CHAPITRE XX
Deux messieurs gênants évincés sans heurt
Il semblait à Mma Ramotswe que la phase d’infortune, qui avait débuté par la maladie de Mr. J.L.B. Matekoni et s’était prolongée au travers d’événements comme la liaison abrégée de Mma Makutsi avec Mr. Bernard Selelipeng ou l’établissement d’une agence de détectives rivale, touchait désormais à sa fin. Certes, l’affaire Selelipeng lui avait encore causé bien des soucis, mais en réalité, ceux-ci n’avaient pas lieu d’être. Peu après la visite au no 42, Limpopo Court, Mma Makutsi avait en effet expliqué de façon spontanée à Mma Ramotswe que Mr. Selelipeng avait malheureusement dû partir à Mochudi pour s’occuper de parents âgés. En conséquence, il n’était plus en mesure de la voir aussi régulièrement qu’il l’eût souhaité, ce qui était très regrettable, bien entendu.
— Un sacré soulagement pour moi ! ajouta-t-elle en souriant. C’est vrai qu’au début il me plaisait beaucoup, mais peu à peu, vous savez ce que c’est, Mma… je me suis lassée…
L’espace d’un instant, Mma Ramotswe perdit contenance.
— Vous… Vous vous êtes… lassée… ? Vous… ?
— Il commençait à m’ennuyer, expliqua Mma Makutsi d’un ton léger. C’était quelqu’un de très agréable sur beaucoup de plans, certes, mais il s’intéressait un peu trop à son apparence. Et puis, il restait des heures sans rien faire, à me contempler en souriant. Il est évident qu’il était amoureux de moi, ce qui fait toujours plaisir, mais à la longue, ce genre d’attitude devient ennuyeux, vous ne trouvez pas ?
— Si, bien sûr ! s’empressa d’acquiescer Mma Ramotswe.
— Il restait là, à me regarder dans les yeux, insista Mma Makutsi. Au bout d’un moment, cela me faisait loucher.
Mma Ramotswe se mit à rire.
— Il y a des jeunes filles qui seraient ravies d’avoir un amoureux comme celui-là.
— Sans doute, répondit Mma Makutsi. Mais pour ma part, j’aimerais trouver quelqu’un d’un peu plus…
— Plus intelligent ?
— Oui.
— Vous êtes une femme d’une grande sagesse, commenta Mma Ramotswe.
Mma Makutsi esquissa un geste de la main, comme l’eût fait une coquette qui, en matière d’hommes, n’aurait eu que l’embarras du choix.
— Quand il m’a dit qu’il devait partir à Mochudi, j’ai été ravie. Je lui ai aussitôt répondu que cela n’allait pas être facile pour nous de rester sans nous voir et qu’il valait peut-être mieux se quitter tout de suite. Il a paru surpris, mais j’ai fait en sorte que ce ne soit pas trop pénible pour lui. Nous sommes donc tombés d’accord là-dessus. Il m’a apporté des fleurs et m’a fait un très beau cadeau. Un collier, avec un petit diamant… Il a dit qu’il pouvait les avoir pour moins cher à son travail.
Elle sortit une chaîne en argent d’un sachet et la tendit à Mma Ramotswe. Accroché à la chaîne pendait un minuscule éclat de diamant presque invisible. Il aurait pu se montrer plus généreux ! songea Mma Ramotswe. Mais, au moins, il l’avait fait, et cela seul comptait.
Mma Ramotswe observa Mma Makutsi. Elle se demandait si son employée ne cherchait pas à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Avait-elle vraiment voulu se débarrasser de Mr. Bernard Selelipeng ? Mais oui, il ne pouvait en être autrement. Mma Makutsi était une femme scrupuleusement sincère, qui ne serait jamais venue lui raconter un tissu de mensonges. Elle en était tout bonnement incapable. Ainsi, Mma Ramotswe n’avait fait qu’enclencher le processus. Il était étonnant de voir comment la vie avait sa façon bien à elle de démêler les écheveaux, même quand tout paraissait inextricable et que l’avenir s’annonçait des plus sombres.
Plus étonnante encore fut l’arrivée, un peu plus tard dans la même journée, de Mr. Buthelezi, qui frappa à la porte, entra sans attendre de réponse et lança un bonjour retentissant aux deux femmes.
— Voilà donc votre agence ! s’exclama-t-il en examinant la pièce d’un œil vaguement condescendant. Je me demandais à quoi elle ressemblerait. J’avoue que je m’attendais à trouver un décor plus féminin. Avec des rideaux, vous voyez, ce genre de choses…
Mma Ramotswe regarda Mma Makutsi. S’il y avait une limite à l’outrecuidance de cet individu, elles ne l’avaient pas encore atteinte.
— Vous êtes très occupées, à ce qu’on dit, poursuivit-il. Beaucoup d’enquêtes. Des choses et d’autres…
— Oui, rétorqua Mma Ramotswe, avant d’ajouter : J’ai même eu certains clients qui venaient de chez…
— Ah oui, oui, je suis au courant… coupa Mr. Buthelezi. Cette femme… Je lui avais pourtant dit la vérité, je lui avais expliqué que…
Mma Ramotswe partit d’une bruyante quinte de toux. Elle avait fait allusion à Mma Selelipeng par inadvertance, oubliant un instant les mille précautions prises jusque-là pour dissimuler cette affaire à Mma Makutsi.
— Oui, oui, Rra. Oublions ça, voulez-vous ? Il n’y avait rien, en effet. À présent, que pouvons-nous faire pour vous aujourd’hui ? Vous avez besoin d’une détective ?
À ces mots, Mma Makutsi éclata de rire, mais un regard de Mr. Buthelezi la réduisit aussitôt au silence.
— Très drôle, Mma ! s’exclama-t-il. La vérité, c’est que je vais vous céder le monopole de l’activité. J’en ai eu ma dose. Je ne pense pas que ce soit le bon créneau pour moi.
Cette nouvelle laissa Mma Ramotswe sans voix. Ainsi, elle ne s’était pas trompée : l’ordre naturel des choses était bel et bien en train de se rétablir, après tous ces revers de fortune.
— Je me suis rendu compte que c’était un métier très ennuyeux, poursuivit Mr. Buthelezi. Cette ville est trop petite. Les gens d’ici mènent des existences extrêmement monotones. Ils n’ont pas de vrais problèmes à régler. Ce n’est pas comme à Johannesburg.
— Ou à New York, compléta Mma Makutsi.
— Oui, acquiesça Mr. Buthelezi. Ce n’est pas comme à New York non plus.
— Alors, qu’allez-vous faire, Rra ? s’enquit Mma Ramotswe. Vous lancer dans une autre activité ?
— Je vais réfléchir à une autre branche, oui, répondit Mr. Buthelezi. Je finirai bien par avoir une idée.
— Et une auto-école ? suggéra Mma Makutsi. Je vous vois très bien patron d’auto-école.
Mr. Buthelezi fit volte-face pour considérer Mma Makutsi.
— Mais c’est une excellente idée, Mma ! s’écria-t-il. Une excellente idée ! Eh bien ! Quelle intelligence ! Vous ne vous contentez pas d’être une belle fille, vous êtes également brillante.
— Vous pourriez l’appeler Apprenez à conduire avec Jésus, ajouta Mma Makutsi. Ce seraient des gens prudents et respectueux qui viendraient chez vous.
— Ah ! fit Mr. Buthelezi d’une voix tonitruante. Ah !
Ces gens-là ne peuvent pas s’empêcher de parler fort ! songea Mma Ramotswe. Ils sont tous comme ça. Tous…
Comme la vie semblait devenir plus ordonnée et plus satisfaisante, Mma Ramotswe, Mma Makutsi et Mr. J.L.B. Matekoni organisèrent un grand pique-nique près du lac de retenue la semaine suivante. Ils invitèrent non seulement les deux apprentis, mais aussi Mma Potokwane et son mari, Mma Boko, que l’un des apprentis alla chercher en voiture à Molepolole, et Mr. Molefelo et sa famille. Mma Ramotswe et Mma Makutsi s’activèrent à préparer du poulet frit et des saucisses, ainsi que de grandes quantités de riz et de porridge de maïs. Les apprentis allumèrent un feu de bois, sur lequel on fit griller d’épais steaks de bœuf.
Plusieurs autres groupes pique-niquaient au même endroit, dont quelques familles comprenant des filles adolescentes. Les apprentis ne tardèrent pas à aborder ces demoiselles, puis, assis sur un rocher un peu à l’écart, ils échangèrent avec elles des plaisanteries et des propos que Mr. J.L.B. Matekoni ne pouvait qu’imaginer.
— Mais de quoi peuvent bien discuter ces jeunes ? demanda-t-il à Mma Ramotswe. Regarde-les ! Même le croyant est en train de parler à ces filles ! Et il essaie de leur toucher le bras !
— Il a recommencé à s’intéresser aux filles, intervint Mma Makutsi en piquant de sa fourchette un morceau de poulet fort tentant. J’ai remarqué ça. Il ne restera pas croyant bien longtemps.
— Cela devait arriver, commenta Mma Ramotswe. Les gens ne changent pas à ce point.
Elle observa Mr. J.L.B. Matekoni, qui retournait un morceau de viande sur le feu. Il était bon que les gens restent tels qu’ils étaient, sauf, se dit-elle, quand il existait des possibilités de s’améliorer. Mr. J.L.B. Matekoni était parfait comme il était, estima-t-elle. Un homme bon, avec un penchant profond pour les machines, et doté d’un tempérament tout de gentillesse. Il existait si peu d’hommes de cette sorte ; comme il était réjouissant, dans ces conditions, de penser qu’on en avait un pour soi !
Mma Potokwane remplit une assiette de poulet et de riz et la tendit à son mari.
— Quelle chance nous avons ! s’exclama-t-elle. Quelle chance nous avons d’être entourés d’amis aussi gentils et de vivre dans ce pays, qui est si bon pour nous ! Nous avons vraiment de la chance…
— C’est vrai ! approuva son mari, qui tombait toujours d’accord avec elle, quoi qu’elle dît.
— Mma Potokwane, s’enquit Mr. J.L.B. Matekoni, est-ce que votre nouvelle pompe fonctionne bien ?
— Très bien, répondit Mma Potokwane. En revanche, l’une de nos assistantes maternelles m’a dit que le système d’eau chaude de sa maison faisait un drôle de bruit. Je me demandais si…
— Je vais venir vous réparer ça, promit Mr. J.L.B. Matekoni. Dès demain.
À ces mots, Mma Ramotswe esquissa un sourire, mais seulement pour elle-même.