CHAPITRE II

Comment diriger une ferme d’orphelins

 

Mma Silvia Potokwane, directrice de la ferme des orphelins, triait des chutes de moquette pour une vente de charité. Les morceaux étaient répandus à même le sol sous un gros seringa et, avec plusieurs assistantes maternelles, elle les disposait selon leur attrait. Les moquettes n’étaient pas d’occasion ; il s’agissait de chutes offertes par un magasin de revêtements de sol de Gaborone. Après chaque pose, quelle que fût l’habileté des ouvriers, il restait toujours des morceaux. Parfois, quand il s’agissait de la fin d’un rouleau ou quand la pièce avait une forme insolite, les chutes étaient assez grandes. Mais aucune d’entre elles n’était carrée ou rectangulaire, ce qui signifiait que leur utilité restait limitée.

— Personne ne peut avoir une pièce de cette forme-là chez lui, remarqua une assistante maternelle en attirant l’attention de Mma Potokwane sur un morceau triangulaire de moquette rouge tachetée. Je ne sais pas ce qu’on va pouvoir faire avec ça.

Mma Potokwane se pencha pour examiner la moquette. Il ne lui était pas facile de se pencher, car elle était de constitution vraiment très traditionnelle. Elle adorait manger, c’était sûr, mais elle était également très active et l’on aurait pu penser que toutes ses allées et venues d’un bout à l’autre de la ferme des orphelins, à fureter pour s’assurer que chacun travaillait, étaient de nature à lui faire perdre des kilos, mais il n’en était rien. Toutes les femmes de sa famille avaient la même morphologie, qui leur avait apporté chance et réussite. Il n’y avait aucun intérêt, estimait-elle, à être maigre et malheureux quand les avantages d’être bien en chair apparaissaient de façon aussi évidente. D’autant que les hommes aimaient les femmes ainsi faites. C’était un terrible fléau que le monde extérieur avait introduit en Afrique, en diffusant l’idée que les femmes minces, et même parfois aussi maigres que des sebokoldi, des mille-pattes, puissent être considérées comme désirables. Ce n’était pas cela que les hommes souhaitaient au fond d’eux-mêmes. Au fond d’eux-mêmes, les hommes voulaient des femmes dont la silhouette leur rappelait les bonnes choses qu’on trouvait sur la table.

— C’est une forme vraiment inhabituelle, c’est vrai, reconnut Mma Potokwane. Mais si l’on met deux triangles comme ça côte à côte, est-ce que l’on n’obtient pas un carré, ou quelque chose qui ressemble beaucoup à un carré ? Vous ne croyez pas que j’ai raison, Mma ?

L’espace d’un instant, l’assistante maternelle demeura interdite, mais lorsque la sagesse de la suggestion de Mma Potokwane commença à se faire jour dans son esprit, son visage s’éclaira d’un large sourire. Il y avait d’autres triangles de moquette et elle en trouva un, qu’elle posa contre le morceau rouge. Le résultat fut un carré proche de la perfection, même si les deux chutes étaient de couleurs différentes.

Mma Potokwane se déclara satisfaite du résultat. Une fois les chutes triées, on mettrait une annonce au Centre communautaire de Tlokweng afin d’inviter les gens à la vente. On n’aurait aucune peine à tout écouler, pensait-elle, et l’argent récolté irait dans le fonds constitué pour acheter les livres de prix des enfants. À la fin de chaque trimestre, ceux qui avaient bien travaillé recevaient un prix qui récompensait leurs efforts : un atlas, une bible en setswana ou tout autre ouvrage susceptible de se révéler utile en classe. Bien qu’elle-même ne fût pas une lectrice acharnée, Mma Potokwane croyait dur comme fer au pouvoir des livres. Plus le Botswana en possédait, estimait-elle, mieux c’était. L’avenir reposait sur les livres. Sur les livres, et sur les gens qui savaient s’en servir.

Il devait être merveilleux, pensait-elle, d’écrire un livre susceptible d’aider les autres. Dans son cas, elle n’aurait jamais le loisir de s’y consacrer et d’ailleurs, même si elle trouvait du temps, elle n’était pas certaine de posséder les compétences nécessaires pour le faire. Toutefois, si elle décidait de s’y atteler, le titre serait indubitablement : Comment diriger une ferme d’orphelins. Ce serait un livre utile pour celui ou celle qui prendrait sa relève lorsqu’elle partirait à la retraite, et même pour les autres femmes qui dirigeaient des fermes d’orphelins partout dans le monde. Mma Potokwane avait passé un certain temps à réfléchir au contenu d’un tel ouvrage. Une partie importante serait consacrée à la vie au jour le jour : l’organisation des repas, le partage des tâches, etc. Cependant, il y aurait aussi un chapitre sur la psychologie nécessaire pour diriger une telle ferme. Mma Potokwane en connaissait long dans ce domaine. Elle pouvait par exemple expliquer l’importance de ne pas séparer les frères et sœurs, dans la mesure du possible, ou la façon de traiter les problèmes de discipline. Ceux-ci étaient presque toujours liés au sentiment d’insécurité et n’avaient qu’un seul et unique remède : l’amour. Cela, au moins, elle le savait par expérience, et même si le message semblait simple, il restait, de son point de vue, profondément juste.

Un autre chapitre, décisif, évoquerait les moyens de lever des fonds. Chaque orphelinat avait besoin de récolter de l’argent et c’était une tâche qui restait toujours présente en arrière-plan. Même si l’on s’acquittait brillamment de tout le reste, le problème du financement subsistait en permanence comme un souci qui vous harcelait. Mma Potokwane se targuait de posséder une extrême compétence dans ce domaine. Dès qu’un achat se révélait nécessaire – une nouvelle batterie de cuisine pour l’une des maisonnettes, ou une paire de chaussures pour un enfant qui avait usé les siennes –, elle trouvait un donateur qu’elle parvenait à convaincre de venir apporter l’argent. Peu de personnes étaient capables de résister à Mma Potokwane et, un jour, le vice-président du Botswana lui-même, un homme généreux qui s’enorgueillissait de pratiquer une politique d’ouverture, avait déploré qu’il existât des pays où les citoyens n’avaient jamais la possibilité de rencontrer le deuxième personnage de l’État. Mma Potokwane l’avait pris au mot et lui avait fait promettre de lui procurer des matériaux de construction pour la ferme des orphelins. Il avait accepté sans trop réfléchir. Les matériaux de construction avaient fini par être achetés à une entreprise disposée à les vendre à bon prix, mais trouver celle-ci avait nécessité beaucoup de temps.

En tête de liste des supporters de Mma Potokwane venait Mr. J.L.B. Matekoni. Depuis de nombreuses années, elle s’en remettait à lui pour l’entretien de toutes les machines de la ferme des orphelins, y compris la pompe à eau – dont il avait finalement réussi à obtenir le remplacement – et le minibus à bord duquel on emmenait les orphelins en ville. C’était un véhicule vétuste, épuisé par des années de cahots sur la route poussiéreuse qui desservait la ferme, et sans la main experte de Mr. J.L.B. Matekoni, il aurait rendu l’âme depuis longtemps. Toutefois, Mr. J.L.B. Matekoni le comprenait bien, et le véhicule avait la chance d’être doté d’un moteur Bedford construit pour durer et durer, comme une vieille mule pleine de vigueur tirant inlassablement sa charrette. Sans doute la ferme des orphelins avait-elle les moyens de s’offrir un nouveau minibus, mais Mma Potokwane ne voyait pas l’intérêt de dépenser de l’argent pour quelque chose de neuf quand on avait quelque chose d’ancien qui fonctionnait encore.

Ce samedi-là, tandis qu’elle triait les moquettes pour la vente, Mma Potokwane consulta tout à coup sa montre et s’aperçut qu’il était presque l’heure : Mr. J.L.B. Matekoni allait arriver d’une minute à l’autre. Elle lui avait demandé de venir réparer une échelle cassée qui nécessitait une soudure. Une nouvelle échelle n’aurait pas coûté bien cher et aurait sans doute été plus sûre, mais pourquoi faire des frais, s’était demandé Mma Potokwane. Une échelle neuve étincellerait peut-être sous le soleil, mais elle n’aurait certainement pas la solidité de la vieille échelle métallique qui avait appartenu aux chemins de fer et leur avait été offerte quelque dix ans auparavant.

Elle laissa les assistantes en pleine interrogation autour d’une chute de moquette ronde et gagna son bureau. Elle avait préparé un gâteau pour Mr. J.L.B. Matekoni, comme elle le faisait presque toujours, mais cette fois, elle s’était appliquée à le rendre particulièrement riche et sucré. Elle savait que Mr. J.L.B. Matekoni aimait les cakes aux fruits, et surtout aux raisins secs, et elle en avait versé deux ou trois poignées supplémentaires dans la pâte à son intention. Car si l’échelle cassée était le prétexte qui avait permis d’attirer le garagiste jusqu’à la ferme, Mma Potokwane avait une autre affaire en tête et elle ne connaissait rien de mieux qu’un bon gâteau pour faciliter les transactions.

Quand Mr. J.L.B. Matekoni arriva enfin, elle était prête, installée juste devant le ventilateur du bureau, éprouvant les bienfaits de l’air brassé par les pales alors qu’elle admirait, par la fenêtre, la végétation luxuriante du jardin. Bien qu’il fût un pays sec, le Botswana était toujours vert après la saison des pluies et l’on trouvait des coins d’ombre un peu partout. Ce n’était qu’au début de l’été, avant l’arrivée des précipitations, que tout était brun et desséché. À cette époque, les vaches maigrissaient parfois désespérément et cela fendait le cœur des propriétaires de bétail de voir leurs troupeaux mordiller sans conviction les rares brins d’herbe sèche qui subsistaient, la tête basse sous l’effet de la lassitude et de la faiblesse. Il en serait ainsi jusqu’à l’arrivée des nuages violets qui s’amoncelleraient à l’est, jusqu’au moment où le vent véhiculerait l’odeur de pluie – une pluie qui se déverserait en draps d’argent sur la terre.

Cela, bien sûr, si la pluie venait. Parfois, on connaissait des sécheresses et la saison s’écoulait avec de très rares précipitations. Le manque d’eau devenait alors une souffrance, éprouvée en permanence sous la forme d’une sensation de poussière au fond de la gorge. Le Botswana avait de la chance, bien sûr ; il pouvait importer des céréales. En revanche, il existait des pays qui n’en avaient pas les moyens, faute d’argent, et là, il n’y avait rien pour s’interposer entre les êtres et la famine. C’était le fardeau de l’Afrique que, dans l’ensemble, l’on supportait avec dignité, mais cela faisait peine à Mma Potokwane de savoir que ses frères africains enduraient une telle souffrance.

Cette année toutefois, les arbres étaient couverts de feuilles vertes et il fut facile à Mr. J.L.B. Matekoni de trouver une place à l’ombre devant les bureaux de la ferme des orphelins. Dès qu’il descendit de voiture, un petit garçon se précipita et lui prit la main. L’enfant leva vers lui son regard grave et Mr. J.L.B. Matekoni lui sourit. Puis, fouillant dans sa poche, il en retira une poignée de bonbons à la menthe enveloppés de papier brillant et les glissa dans la paume de l’enfant.

— Je t’ai vu, Mr. J.L.B. Matekoni ! lança Mma Potokwane au moment où il franchissait le seuil du bureau. Je t’ai vu donner des bonbons à ce petit. Il est malin. Il sait que tu es gentil.

— Je ne suis pas si gentil que ça ! protesta Mr. J.L.B. Matekoni. Je suis un garagiste ordinaire.

Mma Potokwane se mit à rire.

— Tu es loin d’être un garagiste ordinaire : tu es le meilleur garagiste du Botswana ! Tout le monde sait cela.

— Non, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. Il n’y a que vous qui le pensiez.

Mma Potokwane secoua vigoureusement la tête.

— Alors pourquoi le Haut Commissaire britannique vient-il faire réparer sa voiture chez toi, hein ? Il y a au Botswana des dizaines de grands garages qui aimeraient s’occuper d’une voiture comme la sienne. Toujours est-il qu’il continue à aller chez toi. Toujours.

— Je ne sais pas pourquoi il vient chez moi, déclara Mr. J.L.B. Matekoni. Mais je pense que c’est un monsieur très bien et qu’il aime les petits garages.

Trop modeste pour accepter les louanges, il savait cependant qu’il jouissait d’une bonne réputation. Certes, si les gens venaient à bien connaître ses apprentis et à découvrir à quel point ils étaient inaptes, ils verraient le Tlokweng Road Speedy Motors d’un tout autre œil, mais heureusement, les deux garçons ne resteraient pas indéfiniment. En fait, ils devaient même achever leur stage d’ici à quelques mois et, ensuite, on n’entendrait plus parler d’eux. Comme le garage serait calme après leur départ ! Comme il serait agréable de ne plus avoir à réparer les dégâts commis sur les voitures qui leur étaient confiées ! Ce serait une nouvelle liberté, un allégement du fardeau qu’il portait chaque jour sur ses épaules. Il avait fait de son mieux pour les former correctement et ils avaient acquis certaines connaissances au fil du temps, mais ils restaient toujours trop pressés, un grave défaut chez un mécanicien. Avec les voitures comme avec les ânes, il fallait de la patience.

L’une des orphelines avait préparé le thé, qu’elle apportait à présent sur un plateau, accompagné du riche cake aux fruits. Lorsque Mr. J.L.B. Matekoni le vit arriver, il fronça les sourcils. Il connaissait bien Mma Potokwane et la présence d’un gros gâteau préparé spécialement pour l’occasion représentait un signal clair qu’elle avait une demande à formuler. Un cake de cette taille dégageant une odeur de raisins aussi puissante annonçait un problème technique majeur. Le minibus ? Il avait récemment remplacé les plaquettes de freins, mais il s’inquiétait pour les joints de culasse. À cet âge avancé, ceux-ci pouvaient se révéler défaillants, entraînant une surchauffe du bloc-moteur et…

— Je t’ai fait un gâteau, annonça Mma Potokwane d’un ton enjoué.

— Vous êtes très généreuse, Mma, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. Vous savez que j’adore les raisins secs.

— Il m’en reste plein, assura Mma Potokwane avec un geste ample, comme pour désigner une réserve illimitée de raisins secs.

Elle saisit l’assiette et coupa une grosse part de gâteau à l’intention de son invité. Mr. J.L.B. Matekoni, qui suivait ses gestes, pensa : Une fois que j’aurai mangé ça, il faudra que je dise oui. Puis il poursuivit sa réflexion : De toute façon, je dis toujours oui, gâteau ou pas gâteau, alors quelle différence ?

— J’imagine que Mma Ramotswe te prépare souvent des gâteaux, maintenant, ajouta Mma Potokwane en faisant glisser une généreuse tranche de cake dans sa propre assiette. C’est une bonne cuisinière, il me semble.

Mr. J.L.B. Matekoni hocha la tête.

— Elle a plutôt l’habitude de cuisiner le potiron et les choses comme ça, répondit-il. Mais elle sait aussi faire des gâteaux. Vous autres, les femmes, vous êtes très intelligentes.

— Oui, acquiesça Mma Potokwane en versant le thé. Nous sommes beaucoup plus intelligentes que vous, les hommes, mais, malheureusement, vous ne le savez pas.

Mr. J.L.B. Matekoni regarda ses chaussures. Elle devait avoir raison, pensa-t-il. Il était difficile, parfois, d’être un homme, surtout quand les femmes vous le rappelaient. Mais il existait aussi des hommes intelligents, des hommes qui pourraient donner du fil à retordre à Mma Potokwane. Le problème, c’était que lui-même n’appartenait pas à cette catégorie.

Mr. J.L.B. Matekoni leva les yeux vers la fenêtre. Il songea qu’il fallait peut-être dire quelque chose, mais rien ne lui vint à l’esprit. Dehors, une branche du flamboyant, sur lequel quelques fleurs rouges poussaient encore, remua presque imperceptiblement. De nouvelles cosses avaient fait leur apparition, tandis que celles de l’an passé s’accrochaient encore aux branches, çà et là, en longs lambeaux noircis. C’étaient de bons arbres, ces flamboyants, pensa-t-il, avec leur ombre généreuse et leurs fleurs rouges, et aussi leurs délicates frondes chargées de feuilles minuscules, semblables à des plumes, qui ondulaient doucement au vent… Il se figea. La fine branche verte, juste devant la fenêtre, semblait se dérouler et chercher à s’étendre, comme sous l’effet d’un processus de croissance accéléré.

Il se leva d’un bond, reposant son gâteau déjà bien entamé.

— Tu as vu quelque chose ? s’enquit Mma Potokwane. Les enfants font des bêtises ?

Mr. J.L.B. Matekoni s’approcha de la fenêtre et s’immobilisa.

— Il y a un serpent sur cette branche, Mma, juste là. Un serpent vert.

Mma Potokwane tressaillit et vint le rejoindre. Elle plissa un court instant les yeux, fixant le feuillage, puis saisit le bras de Mr. J.L.B. Matekoni.

— Tu as raison, Rra ! Il y a un serpent ! Oh là là, regarde-moi ça !

— Oui, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. Il est sacrément long. Regardez, sa queue arrive jusqu’en bas.

— Il faut que tu le tues, Rra, décréta Mma Potokwane. Je vais te chercher un bâton.

Mr. J.L.B. Matekoni hocha la tête. On disait qu’il ne fallait pas tuer les serpents pour rien, il le savait, mais on ne pouvait les laisser s’installer si près des orphelins. Les choses étaient peut-être différentes dans la savane, où il y avait de la place pour eux et où ils possédaient leurs sentiers et leurs itinéraires, mais ici, ça n’était pas pareil. On était dans la cour de la ferme des orphelins et, à tout moment, le serpent pouvait tomber sur un enfant qui passerait sous l’arbre. Mma Potokwane avait raison. Il allait devoir tuer le reptile.

Armé du manche à balai que Mma Potokwane était allée chercher dans un placard, Mr. J.L.B. Matekoni, suivi à bonne distance par la directrice, s’avança jusqu’à l’angle du bâtiment. Le flamboyant lui parut plus haut vu d’en bas et il se demanda s’il pourrait atteindre la branche occupée par le reptile. S’il n’y parvenait pas, il ne pourrait rien faire. Il faudrait simplement avertir les orphelins de ne pas approcher de l’arbre pour le moment.

— Monte là-haut et frappe-le, chuchota Mma Potokwane. Regarde ! Il est là. Il ne bouge plus, maintenant.

— Mais je ne peux pas ! protesta Mr. J.L.B. Matekoni. Si je me retrouve trop près de lui, il va m’attaquer.

Il frissonna en prononçant ces paroles. Ces serpents verts, qui affectionnaient les arbres et que l’on appelait boomslangs, comptaient parmi les plus venimeux, et ils étaient, disait-on, encore plus dangereux que les mambas, parce qu’il n’existait au Botswana aucun sérum pour traiter leur morsure. Il fallait téléphoner en Afrique du Sud pour obtenir le produit nécessaire.

— Mais tu n’as pas le choix, il faut que tu montes, insista Mma Potokwane. Sinon, il va partir.

Mr. J.L.B. Matekoni la considéra un instant, comme pour obtenir confirmation de cet ordre, à la recherche d’un signe indiquant que la directrice n’avait pas vraiment voulu dire cela, mais il n’en trouva pas. Non, c’était impossible : il ne pouvait monter dans l’arbre et pénétrer le domaine du reptile. Il ne le pouvait pas, un point c’est tout.

— Je ne peux pas, dit-il. Je ne peux pas grimper là-haut. Je vais essayer de l’atteindre d’ici avec le bâton. Je vais taper sur la branche.

Visiblement sceptique, Mma Potokwane demeura en retrait, tandis qu’il s’avançait d’un pas hésitant. Elle mit une main en visière pour observer la scène : le manche à balai s’éleva et s’introduisit dans le feuillage. Mr. J.L.B. Matekoni retint son souffle. Il n’était pas poltron et se montrait même souvent, au contraire, plus courageux que la moyenne. Jamais il ne se dérobait à son devoir et, là, il savait que c’était à lui de s’occuper du problème. Toutefois, pour lutter contre un reptile, il importait de garder un avantage sur lui, et tant que le serpent restait dans l’arbre, il se trouvait dans son élément.

Ce qui se produisit alors alimenta longtemps les conversations du personnel de la ferme des orphelins et du petit groupe d’enfants qui s’était abrité sous la véranda des bureaux, afin de suivre l’événement en toute sécurité. Peut-être Mr. J.L.B. Matekoni toucha-t-il le serpent avec le balai, mais peut-être pas. Il est possible que le reptile ait vu le manche approcher et décidé d’effectuer une manœuvre dilatoire, car, en dépit de leur puissant venin, ces animaux sont timides et fuient l’affrontement. Le reptile remua donc, et il remua vite, se glissant dans le feuillage en un mouvement ondulatoire très fluide. En quelques secondes, il glissait le long du tronc, auquel il adhérait on ne sait comment, puis atteignait le sol et fusait comme une flèche sur la terre brûlée. Mma Potokwane laissa échapper une exclamation en le voyant foncer droit sur elle, mais il dévia soudain de sa trajectoire pour se diriger vers un gros buisson d’hibiscus qui poussait sur un carré d’herbe, derrière les bureaux. Mr. J.L.B. Matekoni poussa un cri, puis s’élança à sa poursuite, toujours armé du manche à balai dont il frappait le sol. Plus rapide, le reptile atteignit l’herbe, qui sembla faciliter sa fuite. Mr. J.L.B. Matekoni s’arrêta : il n’avait pas envie de tuer cette longue liane verte de vie qui ne s’attarderait certainement pas dans les parages et ne représentait plus un danger pour personne. Il se tourna vers Mma Potokwane, qui avait porté la main à sa bouche, puis proféré un bref youyou, comme il était de tradition et comme il convenait de le faire dans les moments de célébration.

— Quel courage ! s’écria-t-elle. Tu as chassé ce serpent !

— Pas vraiment, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. Je pense qu’en fait c’est lui qui a décidé de s’en aller.

Mma Potokwane ne voulut rien entendre. Se tournant vers le groupe d’orphelins qui, tout excités, échangeaient leurs impressions, elle s’exclama :

— Vous avez vu cet oncle ? Vous avez vu comment il nous a sauvés de ce serpent ?

— Ouaouh ! cria l’un des enfants. Vous êtes très brave, mon oncle !

Mr. J.L.B. Matekoni détourna les yeux, embarrassé. Tendant le manche à balai à Mma Potokwane, il regagna le bureau, où le reste de son gâteau l’attendait. Il s’aperçut alors que ses mains tremblaient.

 

— Bon, déclara Mma Potokwane en plaçant une nouvelle part de cake, particulièrement épaisse, dans l’assiette de Mr. J.L.B. Matekoni. Maintenant, nous pouvons parler. Maintenant, je sais que tu es un homme courageux, ce dont je n’avais jamais douté de toute façon.

— Vous devez arrêter de me dire que je suis courageux, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. Je ne suis pas plus courageux qu’un autre.

Mma Potokwane parut ne pas l’entendre.

— Un homme courageux, poursuivit-elle. Et justement, voilà une semaine que je cherche quelqu’un de courageux. J’ai enfin trouvé.

Mr. J.L.B. Matekoni fronça les sourcils.

— Cela fait si longtemps que vous avez des serpents ? s’étonna-t-il. Et les hommes qui vivent ici ? Les maris des assistantes maternelles ? Où sont-ils ?

— Oh, il ne s’agit pas de serpents ! dit Mma Potokwane. Nous n’en avons pas vu d’autres que celui-ci. Non, il s’agit d’autre chose. J’ai en tête un projet qui nécessite du courage. Et, de toute évidence, tu es l’homme qu’il me faut. Nous avons besoin d’une personne courageuse qui soit également célèbre.

— Mais je ne suis pas célèbre, protesta en toute hâte Mr. J.L.B. Matekoni.

— Bien sûr que si ! Tout le monde connaît ton garage. Tout le monde t’a vu devant ta porte, en train de t’essuyer les mains sur ton chiffon. Tous ceux qui passent par là disent : « Tiens, c’est Mr. J.L.B. Matekoni devant son garage. C’est lui en personne. »

Mr. J.L.B. Matekoni baissa les yeux sur son assiette. Il éprouvait un mauvais pressentiment, mais terminerait néanmoins son gâteau pendant que Mma Potokwane révélerait ce qu’elle avait dans l’idée. Cette fois, il se montrerait fort, se promit-il. Il lui avait déjà tenu tête, il n’y avait pas si longtemps, sur la question de la pompe et de la nécessité impérative de la remplacer. À présent, il s’opposerait de nouveau. Il saisit son gâteau et le mordit à belles dents. À l’approche du danger, les raisins lui parurent encore meilleurs.

— Je veux que tu m’aides à recueillir des fonds, déclara Mma Potokwane. Nous avons ici un garçon qui chante merveilleusement bien. Il a seize ans à présent, c’est l’un de nos aînés, et Mr. Slater, du Maitisong Festival, voudrait l’envoyer au Cap pour le faire participer à un concours. Seulement, cela coûte de l’argent et ce petit n’en a pas, puisqu’il est orphelin. Il ne pourra y aller que si nous récoltons la somme nécessaire. Ce sera une grande chose pour le Botswana s’il y va, et une grande chose pour lui aussi.

Mr. J.L.B. Matekoni reposa le reste du gâteau. Il s’était fait du souci pour rien, pensa-t-il. La requête semblait des plus raisonnables. Il vendrait des billets de tombola au garage si elle le souhaitait et pourrait offrir une révision gratuite en guise de prix. Pourquoi cela réclamait-il du courage ? Il ne comprenait pas.

Tout s’éclaira un instant plus tard, quand Mma Potokwane saisit sa tasse de thé, en but une gorgée et précisa son projet :

— Je voudrais que tu effectues un saut en parachute sponsorisé, Mr. J.L.B. Matekoni, déclara-t-elle.