CHAPITRE XVIII

Une radio est une petite chose

Mr. Molefelo se présenta à l’Agence No 1 des Dames Détectives le lendemain matin. Mma Ramotswe lui avait téléphoné pour lui proposer un rendez-vous quelques jours plus tard, mais il était si pressé de connaître les résultats de l’enquête qu’il l’avait suppliée d’avancer l’entretien.

— Je vous en prie, Mma, avait-il plaidé. Je ne peux pas attendre. Après tout ce temps, j’ai besoin de savoir vite. S’il vous plaît, ne me faites pas languir. Sinon, je vais rester sans rien pouvoir faire, à penser, penser sans arrêt.

Mma Ramotswe avait d’autres obligations, mais aucune n’était urgente et elle comprenait l’anxiété de son client. Aussi accepta-t-elle de le recevoir le lendemain matin, afin, expliqua-t-elle, de lui fournir les informations qu’il attendait. Cela nécessiterait bien sûr quelques préparatifs et il faudrait, en particulier, envoyer l’aîné des apprentis faire une course. Toutefois, cela restait réalisable.

Très ponctuel, il attendit dans sa voiture que la montre affiche onze heures pour frapper à la porte de l’agence. Mma Makutsi le fit entrer et retourna s’asseoir à son bureau. Mr. Molefelo salua Mma Ramotswe, puis regarda Mma Makutsi.

— Je ne suis pas sûr, Mma… commença-t-il.

Mma Ramotswe chercha le regard de Mma Makutsi et cela suffit. Les deux femmes savaient l’une comme l’autre qu’il existait des choses que l’on pouvait dire à une personne, mais pas à deux.

— Il faut que je passe à la poste, Mma, lança Mma Makutsi. Si j’y allais maintenant ?

— Excellente idée, approuva Mma Ramotswe.

Mma Makutsi quitta donc l’agence, non sans un regard blessé à Mr. Molefelo, qui ne remarqua rien. Dès qu’elle fut sortie, il prit la parole en se tordant les mains.

— Il faut que je sache, Mma, gémit-il. Il faut que je sache. Est-ce qu’ils sont tous morts ?

— Non, ils ne sont pas morts, répondit Mma Ramotswe. Enfin, Mr. Tsolamosese est mort, mais sa veuve vit toujours. Vous n’êtes pas venu trop tard.

Le soulagement détendit le visage de Mr. Molefelo.

— Dans ce cas, je peux faire ce que j’ai à faire, déclara-t-il.

— Oui, acquiesça Mma Ramotswe. Vous pouvez faire ce qu’il y a à faire.

Elle marqua une pause, puis reprit :

— Je vais d’abord vous parler de Tebogo. Je l’ai retrouvée, vous savez.

Mr. Molefelo hocha vivement la tête.

— Bien. Et… et que lui est-il arrivé ? Est-ce qu’elle allait bien ?

— Très bien, assura Mma Ramotswe. Je l’ai trouvée à Molepolole, sans difficulté. J’ai bu le thé avec elle et nous avons bavardé. Elle m’a raconté sa vie.

— Je suis…

Mr. Molefelo voulut parler, mais il s’aperçut qu’il n’avait rien à dire.

— Elle m’a expliqué que, finalement, elle n’avait pas suivi la formation d’infirmière, reprit Mma Ramotswe. Elle était très malheureuse que vous l’ayez obligée à régler le problème du bébé de cette façon. Elle m’a raconté que, pendant des mois, elle n’a pas cessé de pleurer et de faire des cauchemars.

— C’était ma faute, murmura Mr. Molefelo. Ma faute…

— C’est vrai, approuva Mma Ramotswe. Mais vous étiez jeune alors, non ? Les jeunes font des choses comme ça. C’est seulement après qu’ils regrettent.

— J’ai eu tort de lui dire qu’elle ne devait pas garder ce bébé. Je le sais bien.

Mma Ramotswe le considéra.

— Les choses ne sont pas aussi simples, Rra. Dans certaines circonstances, on ne peut pas demander à une femme de mettre un bébé au monde. Ce n’est pas toujours judicieux. Beaucoup de femmes vous le diront.

— Ce n’est pas le problème, répondit humblement Mr. Molefelo. Je vous dis juste ce que je ressens.

— Elle a également été dévastée par votre attitude envers elle, reprit Mma Ramotswe. Elle m’a dit qu’elle vous aimait et que vous lui aviez affirmé que vous l’aimiez aussi. Et puis, vous avez changé d’avis et ça l’a bouleversée. Elle m’a dit que vous aviez un cœur de pierre.

Mr. Molefelo baissa les yeux.

— C’est vrai. J’avais un cœur de pierre…

— Mais ensuite, elle a rencontré un autre garçon, qui l’a demandée en mariage. Il est entré dans la police, puis a trouvé un emploi de chauffeur de bus. Ils vivent à Molepolole et ils sont heureux. Ils ont cinq enfants. J’ai rencontré l’aînée des filles.

Mr. Molefelo l’écoutait avec attention.

— Et c’est tout ? interrogea-t-il. C’est tout ce qui s’est passé ? Vous ne lui avez pas dit que je regrettais ?

— Si.

— Et qu’a-t-elle répondu ?

— Elle a dit que vous ne deviez pas vous en faire. Que sa vie avait fini par s’arranger et qu’elle ne gardait aucune rancœur vis-à-vis de vous. Elle a dit qu’elle espérait que vous aviez été heureux vous aussi.

Elle s’interrompit.

— Je crois que vous aviez le désir de l’aider, d’une manière ou d’une autre, n’est-ce pas, Rra ?

Mr. Molefelo souriait, à présent.

— Je vous l’ai dit, Mma, et c’est vraiment mon intention. Je veux lui donner de l’argent.

— Ce n’est peut-être pas le meilleur moyen, objecta Mma Ramotswe. Imaginez la réaction du mari si cette femme reçoit de l’argent d’un ancien petit ami ? Il risque de ne pas apprécier du tout.

— Mais alors, que puis-je faire ?

— J’ai rencontré sa fille, expliqua Mma Ramotswe. Je vous l’ai dit. C’est une enfant intelligente. C’est elle qui rêve de devenir infirmière désormais. Cela lui tient beaucoup à cœur. Nous en avons discuté. Seulement, les places sont chères à l’école d’infirmières et ce sont les élèves qui ont les meilleurs dossiers scolaires qui sont acceptées.

— Est-elle intelligente ? s’enquit Mr. Molefelo. Sa mère l’était.

— Elle est assez intelligente, je crois. Mais elle aurait plus de chances si elle allait passer un an ou deux dans l’une de ces écoles privées qui coûtent cher. Là, on s’occupe bien des élèves. Ce serait un excellent atout pour elle.

Mr. Molefelo demeura un instant silencieux.

— Mais les frais de scolarité sont très élevés dans ces écoles, fit-il enfin remarquer. Cela coûte beaucoup d’argent.

Mma Ramotswe le regarda, le fixant droit dans les yeux.

— Je ne crois pas que vous puissiez réparer vos erreurs passées sans faire de vrai sacrifice, Rra. Qu’en pensez-vous ?

Mr. Molefelo soutint son regard, hésitant, puis sourit.

— Vous êtes maligne, vous ! Mais je crois que vous avez raison. Je paierai pour que cette jeune fille aille dans une bonne école, ici, à Gaborone. Je paierai.

Une moitié de la pilule est passée, songea Mma Ramotswe. À présent, il faut lui faire avaler l’autre moitié.

Elle regarda par la fenêtre. L’apprenti était parti un peu avant neuf heures et, même si l’on tenait compte des embouteillages aux carrefours et d’une ou deux erreurs dans les embranchements, il devrait arriver bientôt. Elle pouvait commencer en racontant comment elle avait retrouvé Mma Tsolamosese.

— Le père est mort, expliqua-t-elle. Il a pris sa retraite de la prison et il est décédé peu après. Mais Mma Tsolamosese, elle, va très bien. Elle reçoit une pension de veuve de l’administration. Je pense que cet argent lui suffit pour vivre. Sa maison est agréable et elle-même est bien entourée. Il me semble qu’elle est heureuse.

— C’est très bien, commenta Mr. Molefelo. Mais a-t-elle été en colère contre moi quand vous lui avez dit ce que j’avais fait ?

— Elle a été très surprise, répondit Mma Ramotswe. Au début, elle n’a pas voulu me croire. J’ai dû la convaincre que c’était la vérité. Ensuite, elle a estimé que vous étiez très courageux d’avoir confessé votre faute. C’est ce qu’elle a dit, en tout cas.

Mr. Molefelo, qui semblait heureux un instant plus tôt, reprit son air de chien battu.

— Elle doit me trouver odieux. Elle doit penser que j’ai abusé de son hospitalité. C’était vraiment scandaleux d’agir comme je l’ai fait.

— Elle comprend, affirma Mma Ramotswe. C’est une femme qui a une grande expérience de la vie. Elle sait que les jeunes gens commettent parfois de mauvaises actions. N’allez pas croire qu’elle est en colère, ni qu’elle vous en veut.

— Ah non ?

— Non. Et elle est très contente que vous lui présentiez vos excuses de vive voix. Elle est prête à les recevoir.

— Dans ce cas, je dois aller chez elle, décida Mr. Molefelo.

Mma Ramotswe jeta un coup d’œil par la fenêtre. La petite fourgonnette blanche venait d’apparaître à l’arrière du garage.

— Ce ne sera pas la peine, Rra, dit-elle. Mma Tsolamosese vient d’arriver. Elle sera là dans quelques instants.

Elle marqua un temps d’arrêt.

— Est-ce que ça va, Rra ?

Mr. Molefelo déglutit.

— Je suis très mal à l’aise, Mma. Je me sens très mal. Mais je crois que je suis prêt.

 

Mma Tsolamosese dévisagea l’homme qui se tenait devant elle.

— Tu as l’air en pleine forme, dit-elle. Tu étais plus mince autrefois. Mais tu étais jeune…

— Vous étiez ma mère, Mma. Vous preniez bien soin de moi.

Elle lui sourit.

— J’étais ta mère de Gaborone. Tu étais mon fils quand tu vivais chez moi. Aujourd’hui, je suis fière de toi. Mma Ramotswe m’a expliqué que tu avais bien réussi dans la vie.

— Mais j’ai commis une très mauvaise action quand je vivais chez vous, dit Mr. Molefelo. Votre poste de radio…

Mma Tsolamosese l’interrompit.

— Une radio n’est qu’une petite chose. Un homme est une grande chose.

— Je suis désolé, Mma, reprit Mr. Molefelo. Je suis désolé pour ce que je vous ai fait. Je n’ai jamais rien volé d’autre dans ma vie. C’était la seule fois.

— Ne te fais pas de souci, Rra, dit-elle. Je te l’ai déjà dit : une radio, ce n’est pas grand-chose.

Ils s’installèrent ensemble pendant que Mma Ramotswe préparait du thé. Puis, sirotant le liquide fort et sucré, ils se racontèrent leurs vies respectives. À la fin de la conversation, Mma Ramotswe prit Mr. Molefelo à part et lui parla à mi-voix.

— Il y a une chose que vous pouvez faire pour cette femme, expliqua-t-elle. Cela ne vous coûtera pas très cher, mais il y a une chose que vous pouvez faire.

Il jeta un coup d’œil à Mma Tsolamosese par-dessus son épaule.

— C’est une femme si bonne… murmura-t-il. Elle était déjà comme ça à l’époque et elle n’a pas changé. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir.

— Elle a une petite-fille, expliqua tout bas Mma Ramotswe. Une petite-fille qui ne vivra pas très longtemps, à cause de cette cruelle maladie. Mais tant qu’elle est là, vous avez les moyens de transformer sa vie. Vous pouvez donner à Mma Tsolamosese de l’argent pour cette enfant. Pour lui acheter de bonnes choses à manger. De la viande. De jolies robes. Même si la vie de cette petite fille est courte, vous en ferez une existence pleine de bonheur. Si vous le faites, Rra, vous aurez plus que réparé votre méfait d’il y a vingt ans.

Mr. Molefelo la considéra.

— Vous avez raison, Mma. Je peux faire cela. Ce n’est pas grand-chose.

— Alors, dites-le à Mma Tsolamosese, conseilla Mma Ramotswe avec un geste en direction de la vieille femme. Allez le lui dire.

Mma Tsolamosese écouta Mr. Molefelo sans l’interrompre. Puis, la tête baissée, elle prit la parole :

— J’ai toujours su que tu étais quelqu’un de bien, Rra, déclara-t-elle. Je le pensais déjà il y a vingt ans. Rien de ce que j’ai appris depuis, rien, n’a modifié cette opinion que j’avais de toi.

Elle releva la tête et lui saisit la main, tandis que Mma Ramotswe se détournait. Mr. Molefelo avait bien mérité cet instant, pensa-t-elle. Un instant qu’il devait vivre sans spectateurs.