CHAPITRE XIV

Mr. Bernard Selelipeng

— Je t’ai trouvé très courageux, commenta Mma Ramotswe sur le chemin du retour. Il n’est pas facile de tenir tête à Mma Potokwane, mais tu l’as fait.

Mr. J.L.B. Matekoni sourit.

— Je ne pensais pas en avoir le courage ! Seulement, quand j’ai regardé cette vieille pompe et que j’ai entendu les sons étranges qu’elle produisait, j’ai décidé que je n’y toucherais pas. Ce n’était plus possible, après toutes ces réparations. Il arrive un moment où l’on doit laisser les machines mourir.

— Tu sais, je la regardais pendant que tu lui parlais, enchaîna Mma Ramotswe. Elle n’en revenait pas. C’était comme si l’un des enfants lui répondait. Elle ne s’y attendait pas du tout.

Malgré sa surprise, cependant, Mma Potokwane avait abandonné la partie assez vite. Il y avait eu une tentative peu convaincue d’infléchir la décision de Mr. J.L.B. Matekoni et de le persuader de réparer encore la pompe – « juste une dernière fois » –, mais devant la détermination de l’intéressé, elle était vite passée à une autre question : qui allait-on solliciter pour subventionner la nouvelle pompe ? Bien sûr, il y avait une caisse de secours, destinée à subvenir aux besoins de la ferme et assez bien pourvue pour permettre de régler la facture, mais on n’y touchait qu’au cas extrême où l’on ne trouvait pas d’autre solution. Avant d’en arriver là, il existait certainement quelque part une personne que l’on pourrait convaincre que ce serait un honneur d’avoir une pompe à son nom. C’était une excellente façon d’obtenir des fonds. Certains individus aimaient faire le bien en catimini, versant de l’argent de façon discrète et anonyme, mais les autres, bien plus nombreux, préféraient faire œuvre de charité au vu et au su de tous et bénéficier d’un maximum de publicité. Cela n’avait aucune importance, bien sûr. L’essentiel était d’obtenir l’argent.

Mr. J.L.B. Matekoni n’avait pas quitté la ferme sans offrir une contribution positive. Après avoir lancé la triste nouvelle concernant la pompe, il avait passé une heure absorbé par le vieux minibus destiné au transport des orphelins, qui rencontrait un délicat problème d’allumage. Là non plus, ça ne pourrait durer éternellement et Mr. J.L.B. Matekoni se demandait dans combien de temps il lui faudrait annoncer la mort du véhicule à Mma Potokwane. Pour l’heure, il pouvait encore le maintenir en état de marche au moyen de rafistolages judicieux.

Pendant la réparation, Mma Ramotswe et Mma Potokwane avaient occupé leur temps en compagnie des assistantes maternelles. Mma Gotofede avait été consultée au sujet de son cake aux fruits, dont elle avait noté la recette pour Mma Ramotswe, y incluant deux ou trois astuces destinées à assurer la bonne consistance et le niveau d’humidité requis. Les deux femmes s’étaient ensuite rendues dans la nouvelle buanderie et Mma Potokwane avait fait la démonstration de l’efficacité des fers à repasser à vapeur que l’on venait d’acquérir.

— Les enfants doivent être propres et soignés, avait-elle expliqué. Un enfant bien vêtu est plus heureux qu’un enfant sale et débraillé. C’est un fait avéré.

La visite à la ferme des orphelins s’était donc révélée enrichissante. Après avoir parlé de la pompe dans le camion qui les ramenait au garage, Mma Ramotswe jugea le moment bien choisi pour évoquer le problème de Puso. Le message à délivrer à Mr. J.L.B. Matekoni s’annonçait délicat. Elle ne voulait pas que son fiancé y voie un blâme, ou qu’il pense que Mma Potokwane l’avait critiqué, mais elle devait néanmoins l’inciter à jouer un rôle plus concret dans la vie du petit garçon.

— Je lui ai parlé de Puso, commença-t-elle. Elle était désolée d’apprendre qu’il nous posait des problèmes.

— A-t-elle été surprise ? s’enquit Mr. J.L.B. Matekoni.

Mma Ramotswe secoua la tête.

— Pas du tout. Elle dit que les garçons sont toujours difficiles à élever. Elle dit que les hommes doivent passer du temps avec eux pour les aider. Sinon, ils sont désorientés et deviennent difficiles. Il faudrait que quelqu’un passe du temps avec Puso.

— Moi ? fit Mr. J.L.B. Matekoni. Ce doit être à moi qu’elle pense.

Mma Ramotswe se demanda s’il était fâché. Ce n’était pas facile à deviner avec lui. Elle ne l’avait vu en colère qu’une ou deux fois, mais il s’était si bien maîtrisé que cette saute d’humeur eût échappé à bien des interlocuteurs.

— J’imagine, répondit-elle. Elle suggère que tu fasses plus de choses avec lui. De cette façon, il te considérerait davantage comme un père. Ce serait bon pour lui.

— Ah, dit Mr. J.L.B. Matekoni, je vois. Elle doit penser que je ne suis pas un bon père.

Mma Ramotswe n’aimait pas mentir. Elle était une ardente partisane de la franchise, mais parfois il importait d’enjoliver un peu la réalité pour éviter de blesser.

— Pas du tout ! protesta-t-elle. Mma Potokwane a dit que tu étais le meilleur père dont un garçon puisse rêver. C’est ce qu’elle a dit.

C’était faux, mais Mma Potokwane aurait pu parler ainsi. D’ailleurs, si elle ne l’avait pas pensé, aurait-elle tant insisté pour confier les enfants à Mr. J.L.B. Matekoni ? Non, ce n’était pas un mensonge. C’était une interprétation.

Ces mots produisirent l’effet souhaité : Mr. J.L.B. Matekoni s’illumina, puis se gratta la tête.

— C’est gentil à elle d’avoir dit ça. Mais je vais essayer de faire plus de choses avec lui, comme elle le suggère. Je vais l’emmener en promenade dans mon camion.

— Quelle bonne idée ! s’empressa d’approuver Mma Ramotswe. Et peut-être pourrais-tu aussi jouer avec lui. Au football, par exemple.

— D’accord, acquiesça Mr. J.L.B. Matekoni. Je vais le faire, dès ce soir. Je vais faire tout ça.

Ce soir-là, Mma Ramotswe prépara le dîner et Mr. J.L.B. Matekoni emmena Puso dans son camion. Il le conduisit jusqu’au lac de retenue, le prit sur ses genoux durant la dernière partie du trajet et l’autorisa à tenir le volant sur la petite route cahoteuse. Au retour, ils s’arrêtèrent pour acheter des frites, qu’ils mangèrent ensemble dans le camion. Lorsqu’ils rentrèrent, Mma Ramotswe remarqua qu’ils souriaient tous les deux.

 

Le lendemain matin, dans les locaux communs à l’Agence No 1 des Dames Détectives et au Tlokweng Road Speedy Motors, l’humeur générale, si elle n’était pas à son meilleur, frisait toutefois l’optimisme. Mr. J.L.B. Matekoni savourait la satisfaction d’avoir eu gain de cause pour le remplacement de la pompe à la ferme des orphelins et il se réjouissait de l’évolution favorable de ses rapports avec Puso. Mma Ramotswe, qui partageait ces sentiments, sentit sa bonne humeur décupler en voyant arriver, par le courrier du matin, trois chèques de clients récalcitrants. Le plus jeune des apprentis arborait pour sa part un air de sérénité tranquille, comme s’il avait eu une vision, songea Mma Ramotswe, qui ne parvint pas à s’expliquer ce qui pouvait lui inspirer une telle béatitude. L’autre apprenti se montrait étrangement silencieux, sans toutefois afficher de mauvaise humeur. Il lui était arrivé quelque chose, estima Mma Ramotswe, mais là encore, elle ne parvenait pas à se figurer de quoi il pouvait s’agir, quoique, dans son cas, on pût imaginer que la découverte d’une fille à la beauté époustouflante l’avait réduit au silence et à la contemplation muette.

Le plus jeune apprenti eût adoré divulguer la nouvelle du miracle survenu la veille au Tlokweng Road Speedy Motors. Malheureusement, c’était impossible, du moins en ces lieux, étant donné les circonstances compromettantes dans lesquelles il avait eu lieu. Annoncer que la prière avait remis en marche la machine défectueuse impliquait un aveu impossible. À n’en pas douter, Mr. J.L.B. Matekoni se serait moins intéressé à la façon dont la voiture était redescendue qu’au fait qu’elle se soit retrouvée en hauteur, et cela aurait entraîné, au mieux, des réprimandes, au pis, une retenue sur salaire, que le contrat d’apprentissage autorisait en cas de mauvaise conduite. Aussi ne pouvait-il ni rapporter cet événement exceptionnel ni s’en octroyer le crédit. Il lui faudrait attendre le dimanche suivant pour pouvoir révéler à la communauté réunie dans l’église, aux frères et aux sœurs que ce genre de prodiges intéressait, que la prière avait produit un résultat concret et immédiat.

D’un naturel sceptique, l’aîné des apprentis s’était trouvé ébranlé par le lien évident qui semblait exister entre la prière et l’événement que celle-ci avait déclenché. Si son jeune collègue était capable d’un tel prodige, cela signifiait-il qu’il avait eu raison de s’engager dans la voie qu’il avait choisie ? Les implications d’une telle hypothèse étaient alarmantes : désormais, il faudrait prêter attention aux prédictions du benjamin, qui menaçait Charlie du courroux divin s’il persistait dans son attitude. Cela donnait à réfléchir.

Mma Ramotswe avait également noté une transformation dans l’attitude de Mma Makutsi. On pouvait fort bien imaginer que sa nouvelle robe et ses chaussures neuves y étaient pour quelque chose, ce genre de détails ayant certes une action positive sur l’humeur, mais manifestement, ce n’était pas tout. Ce qui frappait chez l’assistante, c’était un air de modestie affectée qui entachait chacun de ses gestes. À cela, il n’existait qu’une seule explication.

— Vous avez l’air heureuse aujourd’hui, Mma, lança-t-elle avec désinvolture tout en reportant le montant des chèques et le nom de leur signataire dans son livre de comptes.

Mma Makutsi esquissa un geste vague de la main droite.

— C’est une bonne journée. Vous venez de recevoir ces trois chèques.

Mma Ramotswe sourit.

— C’est vrai, répondit-elle. Mais il nous est déjà arrivé de recevoir des chèques et cela n’a jamais eu ce genre d’effet sur vous. Il y a autre chose, n’est-ce pas ?

— C’est vous la détective, Mma, répondit Mma Makutsi, espiègle. À vous de me dire ce que c’est.

— Vous avez rencontré quelqu’un, déclara Mma Ramotswe sans détour. Vous avez le comportement d’une femme qui vient de rencontrer un homme.

Mma Makutsi afficha sa stupéfaction.

— Eh bien ! Chapeau !

— Voilà, reprit Mma Ramotswe. Je le savais. Je suis très heureuse pour vous, Mma. J’espère qu’il est sympathique.

— Oh oui, très sympathique ! acquiesça Mma Makutsi avec enthousiasme. Et très beau aussi. Il porte la moustache et la raie au milieu.

— C’est intéressant, commenta Mma Ramotswe. Moi aussi, j’aime les moustachus.

Elle se demanda si Mr. J.L.B. Matekoni pourrait se laisser convaincre de se faire pousser la moustache, mais estima cela peu probable. Elle l’avait entendu parler aux apprentis de la nécessité d’être bien rasé pour un mécanicien. Cela devait avoir un rapport avec le cambouis, omniprésent au garage, conclut-elle.

Elle attendit que Mma Makutsi complète sa description, mais cette dernière, occupée à passer en revue une pile de factures du garage, demeura silencieuse. Déçue, elle retourna à son livre de comptes.

— Et il a un très beau sourire, ajouta soudain Mma Makutsi. C’est l’un de ses atouts.

— Ah oui ? fit Mma Ramotswe. Êtes-vous allée danser avec lui ? Les moustachus sont souvent de bons danseurs.

Mma Makutsi baissa la voix.

— En fait, nous ne sommes pas encore sortis ensemble, expliqua-t-elle. Mais cela ne saurait tarder. C’est peut-être pour ce soir.

 

Mr. Bernard Selelipeng fut le premier élève à arriver ce soir-là. Il frappa à la porte de la salle paroissiale avec vingt bonnes minutes d’avance sur l’horaire habituel. Mma Makutsi était déjà là depuis une demi-heure, soucieuse de préparer les exercices, et elle avait dû retoucher le croquis à la craie sur le tableau noir. De jeunes scouts s’étaient réunis dans le local au cours de l’après-midi et ils avaient laissé des marques de doigts sur le dessin du clavier, nécessitant une rectification pour le majeur de la main droite et l’auriculaire de la gauche.

— Ce n’est que moi, Mma, annonça-t-il en entrant. Bernard Selelipeng.

Elle leva les yeux et lui sourit. Elle remarqua la raie impeccable, les cheveux brillants et le col soigneusement boutonné. Elle vit aussi les chaussures cirées avec application, autre très bon signe, songea-t-elle, et qui laissait supposer qu’il apprécierait les nouvelles chaussures vertes qu’elle portait.

Elle continua de sourire, tandis qu’il gagnait sa place. Il saisit son devoir, qu’elle avait déposé sur sa table, et commença à lire les commentaires inscrits au crayon. Mma Makutsi le quitta des yeux et entreprit de se concentrer sur la pile de papiers posés devant elle, mais elle ne put s’empêcher de guetter la réaction de son élève.

Celui-ci releva soudain la tête et elle sut aussitôt qu’elle avait bien fait. Après avoir plié sa feuille, il vint se poster devant elle.

— J’espère que vous ne m’avez pas trouvé indélicat, Mma, dit-il. Je voulais écrire la vérité, et c’est la vérité.

— Mais bien sûr que non ! assura Mma Makutsi. J’ai été au contraire très heureuse de vous lire.

— Et vous m’avez donné exactement la réponse que j’espérais, reprit-il. J’aimerais vous inviter à prendre un verre avec moi ce soir après le cours. Êtes-vous libre ?

Bien sûr qu’elle était libre ! Si, durant la classe, elle parut absorbée dans l’enseignement de la dactylographie, elle ne pensa à rien d’autre qu’à Mr. Bernard Selelipeng et elle eut toutes les peines du monde à adresser ses questions à l’ensemble des élèves, plutôt qu’à l’homme élégant et souriant assis au milieu de la deuxième rangée. Tant d’interrogations nécessitaient des réponses ! Quel métier exerçait-il, par exemple ? D’où venait-il ? Quel âge avait-il ? Elle lui donnait trente-cinq à quarante ans, mais avec les hommes, il était difficile d’avoir des certitudes.

À la fin du cours, lorsque tous les élèves, sauf un, se furent dispersés, Bernard Selelipeng aida Mma Makutsi à ranger et à fermer la salle. Puis il l’escorta jusqu’à sa voiture – encore un bon signe – et ils se mirent en route vers un bar qu’il connaissait, à la périphérie de la ville, sur la route de Francistown. Elle éprouvait un sentiment de plaisir intense à se trouver ainsi dans la voiture d’un homme, comme ces dames qui avaient la chance de se faire conduire par leur époux ou leur amoureux et arboraient un air confiant de propriétaire. Elle se sentait tout à fait à l’aise, ainsi transportée dans une voiture, avec un beau moustachu au volant. Comme il devait être facile de s’habituer à cela ! Plus de longues marches sur des chemins poussiéreux foulés par des milliers de pieds, plus de frustrantes attentes pour monter dans un bus étouffant et bondé qui vous emmenait d’un point à un autre dans un état d’inconfort extrême pour un pula ou deux…

Bernard Selelipeng lui lança un coup d’œil, suivi de l’un de ses sourires éclatants. Ce sourire, songea-t-elle, était son trait le plus charmant. C’était un sourire engageant et chaleureux dont on pouvait imaginer sans peine faire son quotidien. Un mari grimaçant se révélerait pire que pas de mari du tout, mais un mari qui vous souriait de cette façon ferait battre chaque jour le cœur de son épouse.

Ils parvinrent au bar. Mma Makutsi le connaissait pour être passée devant, mais elle n’y était jamais entrée. C’était un établissement assez chic, où l’on pouvait aussi dîner si on le souhaitait. Il y avait une musique de fond lorsqu’ils entrèrent et un serveur apparut très vite pour prendre leur commande. Bernard Selelipeng opta pour une bière et Mma Makutsi, qui ne buvait jamais d’alcool, pour un soda avec des glaçons.

Bernard Selelipeng fit tinter son verre contre celui de sa compagne et sourit de nouveau. Ils n’avaient guère parlé dans la voiture, mais à présent, il lui demanda poliment où elle habitait et comment elle gagnait sa vie dans la journée. Mma Makutsi hésita à lui parler de l’Agence No 1 des Dames Détectives, craignant de l’inhiber en se présentant comme détective – même si elle n’était qu’assistante-détective –, et elle répondit donc qu’elle était secrétaire de direction au garage Tlokweng Road Speedy Motors.

— Et vous, Rra ? interrogea-t-elle à son tour. Quel métier faites-vous ?

— Je travaille au bureau des diamants, expliqua-t-il. Je suis DRH. Directeur des ressources humaines.

Cette réponse impressionna Mma Makutsi. À la compagnie des diamants, les postes étaient stables et bien rémunérés, et c’était une bonne chose, pensa-t-elle, d’être DRH, d’avoir un métier aux consonances aussi modernes. En y songeant toutefois, elle se demanda pourquoi un chef du personnel, beau et dans la force de l’âge, et qui possédait en outre une voiture à lui, n’était pas marié. Il devait compter parmi les meilleurs partis de Gaborone et pourtant, c’était sur elle, Mma Makutsi, qu’il avait jeté son dévolu, alors qu’elle n’était certainement pas la plus séduisante des femmes. S’il se rendait par exemple à l’Institut de secrétariat du Botswana et se garait devant l’établissement, il n’aurait aucune difficulté à faire monter dans sa voiture des filles plus à la mode et plus jeunes qu’elle. Et pourtant, c’était elle qu’il avait choisie. Elle jeta un coup d’œil à la main gauche de son compagnon lorsqu’il porta son verre à ses lèvres : il n’y avait pas d’alliance.

— Je vis seul, déclara Bernard Selelipeng. J’ai un appartement dans l’un des immeubles à l’entrée du Village. Ce n’est pas loin de votre garage. C’est là que j’habite.

— Ce sont de très beaux immeubles, commenta Mma Makutsi.

— J’aimerais vous montrer mon appartement un de ces jours, reprit Bernard Selelipeng. Je suis sûr qu’il vous plaira.

— Mais pourquoi vivez-vous seul ? s’enquit Mma Makutsi. La plupart des gens n’aiment pas la solitude.

— Je suis divorcé. Ma femme est partie avec un autre homme et elle a pris les enfants. C’est pourquoi je me retrouve seul.

L’idée qu’une femme puisse quitter un homme comme celui-là étonna Mma Makutsi, mais bien sûr, l’épouse en question était peut-être légère. Dans ce cas, un homme plus fortuné, moins discret, avait dû lui tourner la tête – même si Bernard Selelipeng ne semblait manquer de rien.

Deux ou trois heures durant, ils bavardèrent sans voir le temps passer. Bernard Selelipeng était drôle et plein d’esprit et elle rit beaucoup aux descriptions qu’il lui fit de ses collègues de travail. Elle parla des deux apprentis et cela amusa son compagnon. Puis, peu avant dix heures, il consulta sa montre et annonça qu’il serait heureux de la raccompagner chez elle, car il avait une réunion importante de bonne heure le lendemain et qu’il ne voulait pas arriver en retard. Ils regagnèrent donc la voiture, puis roulèrent dans la nuit. Une fois parvenus à la maison dans laquelle elle louait sa chambre, il s’arrêta, mais sans éteindre le moteur. Là encore, c’était un signe positif.

— Bonne nuit, dit-il en lui effleurant l’épaule. Je vous reverrai au cours demain soir.

Elle lui adressa un sourire encourageant.

— Vous avez été très gentil, répondit-elle. Merci pour cette soirée.

— J’ai hâte de ressortir avec vous. Il y a un film qui me tente au cinéma. Peut-être pourrions-nous aller le voir ensemble ?

— J’en serais très heureuse.

Elle regarda la voiture descendre la rue et ses lumières rouges décroître peu à peu dans l’obscurité. Elle soupira ; cet homme était si gentil, si bien élevé ! C’était une sorte de Mr. J.L.B. Matekoni, en plus séduisant ! Quelle coïncidence que Mma Ramotswe et elle-même aient toutes les deux trouvé des hommes aussi bons, alors qu’il existait tant de charlatans et d’imposteurs dans ce monde !