CHAPITRE XVII

À la recherche de Tebogo

Oui, pensait Mma Ramotswe, le monde est parfois bien décourageant ! Toutefois, on ne pouvait passer son temps à songer aux choses qui n’allaient pas ou qui risquaient de mal tourner. Une telle attitude n’avait aucun intérêt, car elle rendait les situations encore pires qu’elles n’étaient. Il restait beaucoup de raisons de se sentir reconnaissant, quels que fussent les chagrins de ce monde. De plus, ressasser les épreuves et les souffrances de l’existence prenait du temps et les tâches ordinaires devaient être accomplies : il fallait gagner sa vie, ce qui, dans le cas de Mma Ramotswe, signifiait s’occuper de Mr. Molefelo et de sa conscience. Il y avait déjà plus d’une semaine qu’elle avait retrouvé Mma Tsolamosese, ce qui s’était révélé la partie la plus simple de l’enquête. À présent, il importait de rechercher Tebogo, la jeune fille que Mr. Molefelo avait traitée avec si peu d’égards.

Les renseignements dont elle disposait étaient maigres, mais si Tebogo était bel et bien devenue infirmière, son nom avait dû être enregistré quelque part et devait l’être encore. Cela servirait de point de départ et ensuite, si Mma Ramotswe ne trouvait rien de ce côté, il resterait plusieurs orientations possibles. Tebogo était originaire de Molepolole, lui avait dit Mr. Molefelo. Mma Ramotswe pourrait se rendre là-bas pour rencontrer des gens qui avaient connu la famille.

Il ne lui fallut guère de temps pour épuiser la première piste. Une fois localisé le fonctionnaire chargé de la formation des infirmières, il fut facile de savoir si une élève de ce nom avait été répertoriée comme infirmière au Botswana. La réponse était non, ce qui signifiait soit que Tebogo n’avait jamais suivi les cours, soit qu’elle n’avait pas obtenu son diplôme. Mma Ramotswe demeura pensive : peut-être la liaison de Tebogo avec Mr. Molefelo avait-elle eu, dans la vie de la jeune fille, des répercussions bien plus importantes qu’elle ne l’avait imaginé. L’existence des êtres est fragile ; on ne peut y interférer sans prendre le risque de transformer profondément les individus. Une remarque anodine, une intrusion irréfléchie faisaient parfois la différence entre une vie de bonheur et une vie de chagrin.

Une escapade à Molepolole ne serait pas déplaisante, et elle donnerait à Mma Ramotswe l’occasion de bavarder avec quelques amies qu’elle avait conservées là-bas. L’une d’elles, en particulier, était une employée de banque à la retraite qui connaissait tout le monde en ville. Sans doute serait-elle à même de lui parler de la famille de Tebogo. Peut-être Tebogo était-elle revenue vivre à Molepolole et Mma Ramotswe pourrait-elle lui rendre visite. Cela réclamerait un certain tact, surtout si l’intéressée s’était mariée. Il était probable qu’elle n’aurait pas parlé du bébé à son époux, car les hommes se montraient parfois possessifs et déraisonnables sur ces sujets. Eux, bien sûr, n’avaient pas à porter les petits sur leur dos durant les premières années, ils n’avaient pas à répondre chaque jour, chaque heure, chaque minute, aux besoins des enfants ; et pourtant, certains d’entre eux tenaient des discours très fermes sur la question.

Elle choisit une belle journée pour partir, un matin où l’air était vif et clair, le soleil pas trop chaud. Tout en conduisant, elle repensa aux événements des derniers jours, et en particulier à la liaison de Mma Makutsi avec Mr. Bernard Selelipeng. Cette découverte l’avait bouleversée sur le moment et, le lendemain matin, sa consternation avait atteint son comble lorsque Mma Makutsi s’était mise à lui parler abondamment de Mr. Selelipeng et du couple si bien assorti qu’ils formaient tous les deux.

— Je vous en aurais bien parlé plus tôt, avait-elle expliqué à son employeur, mais je voulais d’abord être sûre que notre histoire allait durer. Je ne voulais pas vous raconter que j’avais trouvé l’homme de ma vie, pour avoir à vous avouer une semaine plus tard que tout était fini. Je n’en avais pas envie.

À ces mots, les appréhensions de Mma Ramotswe avaient redoublé. Il y avait beaucoup à dire sur les vertus de la franchise ; elle pourrait très bien révéler tout de suite la vérité à Mma Makutsi et, d’ailleurs, ne pas le faire revenait à lui taire des informations que cette dernière était en droit de connaître. Ne se sentirait-elle pas trahie, songeait Mma Ramotswe, lorsqu’elle s’apercevrait qu’elle, Mma Ramotswe, avait su depuis le début que Mr. Selelipeng était marié et qu’elle ne lui en avait rien dit ? Si l’on ne pouvait obtenir une telle information d’une amie ou d’une collègue, qui était censé la fournir ? Cependant, lui faire d’emblée une telle révélation semblait trop brutal et empêcherait d’agir en amont – d’une manière ou d’une autre – pour atténuer le choc de cette découverte.

Il faudrait y réfléchir encore, même si Mma Ramotswe savait qu’au bout du compte il y aurait une inévitable déception pour Mma Makutsi, que l’on ne pourrait préserver à jamais de la vérité. Mais au fait, pensa-t-elle, qui me dit qu’elle ne le sait pas ? Mma Ramotswe était partie du principe que Mr. Selelipeng avait induit Mma Makutsi en erreur en se déclarant célibataire ou divorcé, mais rien ne prouvait que c’était le cas. Et si Mma Makutsi savait qu’il existait une épouse et des enfants quelque part ? Était-ce plausible ? Si elle désespérait de trouver l’âme sœur, une personne pouvait très bien accepter de jeter son dévolu sur le premier candidat venu, même si ce candidat était marié. Maintenant qu’elle y songeait, elle se souvenait de nombreux cas de femmes que cela n’avait pas dérangées de sortir avec un homme marié, espérant peut-être arracher ce dernier à son épouse, ou sachant très bien que cela n’arriverait pas, mais résolues à prendre du bon temps là où c’était possible. Les hommes, de leur côté, faisaient la même chose, même s’ils semblaient moins enclins à partager une femme avec un rival. Elle connaissait de nombreux messieurs qui entretenaient des liaisons avec des femmes mariées, dont ils savaient qu’elles ne quitteraient jamais leur époux.

Mma Makutsi ferait-elle une chose pareille ? se demanda-t-elle. Elle se souvint de la conversation gênée qu’elles avaient eue, il n’y avait pas si longtemps, lorsque Mma Makutsi avait souligné d’un ton désespéré qu’il était inutile de tenter de rencontrer des hommes dans les bars, dans la mesure où ceux qui les fréquentaient étaient tous mariés. Elle devait donc considérer ceux-ci comme hors jeu. Et cependant, face à l’un d’entre eux, surtout s’il était charmant, avec la raie au milieu et un sourire dévastateur, ne pouvait-elle pas décider que, même marié, il incarnait peut-être sa chance malgré tout ? Le temps passait pour Mma Makutsi. Bientôt, les hommes jeunes ne la regarderaient même plus et il ne lui resterait que la possibilité d’en épouser un vieux. Peut-être désespérait-elle de trouver le bonheur ? Peut-être connaissait-elle parfaitement la situation de Mr. Bernard Selelipeng ? Mais non. Non, songea Mma Ramotswe, c’était impossible. Elle ne m’aurait pas parlé avec un tel enthousiasme si elle avait su que la relation ne pourrait aller très loin. Elle aurait paru sur ses gardes, ou résignée, ou même triste. En tout cas, pas enthousiaste.

Mma Ramotswe se réjouit de devoir mettre de côté ces troublantes pensées. Elle était arrivée à Molepolole et engageait la petite fourgonnette blanche sur le mauvais chemin qui menait à la maison de sa vieille amie, Mma Ntombi Boko, ancienne caissière en chef de la Standard Bank de Gaborone, un poste qu’elle avait quitté à l’âge de cinquante-quatre ans pour prendre sa retraite à Molepolole, où elle animait désormais la branche locale de l’Association des femmes rurales du Botswana.

Elle trouva Mma Boko sur un côté de la maison, assise sous un auvent de toile installé pour créer un porche de fortune. Un petit four de brique avait été construit là, sur lequel reposait une grande marmite noircie.

L’accueil de Mma Boko fut chaleureux.

— Precious Ramotswe ! s’exclama-t-elle. Oui, c’est bien toi ! Je te vois de mes yeux, Mma !

— C’est moi, confirma Mma Ramotswe. Je suis venue te voir.

— Je suis bien contente ! reprit Mma Boko. J’étais là, en train de remuer cette confiture, et je me disais : Mais où sont les gens aujourd’hui ? Pourquoi est-ce que personne ne vient bavarder avec moi ?

— Et c’est à ce moment-là que je suis arrivée, compléta Mma Ramotswe. Juste au bon moment.

Elle savait son amie bavarde. Pour celle-ci, une journée passée sans occasions d’échanger et de commenter les dernières nouvelles faisait figure d’épreuve. Bien sûr, ses bavardages n’étaient pas mal intentionnés ; Mma Boko ne disait de mal de personne, mais elle était extrêmement intéressée par ce que faisaient les gens. Impressionnées par les oraisons funèbres qu’elle prononçait aux enterrements, où chacun avait le droit de se lever pour évoquer le défunt, ses amies avaient tenté de la convaincre de se présenter aux élections, mais elle avait repoussé cette idée en affirmant qu’elle aimait parler de choses intéressantes et que l’on ne parlait jamais de choses intéressantes au Parlement.

— Ils passent leur temps à discuter d’argent, de routes ou de sujets de ce genre. Bien sûr, c’est important et il faut des gens pour en parler, mais laissons ça aux hommes. Nous autres femmes, nous avons des questions plus importantes à traiter.

— Non, non, Mma, avaient protesté ses amies. C’est justement la mauvaise attitude ! Les hommes veulent que nous pensions ça ! Ils veulent nous laisser croire que les choses qu’ils discutent ne concernent pas vraiment les femmes. Mais c’est tout le contraire ! Elles nous concernent ! Et si nous laissons les hommes en parler et prendre les décisions, nous allons nous réveiller un jour pour nous apercevoir qu’ils ont tout arrêté et que ces nouvelles mesures leur conviennent bien mieux qu’à nous !

Mma Boko avait longuement réfléchi.

— Ce que vous dites n’est pas faux, avait-elle enfin répondu. À la banque, toutes les décisions étaient prises par des hommes. On ne me demandait jamais mon avis.

— Vous voyez ! s’étaient exclamées les femmes. Vous voyez comment cela fonctionne. Ils font toujours la même chose, les hommes. Nous, les femmes, nous devons nous lever et prendre la parole.

Mma Ramotswe examina la confiture que préparait Mma Boko et saisit la petite cuillère que son amie lui tendait pour y goûter.

— Elle est bonne, commenta-t-elle. Je dirais même que c’est la meilleure du Botswana.

Mma Boko secoua la tête.

— Il y a ici, à Molepolole, des femmes qui en font de bien meilleures. Un jour, je t’en apporterai et tu verras.

— Je ne peux pas croire qu’elles seront meilleures que la tienne, persista Mma Ramotswe en léchant la cuillère.

Elles s’assirent pour bavarder. Mma Boko parla de ses petits-enfants, au nombre de seize. Ils étaient tous intelligents, expliqua-t-elle, bien que l’une de ses filles ait épousé un homme plutôt bête.

— Mais il est gentil, rectifia-t-elle. Même s’il dit des choses idiotes, il est gentil.

Mma Ramotswe lui raconta la maladie de Mr. J.L.B. Matekoni et la façon dont Mma Potokwane s’était occupée de lui jusqu’à lui faire recouvrer la santé. Elle évoqua le déménagement au Tlokweng Road Speedy Motors et le partage des bureaux, ainsi que l’efficacité de Mma Makutsi. Elle lui parla aussi des difficultés que Motholeli rencontrait à l’école et de la mauvaise passe que traversait Puso.

— Les garçons ont souvent de mauvaises périodes, affirma Mma Boko. Parfois, cela peut durer cinquante ans.

Puis elles parlèrent de Molepolole, de l’Association des femmes rurales du Botswana et de ses projets. Enfin, lorsque ces multiples sujets eurent été épuisés, Mma Ramotswe posa à Mma Boko la question qui l’avait amenée jusque-là.

— Il y a une jeune fille, commença-t-elle, ou plutôt, il y avait une jeune fille, c’est devenu une femme maintenant, appelée Tebogo Bathopi. Il y a une vingtaine d’années, elle a quitté Molepolole pour aller suivre une formation d’infirmière à Gaborone. Je ne sais pas si elle a réussi à terminer ses études. En fait, je ne crois pas. Quand elle était à Gaborone, il lui est arrivé une chose que quelqu’un voudrait aujourd’hui réparer. Je ne peux pas t’expliquer de quoi il s’agit, mais je te garantis que celui qui lui a fait du mal a très envie de réparer ce qu’il considère aujourd’hui comme une mauvaise action. Il y tient vraiment. Seulement, il ne sait pas où se trouve cette fille. Il n’en a aucune idée. C’est pourquoi je suis venue te voir. Toi, tu connais tout le monde. Tu vois tout. J’ai pensé que tu pourrais m’aider à découvrir où habite cette femme, si elle est encore en vie.

Mma Boko reposa la cuillère avec laquelle elle remuait sa confiture.

— Bien sûr qu’elle est encore en vie ! s’exclama-t-elle en riant. Bien sûr qu’elle est encore en vie ! Elle s’appelle désormais Mma Tshenyego.

La surprise de Mma Ramotswe se manifesta sous la forme d’un large sourire. Elle n’avait pas imaginé que ce serait si facile, mais l’instinct qui l’avait poussée à s’adresser à Mma Boko se révélait justifié. C’était toujours la meilleure façon de recueillir des renseignements : aller tout simplement interroger une femme qui sait ouvrir ses yeux et ses oreilles et qui aime parler. Cela marchait toujours. Interroger des hommes ne servait à rien : ils n’étaient pas assez intéressés par les autres et leurs faits et gestes. Voilà pourquoi les vrais historiens de l’Afrique avaient toujours été les grand-mères, qui se souvenaient des lignées et des histoires qui les accompagnaient.

— Je suis très heureuse de l’entendre, Mma, déclara-t-elle. Peux-tu me dire où elle est ?

— Là-bas, répondit Mma Boko. À deux pas d’ici. Dans la maison qui est juste à côté. Tu la vois ? Tiens, regarde, c’est justement elle qui sort avec l’un de ses enfants, une fille qui a seize ans maintenant. C’est son aînée, sa première fille.

Mma Ramotswe se tourna dans la direction indiquée. Elle vit une femme devant la maison en compagnie d’une jeune fille vêtue d’une robe jaune. La femme lança du grain aux poules de la cour, puis la mère et l’adolescente regardèrent les poules picorer.

— Elle a beaucoup de poules, commenta Mma Boko, et elle fait partie de celles qui font très bien la confiture. Elle est toujours chez elle, à faire le ménage et la cuisine et à confectionner des choses. C’est une brave femme.

— Alors elle n’est pas devenue infirmière ? interrogea Mma Ramotswe.

— Non, elle n’est pas infirmière, répondit Mma Boko. Elle est intelligente et elle aurait pu le devenir. Peut-être que l’une de ses filles le sera.

Mma Ramotswe se leva pour prendre congé.

— Il faut que j’aille voir cette dame, dit-elle à Mma Boko. Mais avant, je dois te donner le cadeau que je t’ai apporté. Il est dans ma fourgonnette.

Elle se dirigea vers le véhicule et en sortit un paquet enveloppé dans du papier brun. Elle le tendit à Mma Boko, qui le déballa et découvrit une longueur de coton imprimé, suffisante pour confectionner une robe. Mma Boko serra le tissu contre elle.

— Tu es une femme très généreuse, Mma Ramotswe, dit-elle. Cela fera une très jolie robe.

— Et toi, tu es une amie très utile, répondit Mma Ramotswe.