CHAPITRE XIX

Où l’on sert un gâteau vraiment très riche…

 

Après cette étonnante discussion avec Mma Holonga, Mma Ramotswe partit rejoindre Mr. J.L.B. Matekoni et Mma Makutsi, qui s’étaient installés à une table ombragée, près de la cantine des enfants. On avait refait du thé et les assistantes maternelles en assuraient la distribution. Mma Ramotswe s’aperçut que la foule comptait beaucoup de personnes qu’elle connaissait. Il y avait même des gens de sa famille : sa cousine et son mari, par exemple, ainsi que quelques parents de Mr. J.L.B. Matekoni. Visiblement, Mma Potokwane s’était démenée pour faire venir un maximum de spectateurs pour le saut en parachute.

Elle se dirigea donc vers sa cousine, qui lui confia que jamais elle n’accepterait de sauter en parachute, même si c’était le Président en personne qui le lui demandait.

— Je serais obligée de répondre : Je suis désolée, Rra, mais il y a des choses qu’on ne peut pas faire, même pour le Botswana. Moi, je ne peux pas sauter d’un avion. Je mourrais sur le coup.

Le mari de la cousine approuva. Lui-même voulait bien donner tout son argent et tout son bétail pour une œuvre de charité plutôt que de sauter en parachute.

— Il ne faut pas que Mma Potokwane entende ça, répondit Mma Ramotswe en riant. Cela risquerait de lui donner des idées.

Puis le révérend Trevor Mwamba, de la cathédrale anglicane, se joignit à la conversation. À son tour, il confessa qu’il n’aimerait pas sauter en parachute et que, selon lui, il devait en être de même pour l’évêque. L’espace d’un instant, Mma Ramotswe imagina l’évêque sautant d’un avion, vêtu de sa tenue épiscopale et agrippant sa mitre tout au long de la chute.

— Ce n’est rien au fond, vous savez, affirma Charlie qui les avait rejoints, un verre de bière à la main et visiblement ravi de sa gloire toute neuve. Je n’ai pas eu peur un instant. J’ai juste sauté, et puis, bing ! le parachute s’est ouvert au-dessus de moi et je suis descendu tout doucement. Ce n’est pas plus compliqué que ça. Je le referais demain si Mma Potokwane me le demandait. En fait, je crois que je vais proposer mes services à l’armée de défense du Botswana. Je pourrais m’occuper des moteurs de leurs avions et sauter pendant mon temps libre.

Mma Ramotswe vit Mr. J.L.B. Matekoni froncer les sourcils avec inquiétude, mais la conversation glissa vers un autre sujet et l’on n’ajouta rien sur l’entretien des moteurs d’avions.

Autour d’eux, l’événement du jour s’était à présent transformé en une sorte de grande fête champêtre. Les plus âgés des enfants, après avoir aidé à servir le thé et disposé des chaises sous les arbres, formèrent une chorale et entonnèrent plusieurs chants, tandis que l’un d’eux, talentueux joueur de marimba, les accompagnait de son instrument. Lorsqu’ils se turent, Mma Potokwane s’approcha de Mma Ramotswe et la convia à la rejoindre quelques instants dans son bureau. La même invitation fut adressée à Mr. J.L.B. Matekoni, à qui l’on expliqua qu’un excellent gâteau avait été préparé pour lui et qu’on ne pouvait pas le servir dehors, car il n’y en aurait pas assez pour tout le monde.

Ils se rendirent donc dans le bureau. Le révérend Trevor Mwamba s’y trouvait déjà, une assiette de cake devant lui. Il se leva et sourit à Mr. J.L.B. Matekoni.

— Bien, fit Mma Potokwane en servant une grosse tranche de l’excellent gâteau à Mr. J.L.B. Matekoni. Voilà ce fameux gâteau que j’ai préparé.

— Vous êtes très gentille avec nous, Mma, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. Ce gâteau-là m’a l’air bien riche. Bien riche…

Il s’interrompit, la cuillère en suspens à mi-chemin entre l’assiette et sa bouche. Puis il regarda Mma Potokwane. Il regarda aussi le révérend Trevor Mwamba. Enfin, il regarda Mma Ramotswe. Personne ne parlait.

Ce fut Mma Potokwane qui brisa le silence.

— Mr. J.L.B. Matekoni, déclara-t-elle, nous savons tous à quel point tu es fier de Mma Ramotswe. Nous savons tous à quel point tu es fier aussi d’être son fiancé, et à quel point tu souhaites devenir son mari. Je dis la vérité, n’est-ce pas, quand j’affirme que tu veux devenir son mari ?

Mr. J.L.B. Matekoni hocha la tête.

— Oui. Bien sûr.

— Bon. Alors ne crois-tu pas que le moment est venu ? poursuivit-elle. Ne crois-tu pas que c’est l’occasion idéale pour épouser Mma Ramotswe ? Là, tout de suite. Pas la semaine prochaine, pas le mois prochain ni l’an prochain ni plus tard, mais maintenant. Parce que si tu n’agis pas concrètement, il est fort possible que tu ne te maries jamais. La vie est périlleuse, tu sais. À tout moment, il peut être trop tard. Quand on aime une personne, il faut le lui dire, mais il faut aussi le lui prouver. Il faut faire cette chose qui indique au monde entier que l’on est amoureux de cette personne. Et ça, on ne doit jamais le remettre à plus tard. Jamais.

Elle se tut, observant l’effet de ses paroles sur Mr. J.L.B. Matekoni. Celui-ci la regardait fixement, les yeux humides, comme s’il allait éclater en sanglots d’un instant à l’autre.

— Tu souhaites bien épouser Mma Ramotswe, n’est-ce pas ? pressa Mma Potokwane.

Il y eut un nouveau silence. Le révérend Trevor Mwamba glissa un petit morceau de gâteau dans sa bouche et le mastiqua. Mma Ramotswe, les yeux baissés, observait le bord du tapis de Mma Potokwane. Alors, Mr. J.L.B. Matekoni prit la parole.

— Je veux bien épouser Mma Ramotswe tout de suite, déclara-t-il. Si tel est son souhait, je le ferai. Et j’en serai fier. Jamais je n’aurai envie d’épouser une autre femme. Il n’y a que Mma Ramotswe. Il n’y a qu’elle.

Pour Mr. J.L.B. Matekoni, c’était un très long discours, dont chaque mot avait été prononcé avec une vraie passion et une détermination qu’on ne lui connaissait pas.

— Dans ce cas, dit le révérend Trevor Mwamba en essuyant les miettes autour de ses lèvres. Dans ce cas, j’ai le livre de prières dans ma voiture et j’ai l’autorité de l’épiscopat pour célébrer le mariage ici même.

— Nous pourrions faire ça sous le grand arbre, résolut Mma Potokwane. Je vais dire aux enfants de la chorale de se préparer. Et je vais prévenir tout le monde. Ils vont être sacrément surpris.

 

On se rassembla sous le feuillage du grand jacaranda. Une table, recouverte d’un drap blanc impeccable, fit office d’autel, devant lequel Mr. J.L.B. Matekoni attendit debout l’arrivée de Mma Ramotswe au bras du mari de Mma Potokwane, qui s’était proposé pour conduire la mariée au nom de son défunt père, Obed Ramotswe. Mma Potokwane avait fourni à Mma Ramotswe une robe qui se révéla être exactement à la bonne taille. Quant à Mr. J.L.B. Matekoni, le mari de Mma Potokwane lui avait fait enfiler un costume. Le révérend Trevor Mwamba était allé chercher ses vêtements de cérémonie dans sa voiture.

Lorsque Mma Ramotswe sortit du bureau et marcha au bras de l’époux de Mma Potokwane vers le groupe des invités et le futur marié, la foule poussa des youyous enthousiastes. C’était ainsi que l’on montrait sa joie et son plaisir, et le vacarme fut intense ce jour-là.

— Mes chers amis, commença le révérend Trevor Mwamba, nous sommes réunis ici aujourd’hui sous le regard de Dieu et en présence de cette assemblée, pour unir cet homme et cette femme par les liens sacrés du mariage, qui est un état honorable…

Ces paroles, que Mma Ramotswe avait tant de fois entendu prononcer pour d’autres, ces mots qui retentissaient haut et fort, c’était pour elle qu’on les disait cette fois. Elle y répondit d’une voix claire, tout comme Mr. J.L.B. Matekoni. Puis, prenant les mains des deux époux pour les unir, au nom de l’autorité dont il était investi, le révérend Trevor Mwamba les déclara mari et femme et les dames présentes, conduites par Mma Potokwane, poussèrent de nouveaux youyous pleins de joie.

La chorale avait sagement patienté. À présent, elle chantait, tandis que Mma Ramotswe et Mr. J.L.B. Matekoni s’asseyaient sur les chaises placées pour eux devant l’autel pour signer le registre qui, par chance, se trouvait lui aussi dans le coffre de la voiture du révérend Trevor Mwamba. La chorale chantait, les voix légères des enfants s’élevaient dans les branches de l’arbre qui les abritait et emplissaient l’air paisible et clair. Il s’agissait d’un vieil hymne du Botswana que tout le monde connaissait. Puis, comme c’était l’un des chants préférés du père de Mma Ramotswe, ils entonnèrent ce chant qui distillait toute la souffrance et toute l’espérance de l’Afrique, ce chant qui avait inspiré et réconforté tant de gens, Nkosi Sikeleli Afrika, Que Dieu bénisse l’Afrique, lui donne la vie et protège ses enfants.

Mma Ramotswe se retourna pour voir ses amis et elle sourit, et ils sourirent en retour. Ensuite, Mr. J.L.B. Matekoni et elle-même se levèrent et traversèrent la foule pour rejoindre l’endroit où les enfants avaient installé d’autres tables et où, miraculeusement, comme lors des noces de Cana, en Galilée, les assistantes maternelles avaient disposé de grandes assiettes chargées de nourriture, prêtes pour le banquet du mariage.