Sentant arriver un nouvel éternuement, Alheer va-Chanak plissa le front de dégoût. Tandis qu’il se tortillait sur le piédestal de commandes pour empêcher le réflexe indésirable, il entendit la vibration suraiguë des gloussements de son copilote, aussitôt masquée par l’expulsion d’air explosive.
« Que Kreegor maudisse les rhumes ! » grogna va-Chanak avant d’essuyer ses larges fentes respiratoires à l’aide d’un mouchoir en papier. Le rire de Roghar bourdonna dans l’oreille d’Alheer, qui perdit son sang-froid pour de bon. Il fit pivoter sa grappe d’organes sensoriels et planta un regard sévère sur le plaisantin. « Très drôle, espèce de larve non métamorphosée ! Tu rigolerais moins si cela m’était arrivé à l’intérieur d’une combinaison spatiale !
— Absolument, parvint à répondre Roghar avec un semblant de politesse et de maîtrise de soi. Cela dit, je t’avais prévenu de ne pas rester aussi longtemps à faire trempette juste avant un départ. »
Va-Chanak réprima l’envie d’étrangler son copilote, d’autant plus forte que celui-ci avait tout à fait raison. Mais ces missions de quatre à cinq mois constituaient un vrai supplice pour les Mersakah amphibies. Surtout pour un male parfaitement fonctionnel comme lui ! Quatre mille ans de civilisation ne pesaient pas bien lourd en regard des pulsions de reproduction qui avaient dominé la préhistoire de son espèce, mais où trouver un banc de femelles complaisantes dans le cadre d’une opération d’extraction de minerai sur des astéroïdes ? Nulle part, telle était la réponse, et s’il lui chantait de passer quelques segments de journée supplémentaires dans les sections marécageuses du vaisseau-habitat, personne n’avait, à s’en mêler.
Du moins tant qu’il n’attrapait, pas une de ces saletés de rhume ! songea-t-il avec mélancolie. Enfin, il guérirait bientôt. Et avec quelques expéditions de plus, il bénéficierait d’un pécule propre à séduire la plus admirable des femelles. Sans parler du prestige dont jouissaient les spationautes auprès de la population…
Une alarme retentit, et les organes sensoriels d’Alheer va-Chanak se tournèrent à nouveau vers les instruments. Il écarquilla ses trois yeux tandis que l’impossible rapport défilait devant lui.
« Par Kreegor ! regarde ça ! » s’écria Roghar à ses côtés, mais son voisin tapotait déjà sur la console de communication.
Un escadron d’immenses vaisseaux – longs d’an moins quatre-vingt-dix dihars – jaillit du néant telle une nuée de spectres marécageux. Il y en avait des centaines !
Tout en bredouillant quelques mots à propos de premiers contacts el de formes de vie étrangères, Roghar fit pivoter le vaisseau et aligna les moteurs principaux pour réduire la vitesse en vue d’un rendez-vous spatial. Va-Chanak le laissa travailler tandis que son esprit flambait sous l’emprise de sentiments contradictoires : incrédulité, crainte, émerveillement ; bonheur de découvrir que les Mersakah n’étaient pas seuls ; terreur à l’idée de jouer le rôle d’ambassadeur et de préparer ce destin qui s’était précipité vers eux ; peur que les visiteurs interprètent mal ses efforts maladroits. Des visions d’immortalité l’assaillaient, et il songeait déjà à la réaction des femelles.
Il était encore en train d’enclencher les instruments de communication lorsque l’appareil achuultani le plus proche pulvérisa son vaisseau.
Des milliers de débris virevoltèrent dans l’espace tandis que les bâtiments de guerre se remettaient en formation. Les moteurs subluminiques prirent vie et les énormes cylindres filèrent vers la planète Mers – située à l’intérieur du système – à vingt-huit pour cent de la vitesse de la lumière. Les sections de missiles préparaient déjà l’arsenal.