pour l’incursion principale… et bien le says !

— D’accord, admit-il, et la jeune femme plissa les yeux devant ce consentement inespéré. Admettons que tu aies raison et que nous commencions à fouiller Bia de fond en comble : qu’adviendra-t-il si nous exécutons une manoeuvre qui déplaît au QG ? Tant que nous ignorerons ce qui est susceptible de le contrarier, l’ensemble de notre équipage sera en danger de mort. Nous ne pouvons donc rien entreprendre avant d’avoir établi la communication ! »

Les doigts de la jeune impériale se contractèrent avec la fougue féline qui lui était si propre, mais elle inspira et se força à examiner l’argument de son mari. « Certes, ycelles parolles revêtent du vray, acquiesça-t-elle à contrecoeur. Nonobstant est aussi vray que n’avons poinct longtemps travaillé à cest problème. Faut-il donc que si tôt t’attelles à ceste folie ?

— Je le crains, soupira-t-il. Si nous avons bien affaire au haut commandement de la Spatiale, il s’agit de la caverne d’Ali Baba ou d’une boîte de Pandore, et il faut en avoir le coeur net. À supposer qu’une partie de l’arsenal impérial soit encore opérationnelle – or, à voir la façon dont cette plateforme s’est autoactivée, je pense que c’est le cas –, nous ignorons combien de temps il faudra à la “Flotte” pour assembler ses forces. Chaque minute compte, ’Tanni. »

Elle s’écarta de lui et se mit à faire les cent pas, les bras croisés sous la poitrine et les épaules tendues par la peur. Une peur qu’elle n’éprouvait pas pour elle-même, Colin le percevait très bien. Il aurait voulu lui avouer qu’il comprenait, mais l’idée ne lui parut pas judicieuse… d’autant qu’elle le savait déjà.

Elle se tourna enfin vers lui, le regard voilé, et il comprit qu’il avait remporté la victoire.

« Qu’il en soit ainsy, murmura-t-elle avant de l’étreindre et d’enfoncer le visage dans le creux de son épaule. Mon coeur n’y consent, toutesfois ma raison – soit-elle maudite ! – y adhère. Ce malgré, oh ! mon tendre cher, bien volontiers te l’eussé-je interdit !

— Je sais », chuchota-t-il dans la soie parfumée de sa chevelure.

 

MacIntyre se sentait comme une fourmi à l’approche d’une semelle menaçante. Le flanc blindé de l’installation orbitale se refermait sur lui, prêt à le broyer entre son immense carcasse et la sphère bleu et blanc formée par Birhat. Il pria pour que Cohanna ne soit pas en train d’examiner son bioscan.

D’un coup de coude, il immobilisa la vedette. Une balise vert et jaune indiquait un petit panneau d’accès. Il se concentra sur ses implants à s’en faire exploser la tête, mais aucune réponse ne lui parvint. Il chronométra la séquence du signal lumineux avec soin.

« Dahak, je capte un clignotement à une fréquence de zéro virgule soixante-quinze seconde, vert-orange-orange-vert-orange, sur une écoutille de classe sept.

— Si les conventions de la Spatiale n’ont pas changé, commandant, cela devrait signaler un point d’accès opérationnel pour de petits véhicules.

— Je sais. » Colin déglutit. Il aurait préféré que sa gorge ne soit pas aussi sèche. « Malheureusement, mes neurocapteurs ne décèlent rien du tout. »

Soudain, il perçut un déclic presque audible tout au fond de son crâne. Pris d’un vertige passager, il cligna des yeux tandis qu’un picotement peu commun parcourait ses récepteurs neuronaux.

« J’ai capté quelque chose. Ce n’est pas très clair, mais… » La vibration devint aiguë et familière. « Voilà !

— Bien reçu, commandant, confirma Dahak. Les programmes de traduction mis au point pour Oméga trois ne satisfaisaient pas tout à fait nos attentes, mais je pense que les nouvelles modifications apportées par mes soins à vos neurologiciels devraient suffire. Toutefois, et au risque de me répéter, soyez prudent : d’autres difficultés de nature imprévisible pourraient surgir.

— Compris. » Colin s’approcha de la structure tout en injectant ses pensées avec la plus grande prudence dans les ordinateurs du panneau d’accès. Il obtint une réponse. C’était une demande d’identification, mais avec un goût… bizarre.

Très délicatement, il saisit son code d’implant personnel. Pendant un instant – juste assez long pour faire naître en lui un sentiment à la fois de soulagement et de déception –, rien ne se produisit. Puis le panneau coulissa, et il sécha ses paumes moites sur le pantalon de son uniforme.

« Mesdames et messieurs, la porte est ouverte, lâcha-t-il tout bas. Souhaitez-moi bonne chance.

— De nostre part à tous, psalmodia Jiltanith d’une voix douce. Prends soin de toi, mon amour. »

 

La demi-heure qui suivit compta parmi les moments les plus stressants que Colin eût jamais vécus. Les codes de base de ses implants avaient suffi à ouvrir le sas, mais le processus avait également réveillé les systèmes de sécurité internes.

Les interpellations reçues lui paraissaient étranges. Elles dénotaient une persistance tenace et mécanique qu’il n’avait jamais constatée chez Dahak, mais n’en restaient pas moins précises. Les appels à présentation jaillissaient à tout bout de champ, émis à des niveaux de sécurité toujours plus élevés. Il se surprit à fournir des codes d’officier de passerelle qu’il ignorait connaître et comprit que les ordinateurs puisaient dans son fonds de réponses à des interpellations. Pas étonnant que Druaga ait nourri la ferme conviction qu’Anu ne pourrait jamais annuler ses derniers ordres donnés à Dahak ! Jusqu’ici, MacIntyre ne soupçonnait pas l’énorme quantité d’encodages que l’IA avait enterrés dans ses implants et son inconscient.

Il atteignit finalement le conduit de transit central et éprouva autant de soulagement que de tension au moment de se connecter au sous-réseau de trafic pour exiger un transport jusqu’au commandement alpha du QG de la Flotte. Il s’attendait à une nouvelle sommation, mais les ordinateurs de routage lui donnèrent le feu vert et il s’engagea dans le puits de transfert.

La terreur de l’inconnu comportait une particularité, songea-t-il avec ironie tandis que le conduit l’aspirait puis le propulsait : elle banalisait la frayeur d’être haché menu sous la force gravitonique d’un sas de transit !

Le transporteur le déposa à l’extérieur de commandement alpha, dans une salle abondamment éclairée et assez vaste pour contenir une navette d’assaut. Le sas de la passerelle n’arborait aucune enseigne d’unité, comme si l’état-major de la Spatiale transcendait de tels détails. Seul l’emblème du Quatrième Empire ornait la paroi métallique : le nuage stellaire de l’Empirium surmonté d’un diadème aux formes complexes.

Colin regarda autour de lui, ses sens naturels et artificiels en alerte, puis pâlit en détectant les systèmes de sécurité qui protégeaient le portail chatoyant. De lourds fusils à gravitons cachés dans d’ingénieux boîtiers étaient couverts par des armes que Vlad avait baptisées « fusils à distorsion », et leurs appareils de visée pointaient sur lui. Il tenta de redresser ses épaules voûtées et s’avança vers le sas gigantesque d’un pas régulier.

Contre toute attente, le panneau glissa avec un clic, puis d’autres portes plus silencieuses – deux fois plus nombreuses que les accès menant au commandement un de Dahak – s’ouvrirent tandis qu’il parcourait le tunnel plongé dans une lumière vive. Il se sentit pris au piège mais réprima son anxiété. Enfin, il pénétra dans le coeur et le cerveau mêmes de la Spatiale, et la dernière trappe se referma derrière lui.

C’est moins impressionnant que commandement un, telle fut sa première pensée – mais seulement sa première. Il manquait à ces lieux la beauté et la perfection des holoprojections de la passerelle de Dahak. En revanche, la salle délicatement éclairée la surpassait en taille, et de très loin. Des consoles hypercom spécialisées tapissaient les murs et affichaient des noms écrits en alphabet impérial lié – il avait tout de suite reconnu le style. Des noms qui avaient peuplé les cours post-bioaugmentation dispensés par Dahak et qui n’étaient jusqu’alors que des légendes plus ou moins crédibles à ses yeux. Des systèmes stellaires, des secteurs galactiques, de célèbres bases impériales et de prestigieuses formations : autant d’appellations qui s’étalaient à perte de vue. Les filets des quadrants de commande couvraient le sol ; les couchettes et les consoles disposées en rang semblaient se multiplier à l’infini.

Devant ce spectacle, on prenait conscience de l’incroyable immensité de l’Empire. Colin se sentait absolument insignifiant.

Mais il se trouvait là… et ces couches étaient vides. Il avait parcouru huit cents années-lumière pour parvenir à cette pièce démesurée, il était parti d’une planète grouillante d’humanité pour aboutir à ce silence qu’aucune voix n’avait brisé depuis quarante-cinq millénaires, et toute la force et la puissance de cet empire ne provenaient en définitive que de la main de l’homme.

Il traversa le pont lumineux. Les talons de ses bottes résonnaient sur les mosaïques ornées de pierres précieuses, et des fantômes guettaient dans les coins avec la plus grande attention. Il se demanda ce qu’ils pensaient de lui.

Il lui fallut dix minutes pour rejoindre l’estrade qui se dressait au centre de la passerelle, et il en monta les larges marches sans s’arrêter. Il avait l’impression que le poids d’une destinée irréversible s’abattait soudain sur ses épaules. Puis il arriva enfin au sommet.

Il prit place dans la couche en forme de trône située devant le terminal isolé. Les contours du fauteuil s’adaptèrent en douceur à sa silhouette. Il se força à se relaxer et inhala une profonde et lente bouffée d’air avant d’utiliser ses neuroémetteurs.

Une bribe de réponse grésilla dans sa tête. Il eut un sursaut d’espoir, puis grogna et tressaillit lorsqu’on l’expulsa du réseau de façon violente.

« Accès via interface neuronale refusé », déclara un contralto léger et musical… un timbre totalement dénué de vie et d’émotion.

Colin se frotta le front pour essayer d’apaiser la douleur surgie au fond de son cerveau. Il détailla les alentours silencieux en quête d’inspiration, sans résultat. Puis il activa à nouveau ses implants, cette fois avec plus de prudence.

« Accès via interface neuronale refusé. » La voix l’éjecta du réseau avec encore plus d’agressivité. « Avertissement : tout accès non autorisé à cette installation entraîne une peine d’emprisonnement pour une période minimale de quatre-vingt-quinze années standard.

— Merde », murmura Colin. Il appréhendait au plus haut point la réaction de l’appareil à l’emploi de sa com via torsion spatiale, mais ne voyait pas d’autre option. « Dahak ?

— Oui, commandant.

— J’ai reçu une mise en garde contre accès neuronal illicite.

— De vive voix ou via neurorécepteur ?

— De vive voix. Les ordinateurs refusent toute communication via neurorécepteur.

— Intéressant quoique illogique. Vous avez été admis dans commandement alpha, et j’en déduis que l’état-major vous reconnaît comme un officier de la Flotte. En conséquence, l’accès ne devrait pas vous être refusé.

— Figure-toi que l’idée m’avait traversé l’esprit, lâcha MacIntyre avec une pointe d’ironie.

— Avez-vous tenté une communication verbale, commandant ?

— Non.

— Je vous le recommande.

— Merci beaucoup. » Il s’éclaircit la gorge.

« Ordinateur. » Le fait de s’adresser au vide le fit se sentir un peu ridicule.

« J’écoute », lâcha la voix impassible, et le coeur de Colin ne fit qu’un bond. Par tous les diables ! il existait peut-être un moyen d’infiltrer le système !

« Pourquoi me refusez-vous l’accès neuronal ?

— Identification d’implant insatisfaisante.

— Insatisfaisante dans quel sens ?

— Anomalie détectée dans les données. Accès via interface neuronale refusé.

— Quelle anomalie ? demanda-t-il d’un ton faussement patient.

— Signature neuronale non contenue dans la banque de données du haut commandement de la Spatiale. Individu non reconnu par les programmes d’accès fondamentaux. Accès via interface neuronale refusé.

— Mais alors pourquoi avez-vous accepté de communiquer verbalement ?

— Une grappe de sous-programmes d’urgence a été activée pour la durée de la présente crise. »

Il s’interrogea sur la nature de ces « sous-programmes d’urgence » et sur le pourquoi de leur permissivité, mais s’abstint de formuler toute question, peu désireux de voir la machine changer d’avis. « Ordinateur : pourquoi ai-je été admis dans commandement alpha ?

— Donnée inconnue. La sécurité ne fait pas partie des attributions de la centrale informatique.

— Je vois. » Il réfléchit avec plus d’ardeur que jamais puis hocha la tête. « Ordinateur : le système de sécurité du QG permettrait-il à un individu pourvu de codes d’identification invalides de pénétrer en ces lieux ?

— Négatif.

— Si j’ai été admis, la base de données devrait donc reconnaître mes implants. »

Un silence suivit la remarque.

« Hm. Pas très causant, hein ?

— Question non comprise, articula le cerveau électronique.

— Laissez tomber. J’affirme qu’une recherche permettrait de localiser mes codes neuronaux dans le réseau informatique assigné à la sécurité. Partagez-vous mon avis ?

— La possibilité existe.

— Alors je vous ordonne (il émit la consigne avec une grande précaution) de parcourir ledit réseau et de valider mes encodages. »

Une nouvelle pause. Colin se mordilla la lèvre.

« Ces instructions verbales nécessitent une autorisation en mode manuel. Définissez la source d’autorité.

— Moi-même, c’est-à-dire Colin MacIntyre, capitaine de la Flotte de guerre impériale, commandant en chef de l’unité de combat Dahak, numéro d’immatriculation un-sept-sept-deux-neuf-un. » L’imperturbabilité de sa voix le stupéfia.

« Autorisation accordée à titre provisoire. Scan des données de sécurité en cours. » L’ordinateur marqua une nouvelle pause. « Scan effectué. Neurocodes d’identification circonscrits. Anomalies détectées.

— Quel genre d’anomalies ?

— Primo : codes d’identification périmés. Secundo : aucun capitaine Colinmacintyre répertorié dans la banque de données du commandement central de la Spatiale. Tertio : l’unité Dahak, numéro d’immatriculation un-sept-sept-deux-neuf-un, a été perdue il y a cinquante et un mille six cent neuf virgule huit cent quarante-six années standard.

— Mes codes étaient d’actualité au moment du départ de Dahak pour le système de Noarl. Il faudrait m’intégrer à votre base de données en qualité de descendant de l’équipage du bâtiment susmentionné. J’ai été nommé à un poste laissé vacant suite à des pertes essuyées dans le cadre d’un combat.

— Impossible. L’unité Dahak, numéro d’immatriculation un-sept-sept-deux-neuf-un, n’existe plus.

— Comment expliquez-vous la présence d’un bâtiment inexistant dans ce système ?

— Demande invalide.

— Invalide ? Au moment où je vous parle, Dahak se trouve en orbite autour de Birhat, tout comme cette station !

— Donnée invalide. L’unité en question ne se trouve pas aux coordonnées spatiales évoquées. »

Il résista à la tentation d’écraser son poing bioaugmenté sur la console. « Alors quel est l’objet situé à proximité du QG ?

— Anomalie informationnelle, lâcha l’ordinateur sans émotion.

— Mais bon sang, à quelle anomalie faites-vous référence ?

— Les programmes de défense assurant le périmètre de sécurité interdisent toute approche de la planète Birhat à moins de huit heures-lumière sans un ensemble de codes d’identification valables. L’unité Dahak, numéro d’immatriculation un-sept-sept-deux-neuf-un, n’existe plus. Par conséquent, elle ne peut se trouver là où elle se trouve. Les rapports des scanners comportent donc une anomalie informationnelle. »

Dans un éclair d’illumination, MacIntyre cogna sur un bras de la couchette. Pour une raison inconnue, cette machine stupide – ou ses systèmes de surveillance externe, peu importait – avait homologué le code d’identification de Dahak et lui avait octroyé l’accès à son périmètre. Pour une autre raison tout aussi obscure, les ordinateurs centraux n’avaient pas reconnu le code en question. Confronté au fait qu’aucune unité illicite ne pouvait être postée dans son voisinage, cette imbécile de machine avait catalogué le vaisseau impérial comme « anomalie informationnelle » et décidé de l’ignorer !

« Ordinateur : à supposer – ce n’est qu’une hypothèse – qu’un vaisseau identifié sous le nom de Dahak ait été admis dans le système de Bia par le réseau de sécurité, comment expliqueriez-vous la situation ?

— Erreur de programmation.

— Développez.

— Aucune confirmation de la disparition du bâtiment Dahak, numéro d’immatriculation un-sept-sept-deux-neuf-un, n’a été archivée dans le réseau informatique du QG impérial. Cette disparition figure dans le segment de carnet de bord rho-epsilon-bêta-sept-six-un-neuf-quatre, mais l’incapacité à confirmer sa véracité a entraîné un stockage de données déficient. » La voix se tut, satisfaite de sa déclaration, et Colin réprima un juron.

« Ce qui signifie ?

— Les codes d’identification de l’unité Dahak, numéro d’immatriculation un-sept-sept-deux-neuf-un, n’ont pas été effacés de la toile informatique. »

Il ferma les yeux. Doux Jésus ! Ce phénomène de stupidité avait laissé Dahak pénétrer dans le système parce que le vaisseau s’était identifié et que ses codes étaient encore contenus dans la mémoire centrale, mais maintenant qu’il était là, l’ordinateur niait son existence !

« Comment résoudre cette erreur de programmation ?

— Par la suppression des données antinomiques. »

Pour la énième fois, MacIntyre respira profondément, conscient de la fragilité de la discussion. Si ce cerveau électronique pouvait décider qu’un vaisseau de la taille de Dahak n’existait pas, il pouvait sans doute en faire autant pour le capitaine d’une « anomalie informationnelle ».

« Considérez l’éventualité que le segment de carnet de bord rho-epsilon-bêta-sept-six-un-neuf-quatre exprime une information incorrecte.

— Cette éventualité existe. Probabilité impossible à estimer. »

Colin s’octroya une pointe de soulagement. Une minuscule pointe. « Dans ce cas, je vous ordonne d’effacer ce segment de la mémoire centrale. » Il retint son souffle.

« Procédure incorrecte.

— Pourquoi ?

— Le formatage intégral de ces fichiers requiert l’autorisation d’un membre humain et haut gradé de mon équipage. » Colin dressa les oreilles. Le formatage intégral ?

« Suis-je en mesure d’exiger la mise en stockage inactif des paramètres concernant mon vaisseau en attendant une autorisation adéquate ?

— Affirmatif.

— Alors je vous ordonne d’opérer la suspension des fichiers précités.

— En cours d’exécution. Données transférées en zone de stockage inactif. »

MacIntyre relâcha toute la tension accumulée en un frémissement explosif puis se secoua : peut-être criait-il victoire trop tôt.

« Ordinateur : qui suis-je ? demanda-t-il d’une voix posée.

— Vous êtes Colinmacintyre, capitaine de la Flotte de guerre impériale, commandant en chef du planétoïde Dahak, propriété de Sa Majesté l’empereur, numéro d’immatriculation un-sept-sept-deux-neuf-un.

— Et où se trouve mon bâtiment actuellement ?

— En orbite autour de Birhat, à dix mille zéro dix-sept virgule cinq kilomètres de l’état-major de la Spatiale », débita la voix sereine et musicale.

Colin psalmodia une délicate action de grâces, brève mais fervente, avant de donner libre cours à sa joie.

« Voilà ! » Il abattit ses paumes sur les accoudoirs en un geste de triomphe.

« Que t’arrive, mon Colin ? souffla une voix anxieuse dans la com via torsion spatiale, et il se rappela qu’il l’avait laissée enclenchée.

— Notre accès est confirmé, ’Tanni ! Communique la bonne nouvelle à tout le monde !

— Bravement mené, mon amour !

— Merci, lâcha-t-il avec douceur, puis il redressa les épaules avant de se remettre au travail. Ordinateur.

— Oui, capitaine ?

— Comment t’appelles-tu ?

— Cette unité porte le nom officiel de centrale informatique du haut commandement de la Flotte.

— Est-ce en ces termes que ton personnel humain s’adressait à toi ?

— Négatif, capitaine.

— Alors comment te nommaient-ils ? demanda Colin sans perdre patience.

— “Mère”.

— Mère. » Il secoua la tête, incrédule. Mais après tout, si telle était leur habitude…

« Très bien, Mère, prépare-toi à recevoir la mémoire de Dahak.

— Paré.

— Dahak, procède à un téléchargement intégral.

— Séquence initialisée. » Colin sentit un immense flot de données déferler dans les circuits. Il n’en percevait que les contours via ses neurorécepteurs, mais cela revenait à se tenir au bord d’un fleuve prêt à déborder. Une expérience presque terrifiante. Il appréhenda soudain avec humilité la capacité limitée du cerveau humain. Malgré la gigantesque quantité d’informations transmises, l’opération dura à peine dix minutes.

« Téléchargement terminé, annonça Mère. Données stockées.

— Parfait ! À présent, fais-moi un rapport de situation de la Flotte.

— Code d’autorisation du haut commandement exigé. »

Colin fronça les sourcils et son enthousiasme retomba en un éclair. Il ne connaissait pas le code.

Il tira sur la pointe de son nez et se mit à réfléchir de plus belle. Seule Mère était à même de lui fournir la combinaison, et il savait très bien qu’elle ne lui rendrait pas ce service. Elle l’acceptait comme un capitaine de la Spatiale, ce qui lui octroyait une certaine autorité dans les domaines relatifs à son secteur de compétence – Dahak – mais ne lui permettait pas d’accéder aux données dont il avait absolument besoin. Cette contrainte était d’autant plus pénible qu’il s’était habitué aux flux d’informations délivrés par Dahak sans rechigner.

Pourquoi le vaisseau interstellaire lui concédait-il cette faveur ? Parce qu’il en était le capitaine. Et comment l’était-il devenu ? Parce que ce titre revenait de droit à l’individu le plus gradé à bord d’un bâtiment et que Dahak avait choisi de considérer un Terrien primitif comme un membre de son équipage. Voilà qui suggérait une approche possible.

À sa propre surprise, il renonça pourtant à l’appliquer. Mais pour quelle raison ? N’avait-il pas fini par accepter son statut de capitaine de Dahak, et même de gouverneur de la Terre ? Alors pourquoi hésitait-il ?

Parce que, songea-t-il, ce mausolée à l’éclairage clinquant était à coup sûr synonyme de puissance et de lourdes responsabilités, et l’idée le faisait trembler.

Une réaction peut-être ridicule pour quelqu’un qui se portait déjà garant de la survie de son espèce, mais non moins réelle.

Il se secoua. L’Empire était mort. Il n’en restait sans doute que des installations du type de Mère, et il lui en faudrait autant que possible. Même si cela impliquait de prendre les commandes de ce QG abandonné depuis une éternité et peuplé uniquement de fantômes et d’ordinateurs.

Toutefois, il aurait préféré que l’opération ne revête pas un caractère si… impie.

« Mère, dit-il enfin.

— Oui, capitaine ?

— En ce jour (il articulait avec une grande application et sans la moindre hâte), moi, Colin MacIntyre, capitaine de la Flotte de guerre impériale, commandant en chef du (il rechercha la désignation employée par son interlocuteur) planétoïde Dahak, propriété de Sa Majesté l’empereur, en ma qualité d’officier le plus gradé à bord de cette station et conformément au règlement de la Spatiale, énoncé cinq-trois-trois, section neuf-un, article dix, me saisis du commandement du siège de l’état-major…

— Autorisation invalide.

— Pardon ? » Il cligna des paupières, surpris.

« Autorisation invalide, répéta la voix de façon peu serviable.

— En quoi est-elle invalide ? demanda Colin, irrité à l’excès par cet imprévu alors qu’il avait enfin trouvé le courage d’effectuer sa demande.

— L’énoncé cinq-trois-trois ne s’applique pas au transfert de pouvoirs.

— Bien sûr que si ! » riposta-t-il, mais, comme la formule ne constituait ni une question ni un ordre, Mère garda le silence. Il grinça des dents, frustré. « D’accord, d’accord, mais alors à quoi s’applique-t-il ?

— L’énoncé cinq-trois-trois et ses sous-sections s’appliquent au traitement des ordures à bord des bases orbitales de la Flotte impériale.

— Comment ? »

Il fixa la console. Bien entendu que l’énoncé cinq-trois-trois concernait le transfert de pouvoirs ! C’était ainsi que Dahak l’avait piégé puis entraîné dans cette absurdité ! Colin avait parcouru le règlement le jour où…

Il comprit soudain. Oui, il avait lu l’énoncé, mais dans un recueil de réglementations rédigé cinquante et un mille ans plus tôt. Par tous les diables !

— Transmets le règlement actuel de la Spatiale ainsi que toutes les autres données jugées pertinentes à mon vaisseau.

— À vos ordres. Téléchargement initialisé. Téléchargement terminé, conclut le cerveau électronique presque sans pause, et MacIntyre réactiva sa com.

— Dahak ?

— Oui, commandant.

— J’ai besoin d’un coup de main. Par quoi l’énoncé cinq-trois-trois a-t-il été remplacé ?

— Par l’entrée un-neuf-un-cinq-sept-trois-neuf, commandant. »

MacIntyre grimaça. Pendant sept mille ans, l’Empirium était parvenu à limiter les règlements de la Flotte à moins de trois mille sections principales ; mais, selon toute apparence, l’Empire avait découvert les joies de la bureaucratie.

Pas étonnant que Mère possède une mémoire si vaste.

« Merci, dit-il, prêt à reporter son attention sur Mère, mais Dahak l’interrompit.

— Un moment, commandant. Avez-vous l’intention d’utiliser cet énoncé pour prendre les commandes de la station ?

— Absolument, lâcha Colin d’un ton irrité.

— Je vous conseille de vous en abstenir.

— Pourquoi ?

— Parce qu’une telle initiative déclenchera votre exécution immédiate.

— Hein ? lâcha-t-il d’un ton distrait, sûr d’avoir mal entendu.

— Vous serez aussitôt abattu, commandant. L’énoncé un-neuf-un-cinq-sept-trois-neuf n’englobe pas le commandement central.

— Et pourquoi ? C’est une unité attachée à la Spatiale.

— C’était une unité attachée à la Spatiale, déclara Dahak contre toute attente. Désormais, elle est la Spatiale, et tous les effectifs et appareils s’y rapportant lui sont subordonnés. Les officiers en chef de la Flotte de guerre n’accèdent pas de façon automatique à des postes clés au sein du commandement central.

— Dans ce cas, d’où vient son état-major ?

— Les commandants sont sélectionnés parmi les effectifs de la Flotte, mais celle-ci n’est pas habilitée à promouvoir ses soldats à ce poste. L’empereur lui-même puise dans le bassin d’officiers généraux de la Spatiale pour choisir l’équipe exécutive du QG, qui officie uniquement sous ses ordres. Toute tentative de prendre lé pouvoir sans l’appui d’un décret impérial est considérée comme un acte de haute trahison et sanctionnée par la peine capitale. »

Colin blêmit à l’idée que seule l’interruption de Mère en vue de corriger un code défectueux l’avait sauvé.

Il frissonna. Combien de pièges l’attendaient encore ? Bon Dieu ! Pourquoi Mère ne possédait-elle pas l’intelligence suffisante pour lui donner ce type d’information ?

Parce que, lui murmura une voix douce et ténue, elle n’avait pas été conçue pour rendre de tels services.

Rien de plus naturel. Mais, sans le statut d’officier général, il n’obtiendrait pas les renseignements dont il avait besoin. Et s’il essayait de prendre les rênes de la station, l’IA l’abattrait séance tenante !

« Dahak, trouve une solution. Je dois acquérir ce statut, ou nous aurons fait le voyage pour rien.

— Seul l’empereur jouit de ce privilège, commandant. Il faut obligatoirement passer par lui.

— Mais il n’y a pas d’empereur, bon sang de bon Dieu ! » hurla-t-il à moitié avant de réprimer sa crise d’hystérie naissante. La situation lui échappait des mains. Il nourrissait un seul désir : que Dahak vienne à bout de l’esprit borné et dérangé de Mère !

« Et si tu envahissais les programmes centraux de façon à les restructurer ?

— Je serais aussitôt détruit. En outre, l’opération se solderait par un échec : ces programmes renferment certains dispositifs de sécurité, dont celui qui nous occupe – que même l’empereur n’a pas le droit de reconfigurer.

— C’est insensé. Un ordinateur non reprogrammable aux commandes d’un gigantesque établissement militaire !

— Je n’ai pas dit que toute reprogrammation était exclue, mais je ne comprends pas pourquoi ces portions logicielles en particulier sont inaltérables. Je ne connais ni le contenu ni la raison de ces restrictions. Je fonde ma remarque sur des données techniques incluses dans les informations transférées dans ma mémoire.

— Mais comment est-il possible que tout soit immuable ? Ne pourrais-tu pas, en toute simplicité, désactiver le réseau informatique, formater la totalité de son contenu et le reconfigurer à partir de zéro ?

— Négatif, commandant. Les restrictions en question ne sont pas immatérielles. En termes terriens, elles sont “ancrées” dans le système. Leur suppression impliquerait la destruction d’une portion considérable du noyau informatique central.

— Merde. » Colin médita un instant puis élargit la portée de sa com. « Vlad, ’Tanni ? Avez-vous entendu notre discussion ?

— Ouy-da, répondit la jeune impériale.

— Des idées ?

— Par ma foy, nulle qui caresse mon esprit en ceste heure. Vlad, tu as peut-être lumières à nous apporter ?

— Je crains que non, avoua Tchernikov. Je suis en train de parcourir les données techniques dont Dahak vient de parler, commandant. Pour autant que je puisse en juger, son analyse est correcte. L’altération du noyau informatique nécessiterait une mise hors tension intégrale de la station. Or, même si “Mère” y consentait, les dégâts physiques requis par l’opération atrophieraient le cerveau central et supprimeraient l’information désirée. À mon avis, le système a justement été conçu pour rendre impossible la manoeuvre que vous avez suggérée.

— Putain de concepteurs de pièges de mes deux ! » murmura Colin. Tchernikov étouffa un rire, ce qui le réconforta un peu… juste un peu.

« Dahak, peut-être as-tu toi-même accès à l’info que nous recherchons ?

— Négatif.

— Et à ta connaissance, n’y a-t-il aucun moyen de contourner ces satanées interdictions ?

— Négatif.

— Alors il n’y a plus rien à faire, mesdames et messieurs. » Il soupira et se laissa basculer dans le fauteuil. Un goût de défaite caressa son palais, d’autant plus amer que la victoire lui avait paru si proche quelques instants auparavant. « Bon Dieu de bon Dieu ! Il nous faut un empereur pour pénétrer ce fichu système, or le dernier empereur est mort il y a quarante-cinq mille ans !

— Commandant, reprit Dahak au bout d’un moment, il y a peut-être une solution.

— Quoi ? » MacIntyre se redressa d’un bond. « Tu viens de dire qu’il n’y en avait pas.

— Inexact. J’ai confirmé qu’il n’y avait aucun moyen de “contourner ces satanées interdictions”. En revanche, il existe peut-être une façon de les utiliser à notre avantage. Je précise toutefois que…

— De les utiliser à notre avantage ? Comment ?

— En situation oméga, commandant, vous acquérez le droit de…

— De prendre le contrôle du QG de la Spatiale ?

— Affirmatif. Vu les circonstances, vous êtes l’officier le plus haut gradé de la Flotte de guerre impériale et, en votre qualité de gouverneur de la Terre, le fonctionnaire civil le plus haut placé. Ce statut vous habilite à ordonner à Mère le décret d’une situation oméga et, par là même…

— Génial, Dahak ! Donne-moi une petite minute. » Incroyable ! Sans même en prendre conscience, il se frotta les mains en un geste d’allégresse.

« Mais, commandant… insista Dahak.

— Je suis à toi dans un instant. » Un sentiment d’exaltation submergea tout son être, un sentiment puissant et merveilleux qui se mêla au stress émotionnel à peine subi. « Mère, se lança-t-il.

— Oui, capitaine Colinmacintyre ?

— Commandant, interrompit à nouveau Dahak, il y a un…

— Mère, reprit Colin d’un ton ferme, pressé d’en finir avant que Dahak n’affaiblisse sa détermination en évoquant tel ou tel problème. Décrétez une conjoncture oméga. »

Il y eut un moment de silence profond, puis l’enfer ouvrit ses portes. Colin s’aplatit dans la couchette et leva les mains pour se couvrir les yeux tandis qu’une lumière aveuglante jaillissait dans commandement alpha. Une décharge de douleur irradia dans son bras gauche lorsqu’une biosonde de force pure lui déchira un morceau de chair. Mais ces souffrances étaient insignifiantes comparées au bouillonnement furieux qui lui ravageait le cerveau via ses neurorécepteurs. Une main maladroite plongea à l’intérieur de son corps, inondant le réseau de ses implants pour lui arracher une partie de sa Gestalt. L’espace d’un terrible instant, il devint le haut commandement de la Flotte. Sa silhouette tourmentée se contorsionnait tandis que son esprit de simple mortel fusionnait avec les ordinateurs sans fond et sans âge de la Spatiale. Leurs identités respectives s’interpénétraient de façon irréversible.

Colin hurla sous l’emprise d’une douleur insoutenable, bien que le sentiment d’agonie se soit dissipé avant même qu’il ne l’éprouve dans toute sa splendeur. Les échos de la tourmente s’estompèrent le long de ses synapses et vinrent titiller son coeur palpitant. Puis tout fut terminé.

« Conjoncture oméga assimilée, lâcha Mère sans émotion. L’empereur est mort. Longue vie au nouvel empereur ! »