CHAPITRE VI

Vieilles machines poussiéreuses

Mma Makutsi regarda Mma Ramotswe partir en promenade avec Mr. Molefelo et songea : Voici l’une des limites de n’être qu’assistante-détective. Je rate les choses importantes. Je n’entends les histoires des clients qu’à travers un intermédiaire. En fait, je ne suis qu’une secrétaire, pas une assistante-détective.

Elle se tourna vers la pile de factures du garage désormais prêtes pour l’expédition et pensa encore : Et au garage, je ne suis pas assistante de direction. Là aussi, je suis secrétaire, ce qui est complètement différent.

Elle se leva pour se préparer du thé rouge. Même si un client s’était présenté – et rien ne certifiait que la consultation en cours déboucherait sur une véritable enquête avec honoraires –, l’avenir de l’agence, et de son poste à elle, paraissait incertain. Et puis, il y avait la question de l’argent. Elle savait que Mma Ramotswe et Mr. J.L.B. Matekoni lui versaient un salaire aussi généreux que possible, mais lorsqu’elle avait réglé son loyer en constante augmentation et envoyé de l’argent à ses parents et tantes de Bobonong, il ne lui restait presque rien. Elle se rendait bien compte que ses robes s’élimaient et qu’il lui faudrait s’acheter de nouvelles chaussures sous peu. Elle faisait de son mieux pour demeurer élégante, mais c’était difficile. En ce moment, son compte d’épargne contenait en tout et pour tout deux cent trente-huit pula et quarante-cinq thebe. Cela ne suffirait même pas pour une paire de bonnes chaussures neuves, ni pour les deux ou trois robes dont elle avait besoin. Et une fois qu’elle aurait dépensé cet argent, il ne resterait rien pour les médicaments qui risquaient de devenir nécessaires à son frère.

Mma Makutsi songea que la seule façon d’améliorer sa situation consistait à occuper un second emploi pendant son temps libre. L’école de conduite avait été une bonne idée, mais plus elle y réfléchissait, plus elle comprenait qu’elle ne serait pas réalisable. Elle s’imagina ce qui se produirait si elle en parlait à Mr. J.L.B. Matekoni. Ce dernier l’encouragerait, bien entendu, mais elle entendait déjà sa réaction :

— L’assurance va coûter cher, ferait-il remarquer. Si vous devez laisser des débutants conduire une voiture, on vous fera payer des primes très élevées. Les compagnies d’assurances savent qu’il y aura nécessairement des accidents.

Il lui indiquerait le montant probable de ces primes et ce chiffre l’épouvanterait. S’il fallait vraiment payer aussi cher, tous les calculs qu’elle avait effectués étaient à refaire. Elle devrait revoir à la hausse le prix des leçons de conduite, ce qui réduirait à néant l’avantage qu’elle pensait détenir sur les grandes auto-écoles de la ville, qui bénéficiaient de l’économie d’échelle. Ainsi fallait-il abandonner l’idée qui lui avait semblé si prometteuse et se mettre en quête d’alternatives.

Ce fut alors qu’elle tapait une lettre destinée à un débiteur récalcitrant du garage que l’idée lui vint. C’était une idée si évidemment géniale qu’elle s’empara du fil des pensées de Mma Makutsi et s’incorpora à la lettre.

« Cher monsieur, tapa-t-elle. Nous vous avons déjà écrit le 25/11, le 18/12 et le 14/2 au sujet du solde de cinq cent vingt-deux pula restant dû pour la réparation de votre véhicule. Nous remarquons que vous n’avez pas payé cette somme et nous n’avons donc d’autre choix que… » N’est-il pas intéressant de constater que la plupart des dactylos sont des femmes ? Quand j’étais à l’Institut de secrétariat du Botswana, nous n’étions que des filles et, pourtant, les hommes aussi doivent savoir taper à la machine s’ils veulent utiliser les ordinateurs, ce qui est le cas s’ils sont ingénieurs, hommes d’affaires ou s’ils travaillent dans les banques. Je les ai vus dans les banques, taper avec un doigt et perdre un temps fou. Pourquoi n’apprennent-ils pas à taper correctement ? La réponse est qu’ils ont honte d’avouer qu’ils ne savent pas taper à la machine et qu’ils n’ont pas envie non plus d’apprendre dans une classe entièrement féminine. Ils ont peur que les filles soient plus douées qu’eux ! Et c’est vrai qu’elles sont plus douées ! Même les bonnes à rien qui n’ont eu que cinquante sur cent à l’Institut, même elles seraient meilleures que des hommes. Alors pourquoi ne pas créer un cours spécial pour hommes ? Une école de dactylographie pour hommes ? Ils pourraient y aller en sortant du travail et apprendre à taper avec d’autres hommes. Nous pourrions organiser ce cours dans une salle d’église, peut-être : ainsi, quand ils viendront, les gens croiront qu’ils se rendent à une réunion religieuse. Je pourrais donner moi-même les cours. Je serais la directrice et je décernerais aux hommes un certificat à la fin du cycle d’apprentissage. « Je soussignée certifie que Mr. Untel a suivi avec succès le cours de dactylographie pour hommes et est désormais un dactylographe efficace. Signé : Grace P. Makutsi, Directrice, École de dactylographie pour hommes du Kalahari. »

Elle sortit la lettre de la machine avec un geste de triomphe. Elle était étonnée du naturel avec lequel les mots lui étaient venus, de la justesse profonde du projet commercial que contenait la lettre. En se relisant, elle médita sur cette plongée au cœur de la psychologie masculine qu’elle avait effectuée, sans y penser, par l’intermédiaire des touches du clavier. Bien sûr, il était évident que les hommes n’aimaient pas voir des femmes mieux réussir qu’eux-mêmes. C’était une chose que les filles apprenaient dès leur plus jeune âge. Elle se souvint de ses frères, qui ne supportaient pas de perdre à un jeu face à elle ou à ses sœurs. Il fallait qu’ils gagnent et dès qu’ils s’apercevaient qu’ils risquaient la défaite, ils abandonnaient la partie sous un prétexte quelconque. Dans la vie d’adulte, c’était la même chose.

La dactylographie, bien sûr, était un domaine à part. Non seulement on y retrouvait cette anxiété masculine d’être battu par des femmes dans l’utilisation d’une machine (les hommes aimaient se croire spécialistes des machines), mais s’y ajoutait un certain embarras d’être surpris en train d’accomplir une activité considérée comme féminine. Les hommes ne supportaient pas de se voir comme des secrétaires, et ils avaient d’ailleurs inventé un terme spécial pour ceux d’entre eux qui exerçaient ce métier. On les appelait des employés de bureau. Mais quelle différence y avait-il entre un employé de bureau et une secrétaire ? L’un portait un pantalon, l’autre une jupe.

Convaincue de la viabilité de son idée, Mma Makutsi s’aperçut toutefois qu’il existait de nombreux obstacles à sa mise en pratique. D’abord et avant tout, s’imposait cette notion fondamentale que l’on désignait à l’Institut de secrétariat du Botswana sous le terme de « capitalisation », mais qui, en langage simple, se disait « argent ». Elle possédait pour tout capital la somme de deux cent trente-huit pula et quarante-cinq thebe, ce qui permettrait tout juste d’acquérir, au mieux, une machine à écrire d’occasion. Pour une classe de dix élèves, il en faudrait dix, ce qui, à quatre cents pula l’une, représentait un total de quatre mille pula. C’était là une somme faramineuse qu’il faudrait des années d’économies pour réunir. Et même si elle parvenait à emprunter à la banque, les taux d’intérêt seraient tels que tout l’argent versé par ses élèves passerait dans les remboursements. Et puis, de toute façon, la banque n’accepterait jamais de lui prêter quoi que ce fût sans assurance de profit et sans rien, pas même une vache, pour garantir le prêt.

Apparemment, il n’y avait aucun moyen de contourner ce fait brut de logique économique. Pour gagner de l’argent, il fallait en posséder au préalable. Voilà pourquoi ceux qui en avaient s’enrichissaient de plus en plus. Mma Ramotswe illustrait bien cette loi. Même si elle restait très discrète sur l’état de ses finances, elle avait démarré avec l’immense avantage de pouvoir vendre le troupeau légué par son père, et ce à un moment où le prix du bétail était monté en flèche. Elle avait en outre hérité des économies que son père avait judicieusement placées dans les actions d’un magasin et dans un lopin de terre. Ce dernier, par hasard, se trouvait à l’emplacement où une entreprise avait eu besoin de construire un dépôt, aux abords de Gaborone, ce qui en avait fait grimper le prix vers des sommets inimaginables. Tout cela avait permis à Mma Ramotswe d’acheter la maison de Zebra Drive et de créer l’Agence No 1 des Dames Détectives. Ainsi Mma Ramotswe était-elle la propriétaire, et Mma Makutsi l’employée, sans que rien, semblait-il, ne pût changer cet état de faits. Bien sûr, elle pourrait épouser un homme riche, mais quel homme riche s’intéresserait à elle quand il y avait tant de filles merveilleuses alentour ? Tout cela était désolant.

Des machines à écrire ! Qui possédait un stock de vieilles machines à écrire en partie inutilisables et qui prenaient la poussière dans une réserve ? L’Institut de secrétariat du Botswana !

Mma Makutsi saisit le téléphone. Le règlement stipulait que les appels personnels n’étaient autorisés ni du garage ni de l’agence (« Cela n’est pas dirigé contre vous, avait expliqué Mma Ramotswe, c’est pour les apprentis. Imaginez qu’ils aient la possibilité d’appeler du travail toutes ces filles qu’ils fréquentent ! Nous ne pourrions pas payer la facture, ni même la moitié de la facture… »). Cette fois-ci, cependant, c’était différent. Il s’agissait de travail, même si cela concernait une activité secondaire.

Elle composa le numéro de téléphone de l’Institut et s’informa poliment de l’état de santé de la réceptionniste à l’autre bout du fil, avant de demander à parler à l’assistante du principal, Mma Manapotsi. Elle connaissait bien Mma Manapotsi, avec qui elle s’arrêtait pour bavarder chaque fois qu’elle la croisait en ville.

— Nous sommes toujours si fiers de vous ! s’exclamait Mma Manapotsi. Quatre-vingt-dix-sept sur cent ! Ce n’est pas une chose qu’on oublie. Jamais personne n’avait réussi à obtenir plus de quatre-vingt-cinq sur cent à cet examen. Votre nom est sûr de rester dans les annales de l’Institut. Nous sommes si fiers !

— Mais vous pouvez aussi être fière de votre fils, lui rappelait Mma Makutsi.

Harry, le fils de Mma Manapotsi, était un célèbre footballeur de l’équipe des Zebras, connu pour avoir marqué un but crucial dans un match contre les Dynamos de Bulawayo l’année précédente. Comme beaucoup de ses collègues, c’était un homme à femmes invétéré et ses cheveux étaient toujours enduits d’un curieux gel gluant, qui devait sans doute plaire aux dames, pensait Mma Makutsi. Toutefois, sa mère était fière de lui, comme le serait n’importe quelle femme dont le fils est capable de mettre les foules à ses pieds.

Une fois la communication établie, les deux femmes échangèrent de chaleureuses salutations, puis Mma Makutsi aborda la question des machines à écrire. Sous la table, elle s’était mise sur la pointe des pieds, afin de forcer la chance. Qui sait ? À l’heure qu’il était, l’Institut avait peut-être déjà jeté ses vieilles machines, à moins qu’il ne les ait envoyées en réparation en vue de les réutiliser.

Mma Makutsi exposa son désir d’organiser un petit cours de dactylographie et indiqua qu’elle était prête à verser quelque chose en échange de la location des machines, même si celles-ci fonctionnaient mal.

— Mais bien sûr ! répondit Mma Manapotsi. Pourquoi pas ? Ces vieilles machines ne nous servent pas et nous avons besoin de faire de la place. Vous pourriez les avoir moyennant…

Mma Makutsi songea à ses petites économies et imagina un livre de comptabilité rempli de séries de zéros dans toutes les colonnes.

— Moyennant une visite que vous feriez chez nous de temps en temps, pour parler à nos élèves, poursuivit Mma Manapotsi. Je pensais justement ajouter une nouvelle activité à nos programmes : des conversations avec des diplômées distinguées portant sur ce qu’il faut attendre du monde du travail. Vous seriez notre première intervenante.

Mma Makutsi accepta la proposition avec empressement.

— Je crois qu’il y a une douzaine de machines, reprit Mma Manapotsi. Mais attention, elles ne fonctionnent pas très bien. Elles font qwertyui** au lieu de qwertyuiop. Certaines font même qop4.

— Ce n’est pas grave, affirma Mma Makutsi. C’est pour des hommes.

— Ah ? Eh bien, dans ce cas, c’est parfait, estima Mma Manapotsi.

 

Mma Makutsi raccrocha le combiné puis se leva. Elle jeta un coup d’œil à la porte de communication avec le garage, qui restait toujours ouverte. Personne ne regardait. Alors, avec lenteur, elle se mit à virevolter dans l’agence en une danse d’allégresse, poussant de petits hululements de joie étouffés en se tapant la bouche de la main droite. C’était la danse de la victoire. L’École de dactylographie pour hommes du Kalahari venait de voir le jour : sa première entreprise, son idée à elle ! Elle réussirait, elle n’en doutait pas, et elle résoudrait ainsi tous ses problèmes. Les hommes s’inscriraient en masse, désireux qu’ils étaient d’acquérir cet enseignement vital, et l’argent affluerait sur son compte en banque.

Elle ajusta ses lunettes, qui avaient glissé au bout de son nez pendant la danse, et regarda par la fenêtre pour voir si son employeur arrivait. Elle avait hâte de tout raconter à Mma Ramotswe. Celle-ci l’approuverait à cent pour cent. Les intérêts de son assistante lui tenaient à cœur, Mma Makutsi le savait. Ce serait un soulagement pour elle d’apprendre que son employée avait mis sur pied un projet aussi sain pour occuper son temps libre. Cela correspondait exactement à cet esprit d’entreprise qu’elle évoquait si souvent. Une entreprise fondée sur la compassion. Ces pauvres messieurs qui brûlaient de savoir taper à la machine, mais qui avaient trop honte pour demander qu’on leur apprenne, allaient enfin trouver l’apaisement…