CHAPITRE XII
Miracle au Tlokweng Road Speedy Motors
Les élèves de l’École de dactylographie pour hommes du Kalahari se retrouvaient dans la salle paroissiale tous les soirs de la semaine, sauf le vendredi. Leurs progrès étaient rapides, au point que Mma Makutsi dut réviser son estimation du temps nécessaire pour faire de ces hommes des dactylographes efficaces. Elle put ainsi leur annoncer que le cours durerait cinq semaines au lieu de six.
— Vous obtiendrez le même diplôme, déclara-t-elle tout en songeant qu’elle devrait réfléchir à la mise au point de certificats de fin d’études. Ce sera la même formation, mais vous l’aurez achevée une semaine plus tôt que prévu.
— Allons-nous récupérer une partie du prix du cours ? demanda l’un des hommes.
La question déclencha des rires.
— Non, répondit Mma Makutsi. Absolument pas. Vous aurez acquis la même quantité de connaissances. Le coût restera donc le même. C’est tout à fait normal.
Ils parurent accepter cette décision sans rechigner et, soulagée, elle passa à l’exercice suivant. Pour changer des textes à recopier, elle les invita à composer un court essai durant la demi-heure restante. Le texte ne devrait pas excéder une demi-page, mais il faudrait veiller à faire le moins de fautes possible. La meilleure note serait cinquante pour un essai parfait et l’on compterait deux points par faute. Elle annonça le thème du devoir : « Les choses importantes de ma vie », ajoutant que chacun écrirait de manière anonyme afin de se sentir plus libre : les gens pourraient exposer ce qui comptait vraiment pour eux sans craindre d’être jugés.
Ce sujet n’était pas une idée originale : elle l’avait elle-même traité à l’école, ce qui lui avait valu un premier prix, et il lui était resté comme le modèle du sujet parfait. Personne ne se retrouverait bloqué devant la feuille blanche en se demandant quoi écrire : chacun avait dans la vie au moins une chose qui l’intéressait.
Les élèves se mirent au travail avec vigueur. À la fin du cours, ils laissèrent leur devoir sur la table et Mma Makutsi ramassa les copies. Elle avait eu l’intention de les emporter chez elle pour les corriger à tête reposée, mais un coup d’œil à la première l’absorba à tel point qu’elle s’assit à son bureau et finit par toutes les lire. Tout ce qui constituait la vie s’étalait là, sous ses yeux : les mères, les épouses, les équipes de football, les ambitions professionnelles, les voitures adorées… Tout ce que les hommes aimaient.
Cet essai-là lui parut caractéristique : « Il y a beaucoup de choses que je trouve importantes dans la vie et il m’est difficile de choisir, mais je pense que l’équipe de football des Zebras compte beaucoup pour moi. Depuis tout petit, je rêve de jouer chez les Zebras, mais je n’ai jamais été assez doué pour cela. Alors je les regarde des tribunes et je crie très fort pour les aider à gagner. Quand cela arrive, je suis très heureux et je passe la nuit à célébrer la victoire avec mes amis, qui sont aussi des fans des Zebras. Je ne peux pas imaginer le Botswana sans les Zebras. Ce ne serait pas le même pays et nous aurions tous l’impression qu’il manque quelque chose à notre vie. »
La frappe était presque parfaite et Mma Makutsi fut impressionnée par la clarté de l’expression. « Le lecteur, écrivit-elle dans la marge, n’a plus le moindre doute sur l’importance des Zebras dans votre vie. » Elle parcourut ainsi le reste des devoirs ; il y avait un autre hymne de louanges aux Zebras et un hommage touchant à un jeune fils et à ses prouesses. Puis, presque au bas de la pile, elle trouva le texte suivant :
« Je viens de découvrir quelque chose de très important dans ma vie. Je ne m’y attendais pas, c’est arrivé brusquement, comme un éclair dans le ciel. Je n’ai jamais eu une existence très excitante, mais cette chose a tout changé pour moi et, depuis un peu plus d’une semaine, mon cœur bat beaucoup plus vite qu’avant. C’est une dame que j’ai rencontrée. C’est l’une des plus belles femmes que j’aie jamais vues et je pense que c’est aussi l’une des plus sympathiques et des plus gentilles du Botswana. Elle me sourit toujours et, pour elle, ce n’est pas grave si je fais des fautes. Elle est passée à côté de moi et a fait chanter mon cœur, mais elle ne le sait pas. Je me demande si je dois lui dire qu’elle remplit mon cœur avec des idées d’amour. Si je lui en parle, elle me répondra peut-être que je ne suis pas assez bien pour elle. Mais si je ne lui dis rien, elle ne saura peut-être jamais ce que je ressens. Elle est la chose la plus importante de ma vie. Je n’arrête pas de penser à elle, même pendant qu’elle m’apprend à taper à la machine. »
Mma Makutsi demeura clouée sur place, comme l’eût fait n’importe qui en découvrant une déclaration d’amour aussi dénuée d’ambiguïté. L’un de ses élèves, l’un de ces messieurs, était amoureux d’elle ! Elle qui pensait que personne ne pourrait jamais l’aimer, elle avait sous ses yeux la preuve qu’un homme avait succombé à ses charmes ! Oh oh oh !
Elle observa le devoir. Bien sûr, aucun nom n’était inscrit, mais l’identité de son auteur ne faisait aucun doute. Le sens du texte l’avait tant absorbée qu’elle n’avait prêté aucune attention à la forme. Or, tous les s manquaient. « Elle e t la cho e la plu importante de ma vie. Je n’arrête pa de pen er à elle »…
Le cœur battant, elle saisit son crayon et inscrivit au bas de la feuille : « C’est un devoir très émouvant et très bien dactylographié. Vous devriez cependant parler à cette femme, sinon, elle ne connaîtra peut-être jamais vos sentiments. Vous devriez lui demander de sortir avec vous après le cours. Voilà ce que vous devriez faire. »
Cet après-midi-là, le Tlokweng Road Speedy Motors fut laissé à la garde des deux apprentis. Mr. J.L.B. Matekoni et Mma Ramotswe étaient partis à la ferme des orphelins afin de réparer une pompe – pour ce qui concernait Mr. J.L.B. Matekoni – et de parler à la directrice, Mma Silvia Potokwane – pour ce qui concernait Mma Ramotswe. Mma Makutsi, qui avait droit à trois après-midi de liberté par mois, avait décidé d’aller en ville déposer son argent sur son compte de caisse d’épargne, qui s’était considérablement étoffé grâce aux revenus de l’école de dactylographie, et acheter des chaussures. Sa paire actuelle, avec les boutons rouges brillants sur le dessus, serait déposée chez le cordonnier pour un ressemelage. Elle en avait déjà repéré de superbes dans une vitrine. C’étaient des chaussures vert clair à talons bas (il était très important d’être à l’aise pour marcher ; les talons hauts la tentaient, mais comme toutes les tentations, on les payait plus tard). Au bout était cousu un nœud de cuir, vert également, et l’intérieur était bleu ciel. C’était ce bleu ciel qui l’avait séduite et elle imaginait le plaisir qu’elle éprouverait à glisser les pieds dans un tel environnement chaque matin. Les chaussures coûtaient plus cher que des souliers ordinaires, mais c’était compréhensible avec une telle doublure. Dès qu’elle les avait vues, elle avait su qu’elle devrait les acquérir. Avec elles, la bonne fortune qui était entrée dans sa vie depuis l’ouverture réussie de l’École de dactylographie pour hommes du Kalahari ne pouvait plus l’abandonner. C’étaient en outre des chaussures aptes à donner de l’assurance à leur propriétaire : la personne qui les portait pouvait parler avec autorité.
Les apprentis adoraient rester seuls. Ils avaient promis à Mr. J.L.B. Matekoni de ne fournir aucun devis aux clients susceptibles de se présenter, mais de poursuivre le travail en cours. Le break français couleur de boue stationné devant le garage posait de difficiles problèmes et ils s’activeraient dessus : il fallait réparer les deux portières, qui fermaient mal, et s’occuper du moteur, qui chauffait trop. Ils avaient l’habitude de cette voiture, sur laquelle ils avaient déjà travaillé à deux reprises, et ses problèmes constituaient pour eux une sorte de défi.
— Cette voiture française va vous tenir bien occupés, assura Mr. J.L.B. Matekoni. Mais méfiez-vous d’elle : c’est une menteuse.
— Une menteuse, Rra ? s’étonna le plus jeune des apprentis. Comment une voiture peut-elle mentir ?
— Ses instruments ne disent pas la vérité, expliqua Mr. J.L.B. Matekoni. Vous pouvez les régler autant que vous voulez, ils reviendront toujours à leurs vieilles habitudes. Une voiture qui se comporte ainsi est une menteuse. Vous ne pouvez pas faire grand-chose contre cela.
Laissés seuls, les apprentis se préparèrent du thé et s’assirent sur leurs bidons d’huile pendant une demi-heure. Charlie, l’aîné, appelait toutes les filles qui passaient, les invitant à venir visiter le garage.
— Il se passe plein de choses dans un garage ! criait-il. Allez, viens ! Viens jeter un coup d’œil ! Il y a plein de choses à faire ici pour une fille comme toi !
Le plus jeune des apprentis tentait de regarder ailleurs quand les jeunes filles passaient, mais sans grand succès. S’il ne pouvait résister à l’envie de les détailler des pieds à la tête, il se gardait pourtant de leur adresser la parole. Lorsqu’ils eurent terminé leur thé, ils conduisirent le break français couleur de boue jusqu’au nouveau pont élévateur que Mr. J.L.B. Matekoni venait de faire installer. C’était la première désobéissance, la pomme du jardin d’Éden, car ils avaient reçu des consignes très strictes : la seule personne habilitée à faire fonctionner le pont était Mr. J.L.B. Matekoni lui-même. Mais à présent, devant cette chance de hisser la voiture française en hauteur, ils furent incapables de résister.
Le pont élévateur fonctionna magnifiquement, élevant le véhicule avec une aisance consommée. Puis, soudain, il s’arrêta, le piston d’acier central étincelant d’huile, la voiture perchée en équilibre précaire au-dessus du mécanisme. L’aîné des apprentis appuya sur le bouton pour la faire redescendre, mais rien ne se produisit. Il réessaya, puis tourna le bouton en position arrêt pour le rallumer aussitôt, sans plus de succès.
— Cassé, dit le plus jeune apprenti. C’est ta faute.
Ils allèrent s’asseoir sur leurs bidons d’huile et contemplèrent misérablement la voiture surélevée.
— Qu’est-ce qu’il va dire, Mr. J.L.B. Matekoni ? demanda le plus jeune.
— Il va dire que nous n’avions pas à toucher à ça, répondit l’autre. Moi, je dirai que c’est un accident. Qu’on a placé la voiture juste au-dessus du pont et que le système s’est mis en marche tout seul. Que nous, on n’a rien touché.
Le jeune apprenti le dévisagea.
— Moi, je n’ai plus le droit de mentir, déclara-t-il. Maintenant que je suis sauvé, je n’ai plus le droit.
L’autre soutint son regard.
— Si c’est comme ça, tu vas nous mettre dans un sale pétrin. Un sale pétrin, vraiment !
Il s’interrompit.
— Si c’est comme ça, reprit-il, je dirai que c’est toi qui as fait ça. Je dirai que c’est toi.
— Tu ne vas pas me faire ça, quand même ! protesta le jeune. Et de toute façon, moi, je dirai la vérité. Le patron, il sait très bien quand on lui ment. Et Mma Ramotswe aussi. Tu ne pourras jamais lui faire croire ce que tu veux.
Il se tut un instant et réfléchit.
— Mais, reprit-il, il y a une chose qu’on peut faire.
— Ah oui ? fit son compagnon, moqueur. Et quoi ?
— Une chose.
Le jeune apprenti se laissa glisser du bidon d’huile et se mit à genoux.
— Ô Seigneur ! Faites redescendre cette voiture, s’il vous plaît.
Il y eut un silence. Dehors, un gros camion passa en faisant grincer sa boîte de vitesses. Une cigale se mit à chanter dans un buisson, et une colombe grise vint se poser brièvement sur un bouquet d’acacias tout proche. La chaleur pesait sur la terre.
Soudain, un sifflement retentit. Les deux garçons levèrent les yeux, surpris. L’air retenu prisonnier dans le système hydraulique commença à s’échapper, faisant redescendre gracieusement la colonne et son chargement jusqu’au sol.