CHAPITRE IX
L’administration
Mr. Molefelo avait fourni très peu de renseignements à Mma Ramotswe. Tout ce qu’elle savait sur les personnes qu’elle devait retrouver, c’était que Mr. Tsolamosese avait travaillé dans l’administration pénitentiaire, que la famille Tsolamosese avait habité un logement de fonction près de l’ancien aérodrome et que la petite amie, qui s’appelait Tebogo Bathopi, était originaire de Molepolole et voulait suivre des études d’infirmière. C’était plutôt maigre. Il avait dû se passer bien des choses en vingt ans. Tebogo s’était sans doute mariée et, dans ce cas, elle avait changé de nom. Mr. Tsolamosese avait sûrement pris sa retraite, si bien que sa famille avait dû déménager. Heureusement, il était difficile de disparaître au Botswana, où vivaient moins de deux millions d’habitants dotés d’une très saine curiosité qui les poussait toujours à se renseigner sur l’identité et l’origine de leurs prochains. Il se révélait donc quasi impossible de garder l’anonymat, même à Gaborone, car on avait toujours des voisins qui tenaient à savoir exactement ce que vous faisiez et comment s’appelaient vos parents. Si l’on voulait vraiment vivre incognito, il fallait s’exiler dans un lieu comme Johannesburg : là-bas, nul ne semblait se soucier d’autrui.
Retrouver la famille Tsolamosese serait donc relativement simple, songea Mma Ramotswe. Même si Mr. Tsolamosese avait pris sa retraite, il y aurait sans doute à la prison un ou plusieurs employés qui sauraient où il était allé. L’administration pénitentiaire représentait une petite communauté très unie. Ces gens-là vivaient tout près les uns des autres et les mariages entre familles étaient fréquents. Ils devaient se protéger mutuellement, car tous étaient guettés par le danger de voir un ancien prisonnier tenter de se venger, ce qui était arrivé une ou deux fois, Mma Ramotswe l’avait lu dans les journaux. Dans un cas, un prisonnier qui avait réussi à s’échapper s’était introduit chez son geôlier. Caché sous le lit, il avait attendu que le gardien s’endorme pour le poignarder à travers la couverture. L’incident avait beaucoup choqué, même si la victime avait survécu à l’attaque sans trop de séquelles et que le prisonnier avait été arrêté et roué de coups. Savoir qu’il existait des individus aussi malfaisants faisait froid dans le dos, pensa Mma Ramotswe. Comment un être humain pouvait-il infliger une telle violence à un autre être humain ? La réponse, bien sûr, c’était que ces gens-là avaient le cœur sec. Ils n’éprouvaient aucun sentiment positif et il leur était facile de commettre de tels actes. Dieu les jugerait, elle le savait, mais en attendant, ils pouvaient faire beaucoup de mal. Le pire, c’était qu’ils sapaient la confiance des gens. En règle générale, on pouvait se fier à autrui, mais en apprenant que de tels événements s’étaient produits, on commençait à se méfier de tout le monde, même dans un bon pays comme le Botswana. Bien sûr, c’était incroyablement pire ailleurs, mais même au Botswana, il fallait tenir fermement son sac à main lorsqu’on se promenait la nuit, au cas où un jeune armé d’un couteau surgirait pour vous détrousser. Pouvait-on imaginer conduite plus éloignée des vieilles traditions de courtoisie et de respect qui caractérisaient le Botswana traditionnel ? Comment réagirait Obed Ramotswe s’il revenait aujourd’hui et voyait ce qui se passait, que dirait ce père qui, lorsqu’il trouvait ne serait-ce qu’un billet d’un pula dans la rue, l’apportait aussitôt à la police, sans comprendre la surprise des agents face à une telle honnêteté ?
Mma Ramotswe résolut de diviser sa mission en deux parties. D’abord, elle trouverait la famille Tsolamosese et lui proposerait le dédommagement dont elle avait discuté avec Mr. Molefelo. Puis, une fois cette page du passé tournée, elle s’attaquerait à la tâche bien plus ardue de rechercher Tebogo. La première étape consista donc à téléphoner à la prison pour demander si Mr. Tsolamosese y travaillait encore. Comme elle s’y attendait, son interlocuteur ne connaissait personne de ce nom. Mma Ramotswe demanda à parler à l’employé le plus âgé du bureau.
— Pourquoi désirez-vous parler à une personne âgée, Mma ? lui demanda-t-on poliment.
— Parce que les personnes âgées savent plus de choses que les autres, répondit-elle.
Il y eut un silence à l’autre bout du fil. Puis, après un moment d’hésitation, le doyen de l’administration pénitentiaire prit la communication.
— J’ai cinquante-huit ans, Mma, déclara-t-il en se présentant. Est-ce que c’est assez vieux pour vous, ou cherchez-vous plutôt quelqu’un de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans ?
— Cinquante-huit ans, c’est parfait, Rra, assura-t-elle. Une personne de cinquante-huit ans sait généralement de quoi elle parle.
La remarque fut bien reçue.
— Je suis prêt à vous aider, si je le peux. Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
— J’aimerais savoir si vous vous souvenez de Mr. Tsolamosese, expliqua-t-elle. Il travaillait à la prison il y a quelques années. Peut-être n’y est-il plus aujourd’hui.
— Ah oui, fit la voix. J’ai travaillé avec lui. Il n’était pas très bavard. Il ne disait jamais rien, mais il était très appliqué et très compétent.
— Il ne travaille plus, donc ? pressa Mma Ramotswe.
— Non, il ne travaille plus. En fait, je suis désolé de devoir vous l’annoncer, mais il est mort.
Mma Ramotswe se sentit défaillir. Mais Mma Tsolamosese était peut-être encore en vie, elle, et dans ce cas, Mr. Molefelo pourrait s’adresser à elle pour lui présenter excuses et dédommagement.
— Il a eu une crise cardiaque, je crois, poursuivit la voix. Il y a huit ans. Il travaillait encore ici à l’époque, mais il était très malade et il a fini par mourir.
— Et sa veuve ? s’enquit Mma Ramotswe.
— Elle est partie, mais cela m’étonnerait que quelqu’un d’ici sache où elle est allée. Elle a dû retourner dans son village. Vous pourriez demander au service des pensions, bien sûr. Elle doit recevoir sa pension de veuve si elle est en vie. Et dans ce cas, ils ont son adresse. Vous pouvez toujours essayer.
— Vous êtes très aimable, Rra, dit Mma Ramotswe. J’ai quelque chose à donner à cette dame et vous m’avez aidée à la retrouver. Vous êtes très aimable.
— C’est mon métier d’aider les gens, affirma la voix.
— C’est très bien.
— Oui, dit la voix.
— J’espère que vous êtes très heureux dans la vie, reprit Mma Ramotswe. Vous m’avez apporté une aide précieuse.
— Je suis très heureux, assura la voix. Je pars à la retraite l’an prochain et je vais cultiver du sorgho.
— J’espère qu’il poussera bien, dit Mma Ramotswe.
— Vous êtes très aimable, Mma. Merci.
Ils se dirent au revoir et Mma Ramotswe raccrocha avec un sourire. Malgré tout, malgré cette multitude de changements et toute la confusion et l’incertitude que ceux-ci véhiculaient, malgré cette négligence qui entachait de plus en plus les relations entre les gens, il restait encore des individus qui parlaient avec la courtoisie appropriée, qui traitaient des inconnus d’une manière qui s’accordait avec les préceptes de la vieille morale botswanaise. Et lorsque cela se produisait, quand on était témoin d’un tel comportement, on pouvait se dire que, finalement, tout n’était pas perdu.
Sa prochaine tâche serait non pas un coup de téléphone, mais une visite. Elle connaissait le bureau qui gérait les pensions et elle s’y rendrait pour découvrir si Mma Tsolamosese recevait encore la sienne. Si oui, il faudrait obtenir son adresse. Cela s’annonçait difficile, mais pas impossible. Dans l’administration, la tendance voulait que la moindre donnée soit traitée comme confidentielle, même quand il n’y avait aucune raison à cela. Cependant, Mma Ramotswe avait déjà expérimenté certains moyens de contourner cet obstacle.
Lorsqu’elle arriva, peu après l’heure du déjeuner, le bureau des pensions était encore fermé. Mma Ramotswe se réfugia à l’ombre d’un arbre tout proche et attendit.
Bientôt, un employé à l’air somnolent ouvrit la porte et jeta un coup d’œil à l’extérieur.
Le bureau dans lequel on la fit entrer avait l’aspect et l’odeur propres aux administrations. Les meubles étaient exclusivement fonctionnels – chaises simples à dossier droit, bureaux à deux tiroirs. Sur le mur du fond était accrochée la photographie de Son Excellence, le président de la République du Botswana, et sur les autres, une carte du pays, divisée en districts administratifs, un calendrier fourni par la Botswana Gazette et un tableau encadré, criblé de traces de mouches, qui représentait du bétail assemblé autour d’un abreuvoir.
L’employé assis derrière le bureau posa sur Mma Ramotswe un regard las.
— Je suis à la recherche de la veuve d’un fonctionnaire, expliqua-t-elle en remarquant le col sale de la chemise de l’homme.
Ce garçon n’ira pas très loin dans la hiérarchie, pensa-t-elle. En général, les fonctionnaires soignaient leur apparence, dont ils étaient fiers, mais celui-là dérogeait à la règle.
— Nom ? lança-t-il.
— Le mien ?
— Nom du fonctionnaire.
Mma Ramotswe avait inscrit celui-ci sur une feuille de papier, qu’elle tendit à l’employé. Au-dessous, elle avait écrit : Administration pénitentiaire, ainsi que la date du décès de Mr. Tsolamosese.
L’homme regarda la feuille, puis disparut dans une salle tout en longueur aux étagères encombrées de dossiers. Mma Ramotswe le vit longer lentement les archives, puis s’arrêter soudain, extraire un dossier et consulter les documents qu’il renfermait. Puis il revint dans le bureau.
— Oui, dit-il. Il y a bien une veuve de ce nom. Elle reçoit une pension de l’administration pénitentiaire.
Mma Ramotswe sourit.
— Je vous remercie, Rra. Pourriez-vous me donner son adresse ? J’ai quelque chose à lui remettre.
L’employé secoua la tête.
— Non, je ne peux pas. Les données sur les allocataires sont confidentielles. Il n’est pas question que le monde entier défile chez nous pour nous demander où habite Untel ou Unetelle. Ce n’est pas tolérable.
Mma Ramotswe prit une profonde inspiration. C’était exactement ce qu’elle redoutait. Il faudrait désormais opérer avec une prudence extrême. Cet employé manquait d’intelligence et les individus comme lui pouvaient manifester une ténacité remarquable quand il était question de règlement. Étant incapables de faire la différence entre les requêtes justifiées et les autres, ils préféraient généralement refuser tout net la moindre dérogation au règlement, et il était alors inutile de chercher à leur faire entendre raison. La meilleure tactique consistait donc à ébranler leurs certitudes concernant la règle. Si l’on parvenait à les convaincre que celle-ci n’était pas ce qu’ils croyaient, il devenait peut-être possible d’en obtenir quelque chose. Cependant, la tâche était délicate.
— Mais ce n’est pas ce que stipule le règlement, affirma Mma Ramotswe. Je ne me permettrais jamais de vous apprendre votre métier – un homme intelligent comme vous n’a pas besoin qu’une femme lui explique comment faire son travail –, mais il me semble que vous interprétez mal ce que dit le règlement. Le règlement dit que vous n’avez pas le droit de donner le nom d’un allocataire. Il ne mentionne rien concernant l’adresse. L’adresse, vous pouvez la donner sans problème.
L’employé secoua la tête.
— Je ne crois pas que vous puissiez avoir raison, Mma. C’est moi qui connais le règlement. Vous, vous êtes le public.
— Oui, Rra. Je suis sûre que vous êtes très fort en matière de règlement. J’en suis certaine. Mais parfois, quand on doit connaître beaucoup de règles, il arrive qu’on les mélange. Vous, c’est à l’article 25 que vous pensez. Or, il s’agit en réalité de l’article 24b, alinéa i. C’est à cette règle que vous faites allusion, celle qui stipule qu’aucun nom d’allocataire ne peut être communiqué, mais qui ne parle absolument pas des adresses. La règle où il est question des adresses est l’article 18, qui a désormais été abrogé.
L’employé se balança d’un pied sur l’autre. Il se sentait mal à l’aise et ne savait pas très bien ce qu’il devait faire de cette femme qui lui donnait des numéros d’articles. Les règles portaient donc des numéros ? Personne ne lui en avait jamais parlé, mais c’était tout à fait possible.
— Comment connaissez-vous ces règles ? interrogea-t-il. Qui vous en a parlé ?
— Vous n’avez pas lu la Gazette du Gouvernement ? s’étonna Mma Ramotswe. Les règlements y sont généralement publiés, pour que tout le monde puisse les voir. Tout le monde a le droit de les connaître, puisqu’ils visent à protéger le public, Rra. C’est très important.
L’employé ne dit rien. Il se mordait les lèvres à présent. Mma Ramotswe le vit lancer un bref coup d’œil par-dessus son épaule.
— Bien sûr, reprit-elle, si vous n’êtes pas assez expérimenté pour traiter ces questions, je serais heureuse de m’adresser à quelqu’un de plus compétent. Peut-être y a-t-il, dans un autre bureau, une personne assez qualifiée pour connaître ces règles ?
L’employé plissa les yeux et Mma Ramotswe comprit qu’elle ne s’était pas trompée : s’il appelait quelqu’un en renfort, il perdrait la face.
— Je suis tout à fait qualifié, déclara-t-il avec hauteur. Et ce que vous dites des règles est tout à fait vrai. Je voulais juste voir si vous étiez bien informée. Je suis très heureux que vous le soyez. Si plus de membres du public connaissaient ces règles, notre travail serait beaucoup plus facile.
— Vous faites très bien votre travail, Rra, le félicita Mma Ramotswe. Je suis ravie d’avoir eu affaire à vous. Un employé moins expérimenté n’aurait rien su de ces règles.
L’employé hocha la tête d’un air solennel.
— Oui, dit-il. Enfin, voilà l’adresse de la dame que vous cherchez. Je vais vous l’écrire. C’est un petit village sur la route de Lobatse. Vous le connaissez peut-être. C’est là qu’elle vit.
Mma Ramotswe prit la feuille de papier des mains de l’employé et la glissa dans la poche de sa robe. Puis, après l’avoir remercié pour son aide, elle sortit en songeant qu’en fin de compte la bureaucratie représentait rarement un obstacle si on lui appliquait des notions de psychologie élémentaire, des notions que Mma Ramotswe avait toujours possédées en abondance.