CHAPITRE XV

Une cliente mécontente

Avec cette profusion de développements positifs, on n’avait guère eu le temps de songer à l’agence de détectives concurrente, et peut-être l’aurait-on même totalement oubliée sans deux événements venus rappeler l’existence de Mr. Buthelezi. Le premier fut la parution, dans la Botswana Gazette, d’une interview de ce dernier sur une pleine page du journal. L’article était surmonté d’une photographie du détective assis à son bureau, une cigarette dans une main, un téléphone sans fil dans l’autre. Il avait été repéré par Mma Ramotswe, et elle en fit la lecture à Mma Makutsi, qui sirotait pensivement – non sans une consternation croissante – une tasse de thé rouge.

De New York à Gaborone, via Johannesburg, annonçait le titre. « Un détective venu d’ailleurs. Nous avons bavardé avec le charmant Mr. Buthelezi dans son élégant bureau et nous lui avons demandé d’évoquer son métier de détective privé à Gaborone.

« — C’est assez difficile d’être le premier véritable détective privé de cette ville, a répondu Mr. Buthelezi Depuis quelque temps, comme chacun sait, une ou deux femmes s’essaient à ce métier en amateurs, mais elles ne possèdent, bien entendu, aucune formation. Je ne dis pas qu’elles ont tort de faire ce qu’elles font : on trouve toujours de petites affaires mettant en cause des enfants ou des choses sans grande importance. Je suis sûr qu’elles s’en sortent très bien dans ce genre d’activités. Mais pour ce qui est des enquêtes sérieuses, il faut évidemment faire appel à un vrai détective.

« J’ai été formé à la Police judiciaire de Johannesburg. Nous avions un entraînement très rude, étant donné le nombre de gangsters et de meurtres qu’on voit là-bas, si bien que je me suis vite endurci. Il faut être endurci pour exercer ce métier. Voilà pourquoi les hommes sont mieux placés que les femmes pour le faire. Ils sont plus endurcis.

« À la PJ, j’ai mené des centaines et des centaines d’enquêtes. J’ai arrêté des assassins célèbres, des voleurs de bijoux. Eh oui… Là-bas, des fortunes disparaissent comme ça, en un clin d’œil ! Il y avait aussi beaucoup de kidnappings. Enfin bref, tout cela faisait mon pain quotidien et j’ai vite remarqué que je comprenais de mieux en mieux la psychologie des malfaiteurs. C’est une expérience que je mets désormais au service de la population.

« Depuis l’ouverture de mon agence, je suis très occupé. On rencontre visiblement beaucoup de problèmes dans cette ville, et si des lecteurs veulent avoir des éclaircissements dans tel ou tel domaine, je suis leur homme. Je le répète, je suis l’homme qu’il vous faut.

« Vous me demandez quelles qualités l’on doit posséder pour faire un bon détective. Je dirais qu’il importe avant tout de comprendre le fonctionnement de la psychologie humaine. Ensuite, il faut savoir remarquer les détails. Nous devons être attentifs à tout – parfois aux toutes petites choses – pour découvrir la vérité. Un détective privé, c’est un peu comme un appareil photo : il prend sans cesse des clichés et les enregistre dans son cerveau en cherchant toujours à comprendre ce qu’il se passe. C’est là son secret.

« Vous me demandez comment on devient détective privé. La réponse, c’est qu’il faut suivre une formation sérieuse, de préférence à la PJ. Il ne suffit pas de poser une pancarte pour se proclamer détective. Certaines personnes l’ont fait, ici même, à Gaborone, mais cela ne peut pas marcher. La formation est indispensable.

« Cela peut également aider d’avoir séjourné à Londres ou à New York, ou dans des villes comme celles-là. Grâce à cette expérience, vous connaissez le monde et personne ne peut venir vous raconter d’histoires. J’ai été à New York et je sais exactement comment les détectives privés travaillent là-bas. J’en connais beaucoup. Ce sont des hommes extrêmement intelligents, ces détectives de New York, et d’ailleurs, la plupart sont devenus de très bons amis à moi.

« Seulement, à la fin de la journée, je me dis toujours : D’est en ouest et du nord au sud, c’est quand même chez soi qu’on est le mieux ! C’est pourquoi je suis revenu ici, à Gaborone, qui est la ville de ma mère et où j’ai suivi ma scolarité. Je suis un détective motswana qui a un nom étranger. Je connais beaucoup de choses et ce que je ne sais pas encore, je le découvrirai sans peine. Appelez-moi. Quand vous voulez. »

 

Sa lecture achevée, Mma Ramotswe laissa retomber le journal sur la table avec un geste de dégoût. Les fanfaronnades des hommes lui étaient depuis longtemps familières et elle se montrait indulgente à leur égard, mais là, Mr. Buthelezi allait trop loin. Toutes ces références à la supériorité des hommes sur les femmes en matière d’investigation privée la montraient clairement du doigt, elle et son agence, et même s’il était évident qu’une telle agressivité traduisait un manque de confiance en soi, il semblait impossible de ne pas réagir. Cependant, il fallait se méfier des pièges : Mr. Buthelezi n’attendait-il pas précisément une réaction, qui lui permettrait d’attirer encore une fois l’attention sur lui ? En outre – et c’était là le plus inquiétant –, l’interview ne manquerait pas de toucher une corde sensible chez une majorité de lecteurs du journal. Beaucoup de gens, supposait-elle, pensaient effectivement que Mma Ramotswe exerçait un métier masculin, tout comme ils estimaient que les hommes étaient plus aptes à conduire un train ou à piloter un avion. Mais n’avait-elle pas lu quelque part – et d’autres avaient dû le lire aussi, sans doute – que l’on se trouvait plus en sécurité quand c’était une femme qui tenait le volant ou les manettes ? La raison à cela, apparemment, était que les femmes se montraient plus prudentes et ne cherchaient pas à impressionner la galerie en prenant des risques. Voilà pourquoi, dans leur ensemble, elles roulaient moins vite que leurs collègues masculins. Et cependant, beaucoup d’hommes refusaient de le reconnaître et multipliaient les remarques désobligeantes à l’encontre des femmes au volant.

— Je vais mener ma petite enquête, Mma, résolut Mma Ramotswe. Pourriez-vous aller chercher Charlie ? Je voudrais lui faire lire ça.

Mma Makutsi afficha son scepticisme.

— Mais pourquoi, Mma ? Vous savez bien qu’il n’y a que les filles qui l’intéressent. Cet article ne lui fera ni chaud ni froid.

— C’est une expérience, expliqua Mma Ramotswe. Vous allez voir.

Mma Makutsi quitta le bureau et revint quelques minutes plus tard, accompagnée de l’aîné des apprentis. Celui-ci s’essuyait les mains sur le chiffon de coton que fournissait Mr. J.L.B. Matekoni dans le cadre de sa lutte contre la crasse.

— Oui, Mma ? s’enquit l’apprenti. Mma Makutsi m’a dit que vous aviez besoin de mes conseils. Moi, ça me fait toujours plaisir de donner des conseils. Eh, eh !

Mma Ramotswe ignora le commentaire.

— Lis ça, s’il te plaît, commanda-t-elle. J’aimerais avoir ton opinion.

Elle lui tendit le journal en désignant l’article et l’apprenti s’installa sur une chaise. Tandis qu’il lisait, ses lèvres bougeaient, et Mma Ramotswe observa l’air de concentration qui marquait son visage. Il ne lit jamais de journaux, pensa-t-elle. Il n’y a rien dans ce cerveau-là, à part des images de filles et de voitures.

Lorsqu’il eut terminé, l’apprenti releva la tête.

— Ça y est, j’ai lu, déclara-t-il en rendant le journal à Mma Ramotswe.

Elle remarqua les traces de doigts noires imprimées sur les bords du papier et prit soin de les éviter.

— Alors, Charlie, qu’est-ce que tu en penses ? interrogea-t-elle.

Il haussa les épaules.

— Ça me fait de la peine, Mma, répondit-il. Ça m’embête pour vous.

— Ça t’embête ?

— Oui. Ça m’embête parce que ça va vous poser des problèmes pour l’agence. Tout le monde va vouloir aller chez ce type, maintenant.

— Tu as donc été impressionné ?

Il sourit.

— Évidemment ! C’est un gars très intelligent. New York, vous vous rendez compte ? Et Johannesburg ! Ces grandes villes… Il sait de quoi il parle et il va avoir plein de travail. Je suis désolé parce que je ne veux pas que toutes les enquêtes soient pour lui.

— Tu es un garçon loyal, commenta Mma Ramotswe.

Et c’est là le problème ! ajouta-t-elle en son for intérieur tandis que l’apprenti se levait pour quitter la pièce.

— Eh bien, Mma, dit-elle en se tournant vers Mma Makutsi lorsqu’il fut sorti. Cela nous fournit des indications, non ?

L’assistante balaya l’air de la main.

— Ce garçon est idiot, nous le savons. Il ne faut pas croire ce qu’il raconte.

— Il n’est pas si idiot que cela, répliqua Mma Ramotswe. Pour obtenir son contrat d’apprentissage, il a dû passer des examens. Il se situe donc dans la moyenne parmi les jeunes de son âge. Alors, vous voyez, beaucoup, beaucoup de gens vont être impressionnés par ce Mr. Buthelezi. Et nous ne pouvons rien y faire.

 

Beaucoup de gens peut-être, mais pas tout le monde. Cet après-midi-là, alors que Mma Makutsi était partie à la mairie consulter le registre des naissances, des décès et des mariages pour le compte d’un client, Mma Ramotswe reçut la visite d’une femme dont l’opinion sur l’Agence Satisfaction Garantie et son prétentieux propriétaire se situait à l’opposé de celle de l’apprenti. Elle arriva dans une belle voiture neuve, qu’elle gara juste devant la porte de l’agence, et attendit poliment que Mma Ramotswe remarque sa présence pour franchir le seuil. Cette retenue faisait toujours plaisir à Mma Ramotswe ; elle ne pouvait supporter les manières modernes, qui vous autorisaient à pénétrer dans une pièce avant d’y avoir été invité, ou, pis encore, les gens qui s’autorisaient à entrer chez vous à leur guise et à s’asseoir sur votre bureau pour vous parler. Si un tel malotru se présentait, Mma Ramotswe s’interdirait d’ouvrir la bouche et elle garderait les yeux rivés sur le postérieur posé sur la table jusqu’à ce que l’intrus remarque sa désapprobation et libère le bureau.

La visiteuse était une femme d’une quarantaine d’années, l’âge de Mma Ramotswe, ou peut-être plus jeune. Elle était habillée avec goût, mais sans ostentation ; ses vêtements, associés à la voiture neuve garée à l’extérieur, indiquèrent à Mma Ramotswe tout ce qu’elle avait besoin de savoir sur sa situation financière. Cette femme, songea la détective, devait être cadre dans la fonction publique, ou même femme d’affaires. En tout cas, elle gagnait bien sa vie.

— Je n’ai pas pris rendez-vous, Mma, commença-t-elle, mais j’espérais que vous pourriez me recevoir quand même.

Mma Ramotswe sourit.

— Je suis toujours ravie d’avoir de la visite, Mma. Il n’est pas nécessaire de prendre rendez-vous. Cela me fait plaisir de parler, quelle que soit l’heure… dans les limites du raisonnable, bien sûr.

La femme accepta l’invitation à prendre un siège. Elle n’avait pas donné son nom, bien qu’elle eût respecté à la lettre les règles de politesse. Sans doute ne tarderait-elle pas à le faire.

— Je vais être franche, Mma, déclara-t-elle. Je n’ai aucune confiance dans les détectives privés. Je dois vous le dire.

Mma Ramotswe leva un sourcil. Si cette dame ne faisait pas confiance aux détectives privés, pourquoi venir à l’Agence No 1 des Dames Détectives, dont l’intitulé était, semblait-il, suffisamment clair ?

— Je suis navrée de l’entendre, Mma, répondit-elle. Peut-être pourriez-vous m’expliquer pourquoi ?

Son interlocutrice parut embarrassée.

— Je ne voulais pas être impolie, Mma, se reprit-elle. Seulement, je viens d’avoir une expérience désagréable avec une agence de détectives. C’est ce qui explique mon état d’esprit.

Mma Ramotswe hocha la tête.

— L’Agence Satisfaction Garantie ? Mr. Buthele…

Elle n’eut pas le temps d’achever.

— Oui, coupa la femme. Ah, cet individu ! Comment ose-t-il se qualifier de détective privé, je me le demande !

Mma Ramotswe fut intriguée. Elle eût aimé avoir Mma Makutsi à ses côtés, pour le plaisir de partager avec elle ce que son interlocutrice s’apprêtait à exposer. Des révélations qui s’annonçaient savoureuses ! pensa-t-elle. Avant de laisser la visiteuse s’expliquer, toutefois, l’idée lui vint qu’elle pourrait lancer une offre, au nom de la profession tout entière. Oui, c’était la meilleure chose à faire dans les circonstances présentes.

— Laissez-moi vous dire une chose, Mma, déclara-t-elle en levant une main. Si vous avez souffert à cause de l’un de mes confrères – et je dois vous avouer que cela ne m’étonne nullement –, sachez que l’Agence No 1 des Dames Détectives prendra à sa charge l’enquête que Mr. Buthe… que cet homme n’a manifestement pas traitée comme il le fallait. C’est l’offre que je vous fais.

La femme parut impressionnée.

— Vous êtes très bonne, Mma. Je ne m’y attendais pas en venant ici, mais j’accepte votre proposition avec joie. Je vois que les choses sont différentes dans cette agence.

— C’est vrai, acquiesça paisiblement Mma Ramotswe. Nous ne faisons pas de promesses que nous ne pouvons tenir. Nous ne sommes pas comme ça.

— Bien. À présent, laissez-moi vous expliquer ce qui s’est passé.

 

Elle s’était rendue à l’agence de Mr. Buthelezi après avoir lu sa publicité dans le journal. Le détective s’était montré courtois avec elle, même si elle l’avait trouvé un peu… écrasant.

— Mais je me suis dit que cela devait avoir un rapport avec son nom, ajouta-t-elle en scrutant Mma Ramotswe.

Celle-ci hocha la tête imperceptiblement. Il fallait mesurer ses paroles, mais tout le monde comprenait : on savait comment pouvaient être les Zoulous. Peut-être le terme juste était-il… euh… arrogant, ou encore, si l’on était plus charitable, très sûr de lui. Mais, bien entendu, on évitait d’exprimer ouvertement ce genre de jugement. Mr. Buthelezi se présentait comme un Motswana, et non comme un Zoulou, mais on ne pouvait écarter d’un revers de main l’ascendance paternelle, surtout lorsqu’on était un homme. Il fallait se rendre à l’évidence, estimait Mma Ramotswe : les garçons héritaient plus de leur père que de leur mère. Pouvait-on sérieusement douter d’une telle évidence ? Certaines personnes, apparemment, n’en étaient pas convaincues, mais elles se trompaient.

La femme poursuivit en exposant le motif qui l’avait poussée, au départ, à aller trouver Mr. Buthelezi.

— J’habite Mochudi, mais je suis née à Francistown. Je suis kinésithérapeute à l’hôpital. Je travaille avec des gens qui se sont cassé un membre ou qui se relèvent d’une grave maladie et ont besoin de réapprendre à marcher. C’est une des choses que nous faisons, mais il y en a d’autres. C’est un très bon métier.

— Et un métier très important, renchérit Mma Ramotswe. Vous pouvez être fière d’être kinésithérapeute, Mma.

La femme acquiesça.

— Je le suis. Enfin, je vis à Mochudi parce que j’y exerce. J’ai également quatre enfants, qui sont très contents d’aller à l’école dans cette ville. Le seul problème, c’est que mon mari travaille ici, dans la capitale, et qu’il n’aime pas faire le trajet en voiture tous les matins et tous les soirs. Nous avons donc investi nos économies dans un petit appartement. Comme je bénéficie d’un logement de fonction à Mochudi, cela nous a paru un bon arrangement.

Ce fut en entendant ces paroles que Mma Ramotswe comprit ce qui allait suivre. Depuis qu’elle avait ouvert l’Agence No 1 des Dames Détectives, elle avait reçu un afflux régulier de demandes d’enquêtes sur des époux dévoyés, ou soupçonnés de l’être. Ces craintes féminines se révélaient généralement fondées et Mma Ramotswe avait dû se faire la messagère de ces infidélités plus souvent qu’elle ne l’eût souhaité. Toutefois, cela faisait partie du métier et elle s’en acquittait avec dignité et compassion. Il ne faisait aucun doute à présent que cette nouvelle cliente s’apprêtait à exposer des soupçons de cet ordre : les maris qui travaillaient loin de chez eux n’étaient pas sages, même si certains, peu nombreux, le restaient.

Mma Ramotswe ne s’était pas trompée. La femme lui exposait à présent les craintes que lui inspirait son époux, ajoutant qu’elle était sûre, désormais, qu’il voyait une autre femme.

— J’avais l’habitude de lui téléphoner le soir, expliqua-t-elle. Nous évoquions ce qui s’était passé dans la journée et les enfants lui parlaient aussi. Cela revenait cher, mais il me paraissait important que les enfants parlent à leur papa. Seulement maintenant, il n’est plus chez lui quand j’appelle. Il dit que c’est parce qu’il adore marcher et qu’il sort se promener, mais c’est absurde. Je suis sûre que c’est un mensonge.

— En tout cas, cela y ressemble, répondit Mma Ramotswe. Il y a des hommes qui ne savent pas mentir.

La femme avait parlé de ses inquiétudes à Mr. Buthelezi et le détective lui avait promis d’étudier l’affaire, en lui demandant de reprendre contact avec lui un ou deux jours plus tard. Il avait dit qu’il suivrait le mari et pourrait ainsi informer sa cliente de ce qui se passait.

— A-t-il tenu parole ? demanda Mma Ramotswe, qui brûlait de savoir comment travaillait son rival.

— Il m’a affirmé que oui. Mais je ne le crois pas. Il m’a dit qu’il avait suivi mon mari et que celui-ci allait à l’église. C’est totalement ridicule. Mon mari ne fréquente pas les églises. J’ai essayé cent fois de l’y entraîner, mais il est paresseux. Quand il est rentré à la maison, le week-end dernier, je lui ai dit : « Si nous allions à l’église dimanche matin ? » Il m’a répondu que cela ne l’intéressait pas. S’il était vraiment devenu pratiquant, il aurait envie d’y aller aussi le dimanche. Pour moi, c’est une preuve.

Mma Ramotswe ne put qu’acquiescer.

— Mais il y a autre chose, poursuivit la femme. J’avais payé une grosse somme d’avance, et quand j’ai demandé à en récupérer une partie, Mr. Buthe… enfin, cet homme a refusé. Il m’a dit que l’argent était à lui maintenant. Je suis donc venue chez vous.

Mma Ramotswe sourit.

— Je ferai mon possible. Je vais voir si cette histoire d’église est vraie et, si ce n’est pas le cas – et je reconnais que cela ne semble pas très plausible –, je découvrirai ce qu’il fait vraiment et je vous le dirai.

Elles discutèrent encore d’un ou deux détails et Mma Ramotswe nota le nom et l’adresse du mari, ainsi que son lieu de travail.

— Je vous ai aussi apporté une photo, ajouta la femme. Cela vous aidera à le reconnaître.

Elle lui tendit le cliché en noir et blanc d’un homme qui fixait l’objectif. Mma Ramotswe y jeta un coup d’œil et vit un monsieur bien habillé au sourire engageant, avec une moustache et des cheveux soigneusement séparés en leur milieu par une raie. Bien qu’elle ne l’ait encore jamais vu, elle songea qu’il serait facile à repérer dans une foule.

— Cela me sera très utile, Mma, déclara-t-elle. Quand les clients ne nous fournissent pas de photographies, notre travail se révèle beaucoup plus compliqué.

Mma Selelipeng se leva.

— Je suis très en colère contre lui, dit-elle. Mais je sais qu’une fois que j’aurai trouvé celle qui cherche à me voler mon mari, elle aura affaire à moi. Je lui donnerai une bonne leçon.

Mma Ramotswe fronça les sourcils.

— Vous ne devez rien faire d’illégal, avertit-elle. Si c’est votre intention, je ne suis pas disposée à vous aider.

Mma Selelipeng leva les deux mains en un geste horrifié.

— Oh non, Mma, je ne ferai rien de tel ! Je compte juste lui parler. Pour la mettre en garde. C’est tout. Vous ne pensez pas que toute épouse a le droit de faire ça ?

Mma Ramotswe hocha la tête. Elle n’avait pas de temps à perdre avec les voleuses de maris ni avec les hommes infidèles. Les gens avaient le droit de protéger ce qui leur appartenait, mais elle était bienveillante et comprenait les faiblesses humaines. Ce Mr. Bernard Selelipeng avait sans doute seulement besoin qu’on lui rappelle gentiment ses devoirs d’époux et de père de famille. Un nouveau regard à la photographie suffit à l’en convaincre. Ce n’était pas un visage volontaire, estima-t-elle. Ce n’était pas le visage d’un homme prêt à quitter sa femme pour de bon. Il reviendrait, comme un galopin surpris en train de voler des melons. Mma Ramotswe en était convaincue.