CHAPITRE VII

Ce qu’a fait Mr. Molefelo

Assis sur son rocher au-dessous du grand ciel vide, observé par un petit troupeau de bétail qui s’était assemblé non loin, Mr. Molefelo raconta à Mma Ramotswe, son confesseur, ce qu’il avait fait de nombreuses années auparavant.

— Je suis venu à Gaborone à l’âge de dix-huit ans. J’avais grandi dans un petit village proche de Francistown, où mon père était secrétaire du conseil municipal. Là-bas, c’était un poste important, mais pas ailleurs. Quand je suis arrivé à Gaborone, je me suis aperçu qu’un secrétaire de conseil municipal n’était rien ; nul n’avait entendu parler de lui.

« J’avais toujours été habile de mes mains, si bien que mon école m’a obtenu une place à l’Institut universitaire de technologie du Botswana, qui, à l’époque, était plus modeste qu’aujourd’hui. Je me débrouillais bien dans les matières scientifiques et je pense que mon père espérait me voir un jour dessiner des fusées ou quelque chose comme cela. Il ignorait qu’on ne pratique pas ce genre d’activités à Gaborone. Pour lui, la capitale était un endroit où tout pouvait arriver.

« Ma famille n’était pas riche, mais j’ai reçu une bourse du gouvernement pour m’aider dans mes études à l’IUT. Cette somme couvrait les frais de scolarité et me permettait de vivre très simplement. Ce n’était pas facile, j’avais souvent faim, mais cela n’a pas d’importance quand on est jeune. Manquer d’argent ne pose pas de problème à cet âge, parce qu’on sait que cela ne durera pas et qu’un jour ou l’autre on gagnera bien sa vie et que l’on mangera à sa faim.

« L’IUT se chargeait de trouver des foyers d’accueil aux étudiants qui n’avaient pas de famille à Gaborone. C’étaient des gens qui disposaient d’une pièce supplémentaire, ou même, parfois, d’un simple abri qu’ils voulaient louer. Certains d’entre nous se retrouvaient dans des logements inconfortables, loin de l’école. D’autres avaient plus de chance et bénéficiaient de chambres à l’intérieur de maisons où ils étaient nourris et traités comme des membres de la famille. Ce fut mon cas. J’avais une chambre dans une maison, près de la prison, chez une famille dont le père appartenait à l’administration pénitentiaire. La maison comprenait trois chambres et je partageais la mienne avec un autre élève de l’IUT. Il étudiait tout le temps et ne faisait pas de bruit. Il était très gentil avec moi et me donnait toujours la moitié des miches de pain qu’il recevait gratuitement de son oncle, qui travaillait dans une boulangerie. Il avait aussi un autre oncle boucher qui nous fournissait en saucisses. En fait, je crois que ce garçon ne payait jamais rien. Ses vêtements, gratuits eux aussi, lui venaient d’une tante vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter.

« La maîtresse de maison s’appelait Mma Tsolamosese. Elle était très grosse – un peu comme vous, Mma – et elle nous traitait avec beaucoup de gentillesse. Elle s’assurait que mes chemises étaient bien propres et repassées, en m’expliquant que ma mère devait sûrement compter sur elle pour cela. “Moi, je suis ta mère de Gaborone, disait-elle. Tu as une mère là-bas, près de Francistown, et une autre ici. Celle d’ici, c’est moi.”

« Son mari était un homme silencieux. Il n’aimait pas son travail, je crois, parce que, lorsqu’elle lui demandait comment s’était passée sa journée à la prison, il secouait simplement la tête et répondait : “Les prisons sont remplies de gens mauvais. Ils se comportent mal du matin au soir. Voilà comment ça s’est passé aujourd’hui.” Je ne me souviens pas de l’avoir entendu en dire davantage.

« J’étais très heureux de vivre dans cette maison et d’étudier à l’IUT. J’étais heureux aussi parce que j’avais une petite amie. Quand j’étais chez moi, au village, je rêvais de trouver une fille qui accepte de parler avec moi, mais aucune ne semblait s’intéresser à moi. Quand je suis arrivé à Gaborone, j’ai vu que beaucoup de filles cherchaient à rencontrer des garçons de l’IUT, parce qu’elles savaient que nous aurions un bon métier un jour et que, si elles réussissaient à se faire épouser, elles auraient une vie agréable. Je sais, je sais, Mma, ce n’est pas aussi simple, mais je crois vraiment que beaucoup de filles pensaient cela.

« J’en ai rencontré une qui rêvait de devenir infirmière. Elle s’était appliquée pour être une bonne élève et avait déjà réussi la plupart des examens qui lui permettraient d’entrer à l’école d’infirmières. Elle était gentille avec moi et j’étais très content de l’avoir comme petite amie. Nous dansions ensemble aux fêtes de l’IUT et elle était toujours bien habillée pour ces occasions. J’étais fier que les autres garçons de l’IUT me voient avec cette fille.

« Ensuite, Mma, il faut que je vous le dise… nous étions si bons amis, cette fille et moi, qu’elle a découvert un jour qu’elle était enceinte. Elle m’a dit que j’étais le père. Je n’ai pas su quoi répondre. Je crois que je l’ai juste regardée sans rien dire. J’étais sous le choc, parce que j’étais étudiant et que je ne me voyais vraiment pas avoir un bébé à ce moment-là.

« Je lui ai dit que je ne pourrais pas l’aider à s’occuper de ce bébé et qu’il faudrait qu’elle l’envoie à sa grand-mère, qui vivait à Molepolole. Je crois que j’ai ajouté que les grand-mères avaient l’habitude de ça. Elle m’a répondu qu’elle ne pensait pas que sa grand-mère à elle aurait la force de le faire, parce qu’elle avait été malade et qu’elle avait perdu toutes ses dents. J’ai dit que, dans ce cas, elle pourrait peut-être trouver une tante.

« Je suis retourné dans ma chambre, chez Mma Tsolamosese, et je n’ai pas dormi de la nuit. Le garçon avec qui je partageais la chambre m’a demandé ce qui n’allait pas et je lui ai expliqué. Il m’a dit que tout était ma faute et que si j’avais passé plus de temps dans les livres, je ne me serais pas fourré dans un tel pétrin. Cela ne m’a guère aidé et je lui ai donc demandé ce qu’il ferait à ma place. Il a répondu qu’il donnerait le bébé à sa tante, qui travaillait dans une crèche et qui s’en occuperait gratuitement.

« J’ai revu ma petite amie le lendemain et je lui ai demandé si elle était toujours enceinte. J’espérais qu’elle s’était trompée, mais elle m’a répondu que le bébé était toujours là et qu’il grossissait un peu chaque jour. Il faudrait bientôt qu’elle raconte tout à sa mère, et sa mère le dirait à son père. Dès lors, il faudrait que je fasse attention, a-t-elle ajouté, parce que son père viendrait sûrement me chercher pour me tuer, à moins qu’il ne paie quelqu’un pour le faire. Elle a affirmé qu’à son avis il avait déjà tué quelqu’un à la suite d’une discussion concernant du bétail, mais qu’il n’aimait pas beaucoup en parler. Cela ne m’a pas rassuré. J’imaginais qu’il me faudrait quitter l’IUT et chercher du travail quelque part, très loin de Gaborone, là où cet homme ne pourrait pas me retrouver.

« Ma petite amie a commencé à s’énerver contre moi. À notre rencontre suivante, elle a crié et m’a dit que je l’avais laissée tomber. Elle a dit qu’à cause de moi elle devrait essayer de se débarrasser du bébé avant qu’il naisse. Elle a dit qu’il y avait une femme qui faisait ce genre de choses à Old Naledi, mais que, comme c’était illégal, cela coûtait cent pula, ce qui représentait une somme à l’époque. J’ai répondu que je n’avais pas les cent pula, mais que j’allais m’arranger pour les gagner.

« Je suis rentré chez moi et je suis resté dans ma chambre, à réfléchir. Je me demandais comment réunir la somme nécessaire pour se débarrasser du bébé. Je n’avais pas d’économies et je ne pouvais pas demander ça à mon père. Il n’avait pas d’argent à dépenser et tout ce que j’obtiendrais si je lui en parlais, c’était qu’il se mette très en colère contre moi. C’est pendant que je pensais à cela que j’ai entendu Mma Tsolamosese allumer la radio dans la salle de séjour. C’était une très bonne radio, pour laquelle ils avaient épargné longtemps. Tout à coup, j’ai pensé : cet objet-là coûte au moins cent pula.

« La suite, vous pouvez la deviner, Mma. Oui. Dans la nuit même, une fois tout le monde endormi, je me suis faufilé dans la salle de séjour et j’ai pris la radio. Je suis allé la cacher dans le bush, près de la maison, dans un endroit où je savais qu’on ne la trouverait pas. Puis je suis revenu et j’ai ouvert la fenêtre de la salle de séjour afin que le lendemain matin tout porte à croire que quelqu’un avait forcé la fenêtre et volé la radio.

« J’ai fait semblant d’être aussi choqué que les autres. Quand la police est venue, elle m’a demandé si j’avais entendu quelque chose au cours de la nuit et j’ai menti. J’ai raconté que j’avais entendu du bruit, en effet, mais que j’avais pensé que c’était Rra Tsolamosese qui se levait au milieu de la nuit. L’un des policiers a écrit cela dans son carnet, puis ils sont partis. Ils ont dit à Mma Tsolamosese qu’il ne fallait pas espérer récupérer la radio. “Ces voleurs revendent leur butin de l’autre côté de la frontière. Votre radio doit déjà être loin à l’heure qu’il est. Nous sommes désolés, Mma.”

« J’ai attendu que le calme soit revenu et je suis allé à l’endroit où j’avais caché la radio. J’ai fait bien attention à ce que personne ne me voie. J’ai mis la radio sous mon manteau et je me suis rendu du côté de la gare, où j’avais entendu dire que des gens achetaient des choses sans poser de questions. Je me suis assis sous un arbre, ma radio sur les genoux, et j’ai attendu qu’il se passe quelque chose. Bien sûr, au bout de dix minutes à peine, un gars est venu vers moi et m’a dit que j’avais une bien belle radio qui me rapporterait au moins cent cinquante pula si j’avais envie de la vendre. J’ai répondu que je serais content de la vendre, et il m’a dit : “Dans ce cas, je t’en donne cent pula, parce que je vois bien que tu l’as volée et, pour moi, c’est plus risqué.”

« J’ai essayé de négocier, mais j’avais peur de voir surgir la police et j’ai fini par accepter les cent pula. J’ai donné l’argent à ma petite amie le soir même. Elle a pleuré en le prenant. Elle n’arrêtait pas de pleurer. Elle a tout de même réussi à me dire, à travers ses larmes, qu’elle me reverrait le week-end suivant, une fois qu’elle serait allée à Old Naledi pour se débarrasser du bébé.

« J’ai dit d’accord, mais je suis désolé d’avoir à vous l’avouer, Mma, je ne suis pas allé au rendez-vous. Nous avions l’habitude de nous retrouver devant un café de l’African Mall. Elle m’attendait toujours là et, ensuite, nous allions nous promener en regardant les vitrines. Ce fameux samedi, elle s’est postée au même endroit, mais moi, je suis resté sous un arbre, à faible distance, et je l’ai regardée. Je n’ai pas eu le courage d’aller lui dire que je ne voulais plus la revoir. Cela n’aurait pas été difficile de marcher jusqu’à elle et de lui parler, mais je ne l’ai pas fait. Au bout d’une demi-heure, elle est partie. Je l’ai vue s’éloigner : elle marchait les yeux baissés, comme si elle avait honte.

« Elle m’a fait parvenir une lettre par l’intermédiaire d’un élève de ma classe dont elle connaissait la sœur. Elle disait que je n’aurais pas dû la renvoyer après ce qui s’était passé. Elle disait qu’elle pleurait pour le bébé et que je n’aurais pas dû l’obliger à aller voir cette femme à Old Naledi. Elle disait aussi qu’elle me pardonnait cependant et qu’elle viendrait me voir chez les Tsolamosese.

« Je lui ai envoyé ma réponse par l’intermédiaire du même garçon. Dans cette lettre, je lui disais que j’étais désormais trop occupé par mes études pour la revoir et qu’elle ne devait pas venir à la maison, même si c’était juste pour me dire au revoir. J’ai écrit que j’étais désolé de la savoir malheureuse, mais qu’une fois qu’elle aurait commencé ses études d’infirmière, elle serait très occupée par son travail et qu’elle m’oublierait. J’ai ajouté qu’il y avait beaucoup d’autres garçons et qu’elle en trouverait un très vite si elle se mettait à chercher vraiment.

« Je sais qu’elle a reçu cette lettre, parce que la sœur de mon camarade de classe a dit à son frère qu’elle la lui avait donnée. Une semaine plus tard environ, ma petite amie est tout de même venue à la maison à l’heure où nous mangions le dîner qu’avait préparé pour nous Mma Tsolamosese. L’un des enfants Tsolamosese a regardé par la fenêtre et a dit qu’il y avait une fille à la grille. Mma Tsolamosese a envoyé son fils demander à cette fille ce qu’elle voulait. La réponse était qu’elle souhaitait me voir. J’avais les yeux fixés sur mon assiette, comme si cette histoire ne me concernait pas du tout, mais il a tout de même fallu que je me lève et que j’aille lui parler. “Peut-être que Molefelo est un briseur de cœurs qui cache bien son jeu”, a lancé Mma Tsolamosese au moment où je sortais.

« J’étais très en colère qu’elle soit venue et je pense que j’ai élevé la voix. Elle, elle se contentait de rester là, à pleurer et à dire qu’elle m’aimait toujours, même si j’avais été cruel avec elle. Elle m’a expliqué qu’elle ne m’empêcherait pas de travailler et qu’elle avait juste besoin de me voir une fois par semaine. Elle a dit aussi qu’elle essaierait de trouver un moyen de me rembourser les cent pula que je lui avais donnés.

« J’ai répondu : “Je ne veux pas de ton argent. Je ne suis plus amoureux de toi, parce que j’ai compris que tu étais comme toutes ces filles qui harcèlent les hommes et s’arrangent pour qu’ils aient honte d’eux-mêmes. Les garçons doivent se préserver des filles comme toi.”

« À ces mots, elle a redoublé de larmes et elle m’a dit : “Je t’attendrai toute ma vie. Je penserai à toi tout le temps et, un jour, tu reviendras. Je vais t’écrire une lettre pour que tu saches à quel point je t’aime.”

« Elle a voulu me prendre la main, mais je l’ai repoussée et je suis reparti vers la maison. Elle a tenté de me suivre, mais je l’ai poussée à nouveau et, cette fois, elle est partie. Durant toute cette scène, la famille Tsolamosese s’était postée à la fenêtre pour nous regarder.

« Quand je suis rentré, ils avaient tous repris leur place à table.

« “Tu ne devrais pas traiter les filles de cette façon, m’a dit Mma Tsolamosese. Je te parle comme ça parce que je suis ta mère de Gaborone. Aucune mère ne peut laisser son fils se comporter ainsi.”

« Le père m’a regardé lui aussi. Puis il a dit : “Tu fais comme ces hommes mauvais qui sont à la prison. Ils n’arrêtent pas de pousser les gens, de les brutaliser. Fais attention, sinon, tu finiras à la prison toi aussi. Fais attention.”

« Et leur fils, qui me regardait lui aussi, m’a dit : “Oui. Un de ces jours, il y aura quelqu’un qui viendra te faire pareil. Ça pourrait arriver, tu sais.”

« Je me sentais très gêné par ce qui s’était passé. Alors, j’ai menti. Je leur ai dit que cette fille me demandait de l’aider à tricher pour ses examens et que je n’étais pas d’accord. Ils ont été très étonnés et ils se sont excusés de m’avoir mal jugé. “C’est une bonne chose pour le Botswana d’avoir des garçons honnêtes comme toi, a dit le père. Si tout le monde était comme toi, je serais au chômage. On n’aurait plus besoin de prisons dans ce pays.”

« Je n’ai rien répondu. Je pensais que non seulement j’avais volé ces gens, mais je leur avais aussi menti. Je pensais à la tristesse de ma petite amie et à la façon dont je l’avais forcée à se débarrasser du bébé. Je pensais au bébé lui-même. Mais je me suis contenté de rester silencieux en mangeant la nourriture de ces gens que j’avais trompés. Seul le garçon qui partageait ma chambre semblait deviner mes sentiments. Il m’a dévisagé avec attention, puis s’est détourné. J’ai pensé que lui, il savait que je m’étais très mal comporté.

« Il n’y a pas grand-chose de plus à raconter, Mma. Au bout de quelques semaines, j’ai oublié cette histoire. Je pensais encore à la radio de temps en temps et, dans ces moments-là, je me sentais mal, mais je ne me suis plus jamais soucié de la fille. Ensuite, quand j’ai obtenu mon diplôme et trouvé un travail, j’ai commencé à être trop occupé pour songer au passé.

J’ai bien réussi dans les affaires et j’ai pu acquérir l’hôtel à très bon prix. J’ai trouvé une bonne épouse et j’ai eu les deux fils dont je vous ai parlé. Il y a aussi trois filles. J’ai tout ce que je souhaite dans la vie, mais après ce qui m’est arrivé quand ces hommes sont venus à la ferme, j’ai voulu libérer ma conscience. Je veux réparer les mauvaises actions que j’ai commises.

Mr. Molefelo se tut et regarda Mma Ramotswe, qui enroulait un long brin d’herbe autour de son doigt.

— C’est tout, Rra ? interrogea-t-elle au bout d’un moment. Vous m’avez tout dit ?

Mr. Molefelo hocha la tête.

— Je ne vous ai rien caché. C’est ce qui s’est passé. Je m’en souviens très bien et je vous ai tout dit.

Mma Ramotswe l’observa. Il disait la vérité, pensa-t-elle, parce que la vérité se lisait dans ses yeux.

— Cela n’a pas dû vous être facile de parler, déclara-t-elle. Vous avez fait preuve d’un grand courage. La plupart des gens ne racontent jamais ce genre d’histoires. Ils préfèrent passer pour meilleurs qu’ils ne sont.

— Ce n’était pas mon but, répondit Mr. Molefelo. Si je vous ai raconté tout cela, c’était pour que quelqu’un sache la vérité.

— Et maintenant ? demanda-t-elle. Que voulez-vous faire maintenant ?

Mr. Molefelo fronça les sourcils.

— Je voudrais que vous m’aidiez. C’est pourquoi je suis venu vous voir.

— Mais que pourrais-je faire ? s’étonna Mma Ramotswe. Je n’ai pas le pouvoir de modifier le passé. Je ne peux pas vous transporter en arrière.

— Bien sûr. Ce n’est pas ce que j’attends de vous. Je voudrais juste que vous m’aidiez à mettre de l’ordre dans tout ça.

— Mais comment ? Je ne peux pas ramener ce bébé à la vie. Je ne peux pas retrouver la radio. Je ne peux pas effacer la tristesse qu’a ressentie cette jeune fille. Toutes ces choses sont mortes et enterrées depuis longtemps. À quand remonte cette histoire ? Vingt ans ? Cela fait beaucoup.

— Je sais que cela fait beaucoup. Mais il est peut-être possible de faire quelque chose. J’aimerais rembourser la famille Tsolamosese. Et j’aimerais donner de l’argent à cette fille. Je voudrais arranger tout ça.

Mma Ramotswe poussa un soupir.

— Vous croyez vraiment que l’argent peut réparer les choses ? Vous pensez vraiment qu’en payant quelqu’un vous effacerez le passé ?

— Non, répondit Mr. Molefelo. Je ne le crois pas. Je ne suis pas idiot. Mais j’aimerais leur présenter des excuses. Leur présenter des excuses, et aussi leur donner de l’argent.

Il y eut un long silence. Mma Ramotswe réfléchissait. Que ferait-elle à la place de son interlocuteur ? Si elle en avait le courage, elle irait voir les personnes impliquées pour confesser ses mauvaises actions. Puis elle chercherait à faire amende honorable. C’était exactement ce qu’il souhaitait, à une différence près : il attendait d’elle qu’elle le fasse pour lui. Seulement, pensa-t-elle, des excuses indirectes n’étaient pas des excuses.

— Ne croyez-vous pas, commença-t-elle, ne croyez-vous pas que vous êtes en train de me demander de faire le sale travail – ou, disons, le travail difficile – à votre place ? Ne croyez-vous pas que cela signifie que vous n’êtes pas vraiment prêt à vous excuser ?

Mr. Molefelo la dévisagea. Il semblait bouleversé et elle se demanda si elle ne s’était pas montrée trop directe. Il avait déjà été difficile pour lui de raconter son histoire, sans qu’elle ajoute encore au malaise qu’il ressentait en l’accusant de lâcheté. Et de quel droit accuserait-elle quelqu’un de lâcheté ? Pouvait-on savoir quel comportement on adopterait soi-même dans une telle situation ?

— Je suis désolée, fit-elle en lui touchant le bras. Je ne voulais pas vous faire de peine. Je comprends à quel point c’est difficile pour vous.

Elle lut l’angoisse dans les yeux de l’homme lorsqu’il répondit :

— Tout ce que je veux, Mma, c’est que vous retrouviez ces personnes. Je ne sais pas du tout où elles sont aujourd’hui. Ensuite, une fois que vous les aurez localisées, je vous promets d’être courageux. J’irai les voir et je leur parlerai directement.

— C’est bien, déclara Mma Ramotswe. Personne ne vous en demande davantage.

— Mais serez-vous d’accord pour m’aider ? la pressa Mr. Molefelo. Serez-vous d’accord pour m’accompagner quand j’irai les voir ? J’ai peur de reculer au dernier moment si vous n’êtes pas avec moi.

— Bien sûr que je viendrai, assura-t-elle. Je viendrai avec vous et je me dirai en moi-même : voilà un homme courageux. Seul un homme courageux peut regarder ses erreurs passées et les affronter comme le fait celui-ci.

Mr. Molefelo sourit. Le soulagement s’affichait sur son visage.

— Vous êtes vraiment gentille, Mma Ramotswe.

— Ça, je ne sais pas, répondit Mma Ramotswe en se levant et en époussetant sa robe. Mais à présent, il est temps de rentrer. Sur le chemin du retour, je vous parlerai d’un problème que j’ai en ce moment. Il s’agit d’un petit garçon qui a tué un moqueur d’Afrique. Je voudrais connaître votre avis. Vous avez deux fils, vous pourrez peut-être me conseiller.