CHAPITRE IV
Confiez vos affaires à un homme
Décidément, tout allait de travers pour Mma Ramotswe. D’abord, elle avait passé une soirée déprimante avec les enfants – Motholeli était revenue bouleversée de l’école et son frère adoptait un comportement étrange, tuant un moqueur d’Afrique au lance-pierre et demeurant muet le reste de la soirée. Pour la fillette, tout n’était pas réglé, bien sûr, mais au moins les paroles de Mma Ramotswe avaient fini par la réconforter. Avec le garçon, les choses étaient différentes. Il s’était renfermé, refusant de dîner, et il semblait que rien ne pût le ramener à la raison. Ils n’avaient pas cherché à le punir pour l’oiseau et, contre toute attente, il ne leur en avait même pas été reconnaissant. Les haïssait-il vraiment ? Comment était-ce possible, avec tout l’amour et les soins qu’ils lui prodiguaient ? Était-ce un comportement classique chez les orphelins ? Mma Ramotswe savait que les enfants blessés dans leurs premières années pouvaient se révéler très difficiles. Et ce garçon, il ne fallait pas l’oublier, avait été enterré vivant quelques mois après sa naissance. Un tel événement laissait certainement des marques. Le contraire eût même été surprenant. Mais pourquoi s’en prenait-il soudain à eux, lui qui avait eu l’air heureux jusque-là ? C’était incompréhensible. Il faudrait demander conseil à Mma Potokwane, à la ferme des orphelins. Mma Potokwane n’ignorait rien des enfants et de leur comportement.
Ce n’était pas tout, cependant. Un nouveau développement était intervenu et, si l’on n’y remédiait pas, l’Agence No 1 des Dames Détectives serait menacée ; or, il semblait qu’il n’y eût rien à faire.
Ce fut Mma Makutsi qui lâcha l’information le matin qui suivit les désagréables événements de Zebra Drive.
— J’ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer, déclara-t-elle dès que Mma Ramotswe entra à l’agence. Voilà une heure que je suis ici et que je me retiens de pleurer.
Mma Ramotswe regarda son assistante. Elle n’était pas certaine de pouvoir supporter un nouveau traumatisme après la soirée de la veille. Ses responsabilités vis-à-vis des enfants lui mettaient les nerfs à vif et elle était venue travailler avec l’espoir de passer une journée paisible. Peu importait qu’il n’y eût pas de clients. À vrai dire, mieux valait qu’il n’y en eût pas. Il était déjà assez difficile pour elle de s’atteler à ses propres problèmes, elle se voyait mal résoudre ceux des autres.
— Êtes-vous vraiment obligée de m’en parler ? soupira-t-elle. Je ne suis pas d’humeur à affronter des problèmes.
Mma Makutsi pinça les lèvres.
— C’est très important, Mma, rétorqua-t-elle avec sévérité, comme si elle faisait la leçon à un individu irresponsable. Je ne peux pas faire comme si je n’avais pas vu ce que j’ai vu.
Mma Ramotswe prit place à son bureau et se tourna vers Mma Makutsi.
— Dans ce cas, dites-moi tout. Que se passe-t-il ?
Mma Makutsi retira ses lunettes et les nettoya avec le bas de sa jupe.
— Eh bien, commença-t-elle, hier après-midi, comme vous vous en souvenez peut-être, je suis partie un peu plus tôt. À quatre heures.
Mma Ramotswe acquiesça.
— Vous m’avez dit que vous aviez des courses à faire.
— Oui, confirma Mma Makutsi. Et j’ai bien fait ces courses. Je suis allée à Broadhurst. Il y a là une boutique qui vend des collants en promotion. Je voulais en profiter.
Mma Ramotswe sourit.
— Il vaut toujours mieux acheter quand il y a des promotions. Je fais ça, moi aussi.
Mma Makutsi approuva d’un hochement de tête et s’empressa de poursuivre :
— Il y a un magasin là-bas – enfin, il y avait un magasin qui vendait des tasses et des soucoupes. Peut-être que vous vous en souvenez. Le propriétaire est parti et la boutique a fermé. Vous voyez de quoi je veux parler ?
Mma Ramotswe voyait. Elle avait acheté là un cadeau pour une amie, une grande tasse ornée d’un cheval, et l’anse s’était détachée presque aussitôt.
— Ce local est resté inoccupé quelque temps, reprit Mma Makutsi. Mais quand j’y suis passée hier après-midi, un peu avant quatre heures et demie, j’ai vu une nouvelle personne qui accrochait une pancarte sur la devanture. Et par la vitrine, j’ai aperçu du mobilier neuf. Du mobilier flambant neuf.
Elle jeta un coup d’œil circulaire à l’agence, s’attardant sur le vieux meuble de classement dont un tiroir s’ouvrait mal, sur les bureaux à la surface irrégulière, sur les chaises bancales. Mma Ramotswe intercepta son regard et anticipa ce qui allait suivre. Dans quelques instants, elle s’entendrait réclamer de nouveaux meubles. Mma Makutsi avait dû discuter avec quelqu’un, à Broadhurst, et se laisser convaincre qu’il y avait des affaires à saisir. Toutefois, il ne fallait pas y songer. L’agence perdait de l’argent et c’était seulement grâce à l’arrangement contracté avec le Tlokweng Road Speedy Motors, qui réglait désormais une partie du salaire de Mma Makutsi, qu’elle restait en activité. Sans Mr. J.L.B. Matekoni, elles auraient mis la clé sous la porte depuis plusieurs mois déjà.
Mma Ramotswe leva la main.
— Je suis désolée, Mma Makutsi, mais nous ne pouvons rien acheter en ce moment. Nous n’avons pas l’argent.
Mma Makutsi la dévisagea.
— Ce n’est pas du tout ce que j’allais dire, riposta-t-elle. J’allais dire quelque chose de totalement différent.
Elle se tut, afin que Mma Ramotswe ait le temps d’éprouver la culpabilité consécutive à un tel procès d’intention.
— Je suis désolée, déclara Mma Ramotswe. Dites-moi ce que vous avez vu.
— Une nouvelle agence de détectives. Gigantesque. Elle s’appelle l’Agence de Détectives Satisfaction Garantie.
Elle croisa les bras et observa l’effet de ses paroles sur son employeur. Mma Ramotswe plissa les yeux. La nouvelle était effectivement dramatique. Elle s’était tant habituée à être la seule détective de la ville, et même du pays tout entier, que l’idée d’une possible concurrence ne lui était jamais venue à l’esprit. C’était la nouvelle qu’elle souhaitait le moins entendre et, l’espace d’un instant, elle fut tentée de lever les bras au ciel et d’annoncer qu’elle arrêtait tout. Mais ce ne fut qu’une pensée fugace, rien de plus. Mma Ramotswe n’était pas femme à renoncer facilement, et même s’il était décourageant d’avoir des problèmes avec les orphelins et d’être à court de travail à l’agence, il n’y avait aucune raison d’abandonner. Elle se redressa donc et sourit à Mma Makutsi.
— Quel que soit le secteur dans lequel on travaille, il faut s’attendre à rencontrer de la concurrence, déclara-t-elle. Nous sommes comme les autres. Nous ne pouvions pas espérer occuper toute la place indéfiniment, n’est-ce pas ?
Mma Makutsi esquissa une moue sceptique.
— Non, répondit-elle. On nous a d’ailleurs appris ça à l’Institut de secrétariat du Botswana. Ça s’appelle le principe de concurrence.
— Ah bon ? Et que dit ce principe ?
Mma Makutsi parut prise de panique. Certes, elle avait obtenu quatre-vingt-dix-sept sur cent à l’examen final de l’Institut de secrétariat du Botswana – ce n’était un secret pour personne –, mais on ne l’avait jamais interrogée sur le principe de concurrence.
— Ça veut dire que la concurrence existe, articula-t-elle. Il ne peut pas n’y avoir qu’une seule entreprise dans un secteur. Il y aura toujours plus qu’une seule entreprise.
— C’est vrai, confirma Mma Ramotswe.
— Ce qui signifie que si une entreprise marche bien, reprit Mma Makutsi, s’échauffant tout à coup, il y en aura d’autres qui chercheront à bien marcher elles aussi. En fait, c’est très sain.
Mma Ramotswe ne parut pas convaincue.
— Assez sain pour nous priver de notre activité…
Mma Makutsi hocha la tête.
— Mais on nous a aussi expliqué qu’il faut toujours savoir en quoi consiste la concurrence. Je me souviens qu’on nous a dit ça.
Mma Ramotswe acquiesça et, encouragée, Mma Makutsi poursuivit :
— Nous devons donc mener l’enquête pour nous-mêmes. Nous devons rencontrer ces personnes et découvrir quelles sont leurs intentions. Ainsi, nous saurons en quoi consiste la concurrence.
Mma Ramotswe saisit la clé de la petite fourgonnette blanche.
— Vous avez raison, Mma Makutsi, approuva-t-elle. Il faut aller se présenter à ces nouveaux détectives. Ainsi, nous verrons si ce sont des gens intelligents.
— Oui, confirma Mma Makutsi. Et il y a autre chose. Ces nouveaux détectives ne sont pas des femmes, comme nous-mêmes. Ce sont des hommes.
— Ah, fit Mma Ramotswe. Dans un sens, c’est une bonne chose. Mais c’est aussi une mauvaise chose.
L’Agence de Détectives Satisfaction Garantie n’était pas difficile à trouver. Une grande enseigne, similaire à celle qui trônait devant les locaux d’origine de l’Agence No 1 des Dames Détectives, annonçait le nom de la société et affichait la photographie d’un homme souriant assis à un bureau, les mains croisées, l’air vivement satisfait. Au-dessous, de grandes lettres rouges indiquaient : « Personnel expérimenté. Ex-PJ, Ex-New York. Ex-cellent ! »
Mma Ramotswe gara la petite fourgonnette blanche en face de l’agence, sous un acacia idéalement situé.
— Bon ! dit-elle à voix basse, bien que nul ne pût les entendre. Voilà donc la concurrence.
Assise sur le siège passager, Mma Makutsi se pencha en avant pour pouvoir regarder au-delà de Mma Ramotswe. Son employeur était une femme corpulente – de constitution traditionnelle, comme elle aimait à se décrire – et il n’était pas aisé de jouir d’une vue satisfaisante de l’odieuse enseigne.
— Ex-PJ, dit Mma Ramotswe. Un policier à la retraite, si je comprends bien. Ce n’est pas bon pour nous, ça. Les gens vont adorer l’idée de confier leurs problèmes à un ancien policier.
— Et ex-New York, renchérit Mma Makutsi d’un ton admiratif. Cela va impressionner les gens. Ils ont vu des films sur les détectives de New York. Ils savent qu’ils sont très puissants.
Mma Ramotswe jeta un coup d’œil à Mma Makutsi.
— C’est à Superman que vous pensez ?
— Oui, confirma Mma Makutsi. Exactement. À Superman.
Mma Ramotswe ouvrit la bouche pour répondre, mais se ravisa. Elle connaissait les brillants résultats de son assistante à l’Institut de secrétariat du Botswana – il était impossible d’échapper au diplôme encadré au-dessus du bureau de Mma Makutsi, à l’agence – mais, parfois, elle la trouvait extraordinairement naïve. Superman ! Comment pouvait-on, une fois passé l’âge de six, voire sept ans maximum, s’intéresser à de telles imbécillités ? Elle avait peine à le comprendre. Et pourtant, les gens aimaient ça. Quand des films de ce genre passaient au cinéma de la ville, celui qui appartenait à cet homme très riche, propriétaire d’une maison près de Nyerere Drive, il y avait toujours une foule prête à payer pour obtenir une place. Bien sûr, il s’agissait souvent de couples fraîchement formés qui ne s’intéressaient pas nécessairement à ce qui se passait sur l’écran, mais beaucoup d’autres semblaient venir pour le film lui-même.
Il était inutile de discuter de Superman avec Mma Makutsi. Quel que fût l’individu qui avait ouvert cette agence, et même s’il venait bel et bien de New York, ce n’était certainement pas Superman.
— Allons nous présenter, décida Mma Ramotswe. Je vois quelqu’un à l’intérieur. Ils sont déjà au travail.
— Sur une grosse affaire, compléta Mma Makutsi d’une voix découragée.
— Peut-être, reconnut Mma Ramotswe. Mais peut-être pas. Les gens qui passent devant l’Agence No 1 des Dames Détectives et nous voient à l’intérieur peuvent penser que nous travaillons nous aussi sur de grosses affaires. Mais la plupart du temps, vous le savez très bien, nous ne faisons qu’attendre en buvant du thé rouge et en lisant le Botswana Daily News. Alors vous voyez, les apparences peuvent être trompeuses.
Mma Makutsi trouva la remarque un peu trop sévère. Il était vrai que les deux femmes détectives n’étaient pas particulièrement débordées en ce moment et que l’on consommait de grandes quantités de thé rouge au bureau, mais ce n’était pas toujours le cas. Il y avait des fois où elles étaient vraiment occupées et où les passants auraient eu raison de penser que l’agence était une véritable ruche. Mma Ramotswe avait donc tort. Néanmoins, il était inutile de discuter de cela, dans la mesure où elle semblait d’humeur plutôt défaitiste. Quelque chose devait se passer chez elle, songea Mma Makutsi. Cela ne lui ressemblait pas de ne pas être optimiste.
Elles traversèrent la rue et s’approchèrent de la boutique qui abritait désormais l’Agence de Détectives Satisfaction Garantie. La devanture consistait essentiellement en une vitrine, masquée par un écran qui empêchait les passants de voir autre chose que la tête des personnes qui travaillaient à l’intérieur. Dans la vitrine apparaissait une photographie encadrée d’un groupe d’hommes debout devant un bâtiment administratif assez impressionnant. Tous portaient des chapeaux à large bord qui ombrageaient leur visage et interdisaient de distinguer leurs traits.
— La photo n’est pas bonne, bougonna Mma Ramotswe. Elle n’a aucun intérêt.
Sur la porte elle-même, qui était à demi vitrée, était suspendue une pancarte rédigée à la main : Entrez s’il vous plaît. Inutile de frapper. Toutefois, Mma Ramotswe croyait aux principes traditionnels – qui commandaient, entre autres, de frapper et de crier Ko ko ! avant d’entrer chez quelqu’un. Elle annonça son arrivée par trois coups énergiques, avant de pousser la porte.
— Inutile de frapper, Mma, lança l’homme assis derrière un bureau. Entrez simplement.
— Je frappe toujours, Rra, rétorqua Mma Ramotswe. C’est un principe.
L’homme sourit.
— Dans mon métier, ce n’est pas toujours une bonne idée de frapper. Cela avertit les gens et ils interrompent ce qu’ils étaient en train de faire.
Mma Ramotswe rit de la boutade.
— Et ce n’est pas du tout ce que l’on souhaite !
— Non, pas du tout, dit l’homme. Mais comme vous le voyez, je ne faisais rien de mal. Quel dommage ! J’étais juste assis là, à attendre que deux jolies femmes franchissent ma porte pour venir me voir.
Mma Ramotswe jeta un très bref coup d’œil à Mma Makutsi avant de répondre.
— Vous êtes très aimable, Rra, déclara-t-elle. Ce n’est pas tous les jours qu’on me dit que je suis jolie. Cela fait plaisir quand cela arrive.
L’homme assis au bureau esquissa un geste négligent.
— Quand on est détective, Mma, on a l’habitude d’observer. Je vous ai vues arriver et la première chose que je me suis dite, c’est : Deux très très belles femmes vont passer ta porte. C’est ton jour de chance…
Il s’interrompit brutalement et se leva d’un bond, pour se rasseoir aussitôt en se frappant le front de sa paume.
— Mais qu’est-ce que je raconte, Mma ? s’exclama-t-il. Vous êtes Mma Ramotswe, n’est-ce pas ? De l’Agence No 1 des Dames Détectives ? J’ai vu votre photo dans le journal. Et me voilà, à vous expliquer ce qu’est le métier de détective ! Et depuis le début, c’était vous et Mma… Mma…
— Makutsi, compléta Mma Makutsi. Je suis assistante-détective à l’Agence No 1 des Dames Détectives. J’ai étudié à l’Institut de secrétariat du Botswana…
L’homme l’interrompit, hochant la tête :
— Ah, ce truc… Oui, oui…
Mma Ramotswe remarqua l’effet de ces mots sur son assistante. C’était comme si l’on venait de lui infliger une décharge électrique.
— C’est une excellente école, se hâta de souligner Mma Ramotswe, avant de changer de sujet. Mais vous, comment vous appelez-vous, Rra ?
— Je suis Mr. Buthelezi, répondit l’homme en tendant la main. Cephas Buthelezi. Ancien de la PJ.
Mma Ramotswe lui serra la main, de même que Mma Makutsi, qui le fit pour sa part à contrecœur. Puis, invitées à s’asseoir, elles s’installèrent avec gêne dans les fauteuils neufs, face au bureau.
— Buthelezi est un nom célèbre, fit remarquer Mma Ramotswe. Êtes-vous de la même famille que lui ?
Mr. Buthelezi se mit à rire.
— On pourrait demander aussi : est-il de la même famille que moi ? Ha, ha !
Mma Ramotswe laissa planer un silence.
— Alors, est-il de votre famille ? le pressa-t-elle.
Mr. Buthelezi saisit un paquet de cigarettes sur son bureau et en prit une.
— Il y a beaucoup de gens qui s’appellent Buthelezi, répondit-il. Et beaucoup d’autres qui ne s’appellent pas comme ça. Il y a aussi des gens qui s’appellent Nkomo ou Ramaphosa, ou autre chose. Cela n’en fait pas de vrais Nkomo ou de vrais Ramaphosa, n’est-ce pas ? Il existe quantité de noms, n’est-ce pas ?
Mma Ramotswe acquiesça.
— C’est vrai, Rra. Il existe beaucoup de noms.
Mr. Buthelezi alluma sa cigarette. Il n’en avait pas offert à ses visiteuses – qui ne fumaient pas, de toute façon –, mais ce manque de considération fut remarqué, au moins par Mma Makutsi qui, après la référence désobligeante à l’égard de l’Institut de secrétariat du Botswana, cherchait toutes les raisons de condamner leur nouveau concurrent.
Mma Ramotswe, qui avait attendu une réponse à sa question, s’aperçut que celle-ci ne viendrait plus.
— Bien sûr, dit-elle, c’est un nom zoulou, n’est-ce pas ? Vous venez de cette partie du monde, Rra ?
Mr. Buthelezi ôta un fragment de tabac de son incisive.
— Mon pauvre père était un Zoulou du Natal, expliqua-t-il. Et ma pauvre mère était d’ici, c’était une Motswana. Elle a rencontré mon père alors qu’elle travaillait de l’autre côté de la frontière, en Afrique du Sud. Elle m’a envoyé à l’école au Botswana, mais quand j’ai terminé ma scolarité, je suis retourné vivre avec eux, en Afrique du Sud. C’est à ce moment-là que je me suis engagé dans la police judiciaire de Johannesburg. À présent, je suis de retour dans la patrie de ma mère.
— Et j’ai vu sur votre pancarte que vous aviez aussi travaillé à New York, reprit Mma Ramotswe. Vous avez eu une vie bien remplie, Rra !
Mr. Buthelezi détourna les yeux, comme s’il voyait défiler en pensée cette existence riche et variée.
— Eh oui, New York ! J’ai été à New York.
— Est-ce que la vie là-bas vous plaisait, Rra ? s’enquit Mma Makutsi. J’ai toujours rêvé de voir New York.
— New York est une très grande ville, affirma Mr. Buthelezi. Mon Dieu ! Oh ! Il y a beaucoup de gratte-ciel, là-bas.
— Combien de temps y avez-vous vécu, Rra ? demanda Mma Makutsi. Y êtes-vous resté de nombreuses années ?
— Pas très nombreuses, non, répondit Mr. Buthelezi.
— Combien de temps exactement ? insista Mma Makutsi.
— New York a l’air de beaucoup vous intéresser, Mma, déclara Mr. Buthelezi. Vous devriez y aller. Ne pas vous contenter de mon point de vue. Découvrir cet endroit de vos propres yeux. Hou là là !
Le silence s’installa un moment, tandis que la question de Mma Makutsi restait en suspens : combien de temps exactement ? Mr. Buthelezi tira sur sa cigarette et envoya la fumée vers le plafond. Le silence ne semblait pas trop le gêner, mais au bout de quelques instants il se pencha pour prendre un petit prospectus, qu’il tendit à Mma Ramotswe.
— Voici ma brochure, Mma. Cela me ferait plaisir que vous y jetiez un coup d’œil. Cela ne m’embête pas du tout qu’il y ait plus d’une agence de détectives dans cette ville. L’agglomération s’étend si vite, n’est-ce pas ? Il y a du travail pour nous deux.
Et moi ? songea Mma Makutsi. Et moi ? Ne sommes-nous pas trois au total, ou est-ce que je compte pour du beurre ?
Mma Ramotswe saisit la brochure bon marché. Il y avait en première page une photographie de Mr. Buthelezi, assis à un autre bureau, l’air très officiel. Elle tourna la page. Là encore apparaissait Mr. Buthelezi, cette fois debout près d’une voiture noire, avec de hauts immeubles assez flous en arrière-plan. Le lieu où il se tenait, bizarrement indistinct, ressemblait à une sorte de terrain vague et il n’y avait personne d’autre sur l’image, sous laquelle était inscrit : New York.
Elle regarda le texte qui faisait face à la photographie. Quelque chose vous trouble ? lut-elle. Votre mari rentre tard le soir et il sent le parfum de femme ? L’un de vos employés vole des secrets commerciaux ? Ne laissez rien au hasard ! Confiez vos investigations à un HOMME !
L’effet de ces lignes sur Mma Ramotswe se révéla similaire à celui qu’avait eu, un peu plus tôt sur Mma Makutsi, le commentaire relatif à l’Institut de secrétariat du Botswana. En silence, elle passa la brochure à son assistante, qui ajusta ses lunettes.
— J’ai eu plaisir à vous rencontrer, Rra, articula avec peine Mma Ramotswe.
Le manque de sincérité n’avait jamais été son fort, mais les bonnes manières obligeaient parfois à y avoir recours, serait-ce au prix d’un effort surhumain.
— Nous serons certainement amenés à nous revoir pour évoquer nos enquêtes respectives.
Mr. Buthelezi afficha un sourire ravi à ces mots.
— Ce serait très bien, Mma, dit-il. Vous et moi discutant de problèmes professionnels…
— Avec Mma Makutsi, précisa Mma Ramotswe.
— Bien sûr, acquiesça Mr. Buthelezi avec un coup d’œil rapide – et négligent – à l’autre visiteuse.
Mma Makutsi rendit la brochure à Mr. Buthelezi, qui insista pour qu’elles la gardent. Puis les deux femmes se levèrent, prirent congé poliment, mais non sans une certaine froideur, et quittèrent la boutique, refermant la porte derrière elles avec, peut-être, un peu trop de fermeté. Une fois dehors, elles traversèrent la route dans un silence complet et ce fut seulement lorsque la petite fourgonnette blanche eut tourné au coin de la rue et pris le chemin de l’agence que des paroles furent prononcées.
— Bon, dit Mma Ramotswe.
Mma Makutsi chercha quelque chose à répondre, mais ne trouva rien qui semblât convenir à la situation, rien qui pût résumer l’outrage qu’on lui avait fait en appelant l’Institut de secrétariat du Botswana « ce truc ». Elle dit donc « Bon » elle aussi et s’en tint là.