CHAPITRE XI

Mma Ramotswe se rend dans un village, au sud de Gaborone

Elle partit au volant de la petite fourgonnette blanche. Le soleil matinal entrait à flots par la vitre ouverte, la chaleur de l’air caressait la peau de Mma Ramotswe, les arbres gris-vert, l’herbe brunissante et les plaines défilaient de chaque côté de la route. Il n’y avait guère de circulation : une camionnette de temps à autre, des minibus bondés qui bringuebalaient sur leurs mauvaises suspensions, un camion transportant des militaires en uniforme vert qui se mettaient à crier chaque fois qu’ils voyaient une fille au bord de la route, des voitures particulières qui fonçaient vers Lobatse, ou au-delà, où leurs propriétaires vaqueraient à des occupations diverses. Mma Ramotswe aimait la route de Lobatse. Au Botswana, les trajets semblaient souvent interminables, comme celui qui menait à Francistown, par exemple, avec sa route désespérément rectiligne. Lobatse, au contraire, n’était qu’à un peu plus d’une heure et il y avait toujours assez d’animation en chemin pour tromper l’ennui.

Les routes, pensait Mma Ramotswe, constituent la vitrine du pays. La façon dont les gens se comportaient sur les routes révélait tout ce qu’il fallait connaître sur le caractère national. Au Swaziland, où elle avait eu le malheur de s’aventurer une fois dans sa vie et dont elle avait gardé un souvenir épouvanté, le danger était présent partout, entre les conducteurs qui doublaient du mauvais côté et ceux qui ne respectaient pas les limites de vitesse. Là-bas, même le bétail faisait preuve d’une folle imprudence. On aurait dit que certaines bêtes se jetaient délibérément devant les voitures pour provoquer la collision, défiant les conducteurs au dernier moment. Tout cela parce que les Swazi formaient un peuple excité et peu soucieux d’autrui. Ils étaient comme ça et conduisaient comme ça. Les Batswana étaient plus prudents : ils ne jouaient pas les m’as-tu-vu, comme les Swazi tendaient à le faire, et roulaient calmement.

Bien sûr, le bétail restait toujours un problème sur la route, même au Botswana, et l’on ne trouvait personne dans le pays qui n’ait connu quelqu’un – ou connu quelqu’un qui connaissait quelqu’un – qui était un jour entré en collision avec une vache. Un tel accident pouvait se révéler désastreux et, chaque année, des gens étaient tués par des bêtes qui heurtaient leur voiture, empalant parfois le conducteur sur leurs cornes. C’était pour cette raison que Mma Ramotswe détestait conduire de nuit. Lorsqu’elle n’avait pas le choix, elle roulait lentement, scrutant l’obscurité devant elle, prête à freiner net si la forme noire d’une vache ou d’un taureau émergeait brusquement de l’ombre.

La voiture était le lieu idéal pour penser et, tout en conduisant, Mma Ramotswe réfléchissait aux dénouements possibles de sa mission peu commune. Plus elle pensait à Mr. Molefelo, plus elle admirait le courage dont il avait fait preuve en venant la voir. La plupart des gens se souciaient peu de leurs méfaits passés. Beaucoup les oubliaient même, de façon délibérée – si tant est que l’on pût faire un effort délibéré pour oublier – ou en laissant les souvenirs s’estomper tout seuls. Mma Ramotswe s’était demandé si l’on n’avait pas le devoir de garder les souvenirs présents à l’esprit et elle s’était dit que si. Déjà, la tradition voulait que l’on n’oublie pas les défunts. Il existait des rituels à cet effet, qui avaient pour objectif de vous rappeler vos devoirs envers vos grands-parents et vos arrière-grands-parents, et les parents et les grands-parents de ceux-ci aussi. Si on les oubliait, ils risquaient de dépérir, puis de mourir, non pas ici-bas, bien sûr, mais dans ces autres lieux où vivaient les ancêtres : quelque part, là-haut dans l’invisible. La moitié du Botswana pensait cela, l’autre moitié s’en remettait aux enseignements de l’Église, qui disait qu’une fois mort on allait au paradis, si on le méritait, bien sûr, et qu’on y était soigné par des saints et des anges et d’autres êtres du même type. Certains affirmaient qu’il y avait aussi du bétail au paradis, ce qui était sûrement vrai. Du bétail blanc à l’haleine sucrée et aux yeux marron délavé. Des bêtes saintes qui marchaient lentement et permettaient aux enfants – les enfants morts – de monter sur leur dos. Quelle chance pour ces petits qui n’avaient peut-être pas connu leur père et leur mère parce qu’ils étaient partis trop vite ! Quelle consolation ce devait être d’avoir ces bêtes très douces comme compagnes ! À cette pensée, Mma Ramotswe sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle avait perdu son bébé, sa petite fille ; où était-elle maintenant ? Elle espérait que l’enfant était heureuse et qu’elle l’attendait, qu’elle attendait ce moment où elle-même quitterait le Botswana pour monter au ciel. Mr. J.L.B. Matekoni se déciderait-il à fixer une date pour le mariage avant ce jour ? Elle le souhaitait de tout cœur, mais il ne semblait vraiment pas pressé. Peut-être pourraient-ils se marier au paradis, s’il continuait à repousser ainsi la décision. Cela coûterait certainement moins cher.

Pour revenir à Mr. Molefelo et à Mma Tsolamosese, il était difficile de prévoir la réaction de cette dernière quand la vérité sur ce qui s’était passé tant d’années auparavant lui serait révélée. Elle se mettrait en colère, c’était sûr, et déciderait peut-être même d’aller déposer plainte à la police. Mr. Molefelo n’avait pas envisagé cette éventualité lorsqu’il avait exprimé son désir de retrouver Mma Tsolamosese. Il était persuadé que l’affaire se réglerait à l’amiable, mais si Mma Tsolamosese portait plainte au commissariat local, la police se sentirait sans doute obligée de soumettre l’affaire aux tribunaux. Ce serait certes surprenant, après toutes ces années, mais Mma Ramotswe ne voyait pas quel article du Code pénal du Botswana pourrait empêcher quiconque de le faire. Certes, elle n’avait pas lu le Code pénal dans son intégralité. Elle ne l’avait même pas lu du tout, mais on pouvait se le procurer à l’Imprimerie nationale moyennant quelques pula. Il lui était déjà arrivé de tomber sur un exemplaire ici ou là et, un jour, elle en avait feuilleté un, mais ce que le Code cherchait à dire ne lui était pas apparu d’emblée. C’était le problème, avec les lois et le langage juridique. Ils utilisaient des formulations que peu de gens, en dehors des hommes de loi, comprenaient. Les Codes pénaux étaient bien jolis, mais elle se demandait s’il ne serait pas plus simple de se fonder sur quelque chose comme les Dix Commandements qui, moyennant quelques petites modernisations, fourniraient une base tout à fait valable de lignes de conduite, du moins de l’avis de Mma Ramotswe. Tout le monde savait qu’il était particulièrement mal de tuer. Tout le monde savait qu’il était mal de voler. Tout le monde savait qu’il était mal de commettre l’adultère et de convoiter les biens de son voisin… Elle hésita. Non, tout le monde ne le savait pas. Les gens ne le savaient pas du tout, ou, plutôt, ils ne le savaient plus. Il existait des enfants, d’horribles enfants effrontés, que l’on élevait en faisant tinter à leurs oreilles des messages contraires à ceux-là, et là était le problème, pensa-t-elle sombrement. Les gens étaient tout à fait prêts à abandonner leur femme ou leur mari lorsqu’ils s’en lassaient. S’ils se réveillaient un jour en songeant qu’ils pouvaient trouver quelqu’un de plus excitant que la personne qui partageait leur vie, ils partaient ! Comme ça, tout simplement ! Et l’on pouvait même aller plus loin, n’est-ce pas, en laissant tomber toutes sortes de gens. Si vous décidiez que vos parents commençaient à vous ennuyer, vous partiez ! Idem pour les amis. Ceux-ci devenaient parfois trop exigeants et, dans ce cas, il suffisait de partir. D’où provenaient ces nouvelles mentalités ? se demanda-t-elle. Elles n’étaient pas africaines et n’avaient évidemment rien à voir avec la vieille morale du Botswana. Elles devaient donc venir d’ailleurs.

Mma Ramotswe recentra une nouvelle fois ses pensées sur Mma Tsolamosese. Elle espéra que celle-ci ne serait pas tentée de remuer ces braises très anciennes en prévenant la police. Dans ce cas, elle l’informerait que Mr. Molefelo souhaitait s’excuser et lui acheter un nouveau poste de radio. Ils n’avaient pas évoqué les termes précis du dédommagement, mais il avait affirmé que l’argent ne serait pas un problème.

— Je paierai ce qu’il faut, avait-il dit. Ma conscience compte plus que l’argent à mes yeux. On peut obtenir tout l’argent que l’on veut à la banque, mais pas la paix de l’esprit.

Bon, elle verrait bien ce qui se passerait et agirait en conséquence. Il n’y en avait plus pour très longtemps à présent. Elle apercevait déjà la bifurcation vers le village, mal indiquée, et la route cahoteuse qu’il faudrait négocier pour atteindre le haut de la colline où se trouvait la maison de Mma Tsolamosese qui, si les indications obtenues se révélaient correctes, se situait à l’entrée de l’agglomération.

Une vieille femme était assise sur un tabouret devant la maison, en train de piler du grain dans un mortier en bois traditionnel. Elle s’interrompit lorsque la petite fourgonnette blanche s’immobilisa et se leva pour accueillir Mma Ramotswe.

Elles échangèrent les salutations de rigueur.

— Dumela, Mma, dit Mma Ramotswe. Avez-vous bien dormi ?

— Oui, Mma. J’ai bien dormi.

Mma Ramotswe se présenta et demanda à la femme si elle était bien Mma Tsolamosese.

La femme sourit. Elle avait une expression agréable et ouverte et Mma Ramotswe la prit aussitôt en sympathie.

— Oui, je suis Mma Tsolamosese. C’est ma maison.

Elle invita la visiteuse à s’asseoir sur une chaise de bois garnie de bandes de cuir. Celle-ci n’avait pas l’air solide, mais Mma Ramotswe savait que ces sièges traditionnels étaient bien conçus et pouvaient supporter son poids. La femme disparut ensuite à l’intérieur, pour revenir avec une tasse d’eau, qu’elle lui tendit. Mma Ramotswe l’accepta avec reconnaissance.

La maison était de taille moyenne pour un village comme celui-ci. Elle était carrée, avec un toit de chaume et des murs de boue séchée d’une belle couleur ocre. La porte d’entrée était peinte en blanc, mais le bas avait été griffe par un chien. De l’intérieur, qui était sombre, leur parvenaient des voix de fillettes.

— Il y a deux enfants qui habitent ici avec moi, expliqua Mma Tsolamosese : la fille d’un de mes fils, dont la femme est partie soigner sa mère à Shashe, et la fille de ma fille, qui est décédée. Je m’occupe de ces deux enfants.

— C’est le rôle de beaucoup de femmes, commenta Mma Ramotswe. Des enfants, et encore des enfants, tout le temps et jusqu’à notre mort. Il semble que nous autres femmes nous soyons là pour cela.

Mma Tsolamosese acquiesça. Elle étudiait Mma Ramotswe avec attention. Son regard intelligent passa du visage de la visiteuse à ses vêtements, puis elle se tourna vers la petite fourgonnette blanche et revint à Mma Ramotswe.

— Je me suis occupée d’enfants toute ma vie, déclara-t-elle. Cela a commencé quand j’avais quatorze ans et que je devais surveiller la fille de ma grande sœur. Cela a continué quand j’ai eu moi-même des enfants, et maintenant que je suis grand-mère, la tâche n'est pas terminée.

Elle s’interrompit un instant, avant de poursuivre :

— Mais pourquoi êtes-vous venue ici, Mma ? Cela me fait plaisir de vous rencontrer, mais je me demande pourquoi vous êtes là.

Mma Ramotswe se mit à rire.

— Je n’ai pas fait toute cette route pour bavarder d’enfants avec vous, en effet, avoua-t-elle. Je suis venue pour vous parler d’une chose qui s’est produite il y a très longtemps.

Mma Tsolamosese ouvrit la bouche pour répondre, mais se ravisa. Si elle était perplexe et curieuse d’en savoir plus, elle attendrait néanmoins que la visiteuse s’explique d’elle-même.

— Je crois que votre défunt mari était fonctionnaire dans l’administration pénitentiaire, commença Mma Ramotswe.

— Oui, répondit Mma Tsolamosese. C’était un bon mari. Il y a travaillé pendant des années et il avait un bon poste. Grâce à lui, je touche une pension.

— Vous viviez près de l’ancien aérodrome de Gaborone, c’est bien ça ? poursuivit Mma Ramotswe. Et vous louiez une chambre de votre maison à des étudiants ?

— Nous avons toujours fait ça, acquiesça Mma Tsolamosese. Cela arrondissait nos fins de mois, même si le loyer que pouvaient verser ces jeunes était modeste.

— Vous avez eu chez vous un garçon qui s’appelait Molefelo, reprit Mma Ramotswe. Il étudiait à l’Institut de technologie du Botswana. Vous vous souvenez de lui ?

Mma Tsolamosese sourit.

— Très bien. C’était un bon garçon. Très propre.

Mma Ramotswe hésita. La tâche n’allait pas être facile. Même avec le recul du temps, c’était une trahison de taille qu’elle était venue révéler. Cependant, elle devait le faire. Annoncer les mauvaises nouvelles faisait partie de son travail.

— Lorsqu’il demeurait chez vous, déclara-t-elle sans quitter Mma Tsolamosese des yeux, il y a eu un vol. Un homme a forcé votre fenêtre et vous a pris une radio. C’est bien ça ?

Mma Tsolamosese fronça les sourcils.

— Oui, c’est vrai. Ce n’est pas le genre de chose qu’on oublie. C’était une très bonne radio.

Mma Ramotswe prit une profonde inspiration. Il fallait continuer.

— C’est Molefelo qui l’a prise, déclara-t-elle. C’est lui qui a volé votre radio.

Tout d’abord, Mma Tsolamosese parut déconcertée. Puis elle tendit la main vers le mortier et plongea les doigts dans la farine de maïs.

— Mais non, dit-elle, ce n’est pas lui. Il vivait chez nous quand c’est arrivé. Vous vous trompez. C’est quelqu’un d’autre qui a volé la radio. Un prisonnier, je pense. Il est toujours dangereux d’habiter près d’une prison.

— Non, Mma, insista Mma Ramotswe d’une voix douce. Ce n’était pas un prisonnier. C’était Molefelo. Il avait un besoin urgent d’argent pour… pour quelque chose qu’il devait faire. Alors il a volé la radio et il a maquillé cela en cambriolage. Il l’a ensuite revendue cent pula à un homme près de la gare. Voilà ce qui s’est passé.

Mma Tsolamosese releva brutalement la tête.

— Comment le savez-vous, Mma ? Comment pouvez-vous en parler alors que vous n’étiez même pas présente ?

Mma Ramotswe soupira.

— Parce qu’il me l’a dit lui-même. Molefelo. Il a mauvaise conscience, il se sent mal depuis des années à cause de cette histoire et, aujourd’hui, il veut venir s’excuser auprès de vous. Il voudrait aussi vous acheter une nouvelle radio. Vous dédommager.

— Je ne veux pas de radio, rétorqua Mma Tsolamosese. Je n’aime pas la musique qu’on passe tout le temps de nos jours. Boum, boum, boum… Il n’y a plus de bonne musique.

— C’est important pour lui, insista Mma Ramotswe.

Elle marqua un temps d’arrêt.

— Ne vous est-il jamais arrivé de faire quelque chose de mal, Mma ?

Mma Tsolamosese la dévisagea.

— Cela arrive à tout le monde au cours de la vie…

— Oui, approuva Mma Ramotswe. Cela arrive à tout le monde. Mais n’avez-vous jamais eu envie de réparer le mal que vous aviez fait ? Ne vous rappelez-vous pas avoir eu ce désir ?

Le silence s’installa entre les deux femmes. Mma Tsolamosese avait détourné le regard et contemplait les collines, au loin. Assise sur son tabouret, elle se tenait les genoux. Lorsqu’elle répondit, sa voix était faible.

— Si, je me rappelle.

Mma Ramotswe ne perdit pas de temps.

— Eh bien, voilà ce que ressent Molefelo en ce moment. Ne voulez-vous pas lui donner une chance de vous demander pardon ?

La réponse ne fut pas immédiate, mais elle vint.

— Si, dit Mma Tsolamosese. Cela s’est passé il y a longtemps. C’est bien qu’il y pense encore aujourd’hui. Je ne veux pas prolonger la souffrance de son cœur.

— Vous avez raison, Mma, acquiesça Mma Ramotswe. En acceptant, vous ne pouvez pas mieux agir.

Elles restèrent assises dans la lumière du jour. Il y avait des haricots à écosser et Mma Ramotswe s’en chargea, pendant que Mma Tsolamosese continuait à broyer son grain, une main sur le pilon, l’autre au bord du mortier de bois. Elles avaient bu une tasse de thé abondamment sucré et se sentaient bien en compagnie l’une de l’autre. Mma Tsolamosese était désormais heureuse de recevoir bientôt des excuses et elle avait accepté que Mma Ramotswe lui amène Molefelo.

— Il était très jeune à l’époque, dit-elle. Ce qu’il a fait alors ne concerne pas l’homme qu’il est devenu.

— C’est vrai, dit Mma Ramotswe. Il n’est plus le même homme.

Une adolescente vêtue d’une robe verte fatiguée apparut soudain à la porte, pieds nus, et fit une petite révérence à Mma Ramotswe.

— C’est la fille de mon fils, expliqua Mma Tsolamosese. Elle m’aide beaucoup pour la petite. Amène-la dehors, Koketso. Amène-la pour qu’elle voie Mma.

La jeune fille retourna dans la maison et revint, chargée d’une fillette de deux ans, qu’elle déposa par terre. Une fois l’enfant sur ses pieds, elle lui tint la main pour l’aider à faire quelques pas hésitants.

— C’est la fille de la fille que j’ai perdue, déclara Mma Tsolamosese. Je m’en occupe, comme je vous l’ai dit.

Mma Ramotswe se pencha et prit la main de la fillette dans la sienne.

— C’est une très jolie petite fille, Mma, dit-elle. Elle deviendra une très belle femme.

Mma Tsolamosese la regarda un instant, puis détourna la tête. Mma Ramotswe pensa qu’elle l’avait offensée, mais ne parvint pas à comprendre de quelle façon. Il était tout à fait courtois de complimenter une grand-mère sur la beauté de sa petite-fille. Ne pas le faire eût même dénoté de la froideur.

— Fais-la rentrer, Koketso, ordonna Mma Tsolamosese. Elle doit avoir faim. Il y a de la bouillie près du poêle. Tu peux lui en donner.

L’adolescente prit l’enfant et battit en retraite dans la maison. Mma Ramotswe continua à écosser les haricots, mais risqua un coup d’œil à Mma Tsolamosese, qui s’était remise à piler le maïs.

— Je suis désolée si je vous ai peinée, dit-elle. Ce n’était vraiment pas mon intention.

Mma Tsolamosese lâcha son pilon. Sa voix, quand elle parla, trahissait une grande lassitude.

— Ce n’est pas votre faute, Mma. Vous ne pouvez pas savoir. Cette petite fille… Sa mère est morte de cette maladie qui court à travers tout le pays, et partout ailleurs. Voilà ce qui l’a tuée. Et sa fille…

Mma Ramotswe avait deviné la suite.

— Le docteur dit que sa fille tombera malade elle aussi, tôt ou tard. Elle ne vivra pas. Voilà pourquoi j’ai eu de la peine quand vous avez dit ça. Vous ne l’avez pas fait exprès, mais vous avez parlé de quelque chose qui n’arrivera jamais.

Mma Ramotswe repoussa le bol de haricots et s’approcha de Mma Tsolamosese, qu’elle entoura de son bras.

— Je suis désolée, Mma, murmura-t-elle. Je suis vraiment, vraiment désolée…

Il n’y avait rien d’autre à ajouter, mais tandis qu’elle demeurait là, partageant ce moment de souffrance intime, elle sut ce que Mr. Molefelo allait pouvoir faire.