CHAPITRE VII
Petit matin au Tlokweng Road Speedy Motors
Bien qu’elle se fût couchée tard et eût peu dormi, Mma Makutsi se réveilla tôt ce matin-là. À cinq heures, juste avant les premiers signes de l’aube dans le ciel, elle se leva et résolut de sortir faire sa toilette au robinet commun à trois maisons. Ce partage n’était pas idéal et elle attendait avec impatience le jour où elle aurait un robinet à elle – et peut-être même une douche. Ce jour viendrait bientôt : c’était justement l’une des raisons qui l’avaient empêchée de trouver le sommeil. La veille, elle avait visité un deux-pièces à louer dans un quartier de la ville plus agréable que le sien. Le logement occupait près de la moitié – et la meilleure moitié, qui plus est – d’une maison bon marché qui bénéficiait d’une installation de plomberie rudimentaire, mais indépendante. On lui avait expliqué qu’il ne coûterait pas très cher de faire installer une douche et on lui avait assuré que cela pourrait être réalisé dans les huit ou quinze jours qui suivraient son arrivée. Cette information l’avait incitée à verser aussitôt la caution, de sorte qu’elle pourrait emménager dans une huitaine de jours.
Le loyer de ce nouvel appartement était trois fois plus élevé que celui qu’elle payait actuellement, mais, à sa grande surprise, elle avait constaté qu’elle pouvait se l’offrir sans souci. Sa situation financière s’était radicalement améliorée depuis la création de l’École de dactylographie pour hommes du Kalahari. Les cours, qui se tenaient plusieurs soirs par semaine dans une salle paroissiale, proposaient une formation de dactylographie discrète et fondamentale réservée aux messieurs. De nombreux candidats s’étaient présentés au point qu’elle avait dû ouvrir une liste d’attente et elle avait géré avec le plus grand soin les bénéfices dégagés. À présent, elle possédait de quoi verser la caution, et plus encore : si elle choisissait de vider son compte de caisse d’épargne, elle pouvait payer au moins huit mois de loyer et envoyer en outre une aide substantielle à sa famille de Bobonong. Elle avait déjà doublé la somme qu’elle expédiait là-bas chaque mois et reçu la lettre reconnaissante de l’une de ses tantes.
« Nous mangeons bien maintenant, écrivait celle-ci. Tu es une gentille fille et nous pensons à toi chaque fois que nous mangeons les bonnes choses que nous achetons grâce à toi. Tout le monde n’est pas comme toi. Beaucoup de filles ne pensent qu’à elles (je pourrais t’en dresser une longue liste), mais toi, tu t’intéresses à tes tantes, à tes cousins et à tes cousines. C’est un très bon signe. »
Mma Makutsi avait souri à la lecture de la lettre. Cette tante était l’une de ses préférées. Un jour, elle lui paierait le voyage jusqu’à Gaborone. La tante n’avait jamais quitté Bobonong et ce serait un beau cadeau que de lui permettre de voir la capitale. Mais était-ce vraiment une bonne idée ? Pour quelqu’un qui n’était jamais allé nulle part, découvrir tout à coup un lieu nouveau pouvait se révéler perturbant. La tante était satisfaite de la vie qu’elle menait à Bobonong, mais si elle s’apercevait à quel point Gaborone était vaste et pleine d’intérêt, elle risquait d’avoir du mal à retourner à Bobonong, avec tous ces cailloux, cette terre noircie par le soleil et cette chaleur accablante. En fin de compte, la tante resterait peut-être là où elle était, et Mma Makutsi lui enverrait une photographie de Gaborone, afin de lui donner une idée de ce qu’était une ville.
Mma Makutsi sortit de sa chambre et se dirigea vers le robinet placé sur le côté de la maison mitoyenne. Comme les autres locataires qui l’utilisaient, elle payait vingt pula1 par mois à la voisine pour ce privilège et, malgré cela, celle-ci insistait pour que l’on fasse couler l’eau avec parcimonie. Si l’on s’avisait de laisser le robinet ouvert pendant que l’on se rinçait le visage, la propriétaire ne manquait pas de surgir et de faire un commentaire sur la pénurie d’eau au Botswana.
— Nous sommes un pays sec, avait-elle dit un jour à Mma Makutsi, qui tentait de se laver les cheveux.
— Oui, avait répondu Mma Makutsi sans renoncer à l’eau délicieusement fraîche qui coulait sur sa tête. C’est pour cela que nous avons des robinets.
La voisine avait tourné les talons, furieuse.
— C’est à cause des gens comme vous, avait-elle lancé par-dessus son épaule, que nous avons des sécheresses et que nos lacs de retenue sont vides. Faites attention, sinon, tout le pays va s’assécher et nous devrons tous aller vivre ailleurs. Faites attention !
Ces paroles avaient irrité Mma Makutsi, qui estimait faire un usage très modéré de l’eau. Mais il fallait bien ouvrir le robinet de temps en temps ! Quel intérêt y aurait-il à rester devant, à le regarder, même si, dans le fond, c’était ce qu’aurait aimé la propriétaire ?
Celle-ci n’était pas en vue ce matin-là, aussi Mma Makutsi s’agenouilla-t-elle pour faire couler l’eau sur sa tête et ses épaules. Au bout d’un moment, elle changea de position et se rinça les pieds. Une agréable sensation la parcourut, remontant dans ses mollets et jusqu’aux genoux. Une fois propre et rafraîchie, Mma Makutsi reprit le chemin de sa chambre. À présent, elle préparerait le petit déjeuner et apporterait à son frère Richard un bon bol de porridge…
Elle s’interrompit. L’espace d’un instant, elle avait oublié que Richard n’était plus là et que le coin de la pièce qu’elle avait séparé par un rideau pour y installer le malade était désormais désert.
Mma Makutsi s’arrêta sur le seuil et contempla l’endroit où le matelas se trouvait encore quatre mois plus tôt, à l’époque où son frère luttait contre la maladie qui rongeait peu à peu sa vie. Elle s’était occupée de lui, s’employant à l’installer confortablement le matin avant de partir travailler et lui rapportant les petites friandises que son maigre salaire l’autorisait à acheter. On lui avait recommandé de le faire manger malgré son manque d’appétit. Et elle avait suivi ce conseil, lui proposant des bâtonnets de biltong2, bien que ceux-ci fussent excessivement chers, et de la pastèque, qui lui rafraîchissait la bouche et lui apportait le sucre dont il avait besoin.
Rien de tout cela toutefois – ni la nourriture, ni les soins, ni l’amour dont elle l’entourait – n’avait pu modifier la cruelle réalité : cette maladie, qui rendait la vie si difficile, ne pouvait être vaincue. On parvenait certes à ralentir sa progression ou à la tenir un moment en échec, mais elle finissait toujours par l’emporter.
Un certain matin, Mma Makutsi avait senti que son frère ne serait peut-être plus là quand elle rentrerait du travail, parce qu’il lui avait paru épuisé et avait parlé d’une voix ténue, semblable au pépiement d’un petit oiseau. Elle avait un instant songé à rester auprès de lui, mais Mma Ramotswe avait prévu de s’absenter toute la matinée et il fallait quelqu’un à l’agence. Elle lui avait donc dit au revoir aussi normalement que possible, tout en sachant que c’était sans doute la dernière fois qu’elle lui parlait. Son intuition ne l’avait pas trompée. Peu après le déjeuner, la voisine qui passait voir son frère plusieurs fois par jour l’avait appelée et lui avait demandé de rentrer. Mma Ramotswe lui avait proposé de l’emmener dans la petite fourgonnette blanche et elle avait accepté. À l’instant précis où elles longeaient l’Institut de technologie du Botswana, Mma Makutsi avait senti qu’il était trop tard et s’était enfoncée dans son siège, la tête entre ses mains, sachant très bien ce qu’elle trouverait lorsqu’elle parviendrait à la chambre.
Sœur Baleje, l’infirmière de l’hospice anglican, était là. La voisine l’avait appelée elle aussi. Assise par terre près du matelas, elle se leva lorsque Mma Makutsi apparut et vint lui passer un bras autour des épaules, aussitôt imitée par Mma Ramotswe.
— Il a dit votre nom, murmura-t-elle. C’est votre nom qu’il a prononcé au moment où le Seigneur l’a rappelé. C’est la vérité, Mma. Il a dit votre nom.
Elles restèrent toutes trois immobiles : sœur Baleje dans son uniforme blanc d’infirmière, Mma Ramotswe dans sa robe rouge, qu’elle changerait bientôt pour du noir, et Mma Makutsi dans la robe bleue toute neuve, acquise grâce aux revenus des cours de dactylographie. Puis la voisine, qui se tenait à la porte, entraîna Mma Makutsi à l’extérieur, afin que sœur Baleje puisse accorder dans l’intimité les dernières dignités dues à un homme dont la vie n’avait pas pesé bien lourd, mais qui recevait à présent, comme de juste, l’amour inconditionnel d’une personne qui savait comment le donner. Reçois l’âme de notre frère Richard, pria sœur Baleje en retirant délicatement la chemise sale et usée pour la remplacer par un vêtement blanc, afin qu’un pauvre homme pût quitter ce monde dans la propreté et la lumière.
Elle eût aimé qu’il voie le nouvel appartement. Là, il se serait senti à l’aise et aurait eu sa chambre à lui. Il aurait également apprécié le robinet, et sans doute Mma Makutsi aurait-elle fini par devenir aussi méchante que la femme qui surveillait l’eau, demandant sans cesse à son frère de fermer le robinet et lui reprochant de gaspiller. Toutefois, cela ne devait pas être, et elle l’acceptait, car elle savait qu’à présent son frère avait achevé de souffrir.
La nouvelle maison la rapprocherait de son travail. Elle n’était guère éloignée de l’African Mall, dans un quartier appelé Extension Deux. Les rues n’avaient rien de commun avec Zebra Drive, paisible et ombragée, mais au moins elles ressemblaient à des rues, avec des noms bien à elles, et non à ces chemins semés d’ornières qui serpentaient au hasard dans Naledi. Les maisons étaient soigneusement disposées au centre de minuscules carrés de terrain où poussaient des papayers ou des massifs fleuris. Bien que de dimensions réduites, elles convenaient aux employés de bureau, aux petits commerçants, et même aux instituteurs. Il ne semblait donc pas du tout inapproprié pour une personne de son statut à elle – une diplômée de l’Institut de secrétariat du Botswana et une assistante-détective – de vivre dans un endroit comme celui-ci, et elle se sentait très fière lorsqu’elle songeait à son prochain emménagement. Il y aurait moins d’odeurs aussi, ce qui serait bien, car le système d’égouts fonctionnait et l’on ne voyait pas trop d’ordures dans les rues. Non que le Botswana sente mauvais, pas du tout. Mais il existait certaines parcelles du territoire – dont le quartier où vivait Mma Makutsi – où l’on ne pouvait oublier ni la condition humaine ni la chaleur.
Disposer de deux pièces dans une maison qui en comptait quatre signifiait, dans l’esprit de Mma Makutsi, qu’elle pourrait désormais affirmer qu’elle habitait une maison. Ma maison, s’efforça-t-elle d’articuler, trouvant ces mots étranges, presque factices, dans sa bouche. Pourtant, c’était vrai : elle serait sous peu responsable d’un demi-toit et d’une demi-cour, et cela justifiait l’expression ma maison. Cela faisait chaud au cœur : elle venait d’ajouter un nouveau jalon sur la route qui l’avait menée de son existence étriquée de Bobonong, avec ses perspectives nulles et son isolement total, via l’Institut de secrétariat du Botswana, avec son jour de triomphe lorsqu’elle avait obtenu 97 sur 100 à l’examen final, jusqu’à cette élévation anticipée au statut de maîtresse de maison régnant sur une cour et des papayers bien à elle, et sur un coin où elle étendrait son linge pour le mettre à sécher au vent.
L’ameublement et la décoration de la nouvelle maison étant des sujets de la plus haute importance, ils avaient fait l’objet de longues discussions avec Mma Ramotswe. Il arrivait qu’à l’agence plusieurs heures s’écoulent sans qu’il se passe rien, et ces moments-là étaient consacrés aux conversations, ou au crochet parfois, ou encore, simplement, à contempler le plafond et ses traces de mouches semblables à des chemins miniatures qui sillonnaient la savane. Mma Ramotswe possédait des idées bien arrêtées sur le sujet de la décoration, idées qu’elle avait mises en pratique dans sa maison de Zebra Drive, dont le salon était sans conteste la pièce la plus confortable qu’il eût été donné à Mma Makutsi de voir. La première fois qu’elle avait rendu visite à Mma Ramotswe, elle s’était immobilisée un moment sur le pas de la porte, s’extasiant sur le canapé et les fauteuils assortis aux épais coussins, si attirants pour une personne fatiguée ou découragée, et sur les trésors que comportaient les étagères : l’assiette commémorative de Seretse Khama et la tasse à thé à l’effigie d’Élisabeth II, sur laquelle la reine souriait de façon si rassurante, le portrait encadré de Nelson Mandela aux côtés du défunt roi du Lesotho, Moshoeshoe II, et la devise lumineuse qui appelait la paix et la concorde sur la maison. Debout sur le seuil, elle avait réalisé qu’il y avait eu bien peu de beauté dans sa vie, qu’elle n’avait jamais eu une pièce à elle pour exprimer, d’une manière ou d’une autre, son aspiration à un avenir meilleur, mais que cela viendrait peut-être un jour. Et voilà qu’à présent cet espoir se réalisait.
Mma Ramotswe s’était montrée généreuse. Dès qu’elle avait appris le déménagement prochain, elle avait fait venir Mma Makutsi dans la maison de Zebra Drive, qu’elles avaient parcourue dans son intégralité, pièce par pièce, pour repérer les objets qu’elle pourrait donner à son assistante. Ainsi y avait-il une chaise que personne n’utilisait plus, mais qui était recouverte d’un beau tissu rouge vif. Mma Makutsi pouvait la prendre. Et puis, il y avait les rideaux jaunes, qui venaient d’être remplacés par des neufs. Mma Makutsi n’avait pas eu l’audace de les réclamer, mais ils lui avaient été offerts, et elle les avait acceptés avec empressement.
Assise derrière son bureau ce matin-là, Mma Makutsi avait l’impression que son bonheur était quasiment parfait et elle voyait mal comment sa vie pourrait s’améliorer encore. Il y avait la nouvelle maison qu’elle avait hâte d’habiter, meublée en partie par les dons généreux de Mma Ramotswe ; il y avait la pensée rassurante qu’elle détenait de l’argent en banque et qu’elle ne devait plus compter chaque thebe comme autrefois ; et il y avait la satisfaction de posséder un bon travail, parmi des personnes bienveillantes, et de savoir que ce travail améliorait le monde, ou du moins l’univers de certains. Depuis qu’elle avait débuté à l’Agence No 1 des Dames Détectives, elle était parvenue à venir en aide à un nombre conséquent de clients. Ils étaient repartis rassérénés grâce à ce qu’elle avait fait pour eux et cela, plus que tout paiement en argent, donnait sa valeur à son travail. Ainsi, ces filles très belles qui avaient trouvé des emplois dans des entreprises aux bureaux flambant neufs, ces filles qui n’avaient jamais réussi à obtenir plus de 50 sur 100 aux examens de l’Institut de secrétariat du Botswana, ces filles qui touchaient de hauts salaires, aimaient-elles ce qu’elles faisaient ? Mma Makutsi était persuadée que non. Elles restaient assises à leur bureau en faisant mine de taper à la machine, mais surveillaient les aiguilles de la pendule en attendant qu’elles marquent cinq heures. À la minute précise où la grande aiguille atteignait le douze, elles s’éclipsaient, impatientes de se retrouver le plus loin possible de leur lieu de travail. Eh bien, il n’en était pas ainsi pour Mma Makutsi. Parfois, elle restait à l’agence bien après six heures, et parfois jusqu’à sept heures. À plusieurs reprises, elle s’était même laissé absorber par sa tâche au point de ne pas remarquer que le ciel était sombre, et elle était rentrée chez elle dans l’obscurité, parmi les bruits de la nuit et l’odeur des feux de bois sur lesquels cuisaient les dîners, alors que le ciel, au-dessus d’elle, ressemblait à une grande couverture noire.
Mma Makutsi se leva et gagna la fenêtre. Charlie, l’aîné des apprentis, descendait d’un minibus qui venait de quitter la route. Il adressa un signe de main à une personne restée à bord, puis se dirigea vers le garage, les mains dans les poches, sifflotant l’un de ces airs agaçants qu’il entendait à la radio. Au moment où il atteignait le bâtiment, il esquissa quelques pas de danse et Mma Makutsi fit la grimace. Il pensait aux filles, bien sûr, comme toujours. Cela expliquait la danse.
Elle quitta la fenêtre en secouant la tête. Elle savait que les apprentis avaient du succès auprès des filles, mais n’arrivait pas à concevoir ce que ces dernières pouvaient bien leur trouver. Ils n’avaient pas grand-chose à dire – leurs centres d’intérêt se résumaient aux voitures et aux filles –, pourtant, il existait des dizaines de demoiselles prêtes à rire bêtement à leurs plaisanteries et à flirter avec eux. Peut-être étaient-elles, à leur manière, aussi bêtes que ces apprentis, ne s’intéressant pour leur part qu’aux garçons et au maquillage. Les filles de ce genre ne manquaient pas, pensa Mma Makutsi, et sans doute feraient-elles de très bonnes épouses pour ces garçons lorsqu’ils seraient prêts à se marier.
La porte était entrebâillée et l’apprenti passa la tête dans le bureau.
— Dumela Mma3, dit-il. Vous avez bien dormi ?
— Dumela Rra4, répondit Mma Makutsi. Oui, j’ai bien dormi, merci. Je suis arrivée tôt et j’ai réfléchi.
L’apprenti sourit.
— Il ne faut pas trop réfléchir, Mma, déclara-t-il. Ce n’est pas bon pour une femme de trop réfléchir.
Mma Makutsi résolut d’ignorer la remarque, mais se ravisa aussitôt. Elle ne pouvait laisser passer ce genre de chose. Jamais il n’aurait parlé ainsi en présence de Mma Ramotswe, et s’il pensait pouvoir s’en tirer à bon compte, elle avait le devoir de mettre les points sur les i.
— Ce n’est pas bon pour les hommes que les femmes réfléchissent trop, en effet, rétorqua-t-elle. Ah ça oui, tu as bien raison ! Si les femmes commencent à réfléchir au nombre d’hommes qui sont des incapables, ce ne sera pas bon pour les hommes en général. Ah oui, c’est bien vrai !
— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, objecta l’apprenti.
— Ah bon ? Alors tu changes d’avis, finalement ? Tu ne savais pas ce que tu disais parce que ta langue marche toute seule. Elle va toujours plus vite que ton cerveau. Peut-être qu’il existe un médicament pour ça ? Ou une opération qui pourrait réparer ce défaut que tu as ?
L’apprenti parut mécontent. Il savait qu’il ne servait à rien de chercher à avoir le dessus sur Mma Makutsi dans une discussion, mais, de toute façon, il n’était pas venu à l’agence pour se disputer. Il était venu pour faire part à l’assistante d’une nouvelle très importante.
— J’ai lu quelque chose là-dedans, déclara-t-il. Quelque chose de très intéressant.
Mma Makutsi jeta un coup d’œil au journal qu’il venait de sortir de sa poche. Celui-ci était déjà maculé de traces de doigts gras et elle plissa le nez en signe de dégoût.
— Ils parlent de Mr. J.L.B. Matekoni, expliqua l’apprenti. C’est en première page.
Mma Makutsi tressaillit. Était-il arrivé quelque chose à Mr. J.L.B. Matekoni ? Les journaux étaient pleins de mauvaises nouvelles sur les gens. Peut-être Mr. J.L.B. Matekoni avait-il été arrêté pour une raison ou pour une autre ? Non, c’était impossible. Jamais la police n’arrêterait Mr. J.L.B. Matekoni. Il était la dernière personne qui commettrait un acte susceptible de l’envoyer en prison. Il faudrait d’abord arrêter toute la population du Botswana avant de s’en prendre à Mr. J.L.B. Matekoni.
Ravi de l’intérêt qu’il venait d’éveiller, l’apprenti déplia le journal et le présenta à Mma Makutsi.
— C’est là, dit-il. Le patron va faire quelque chose de vraiment courageux. Ouaouh ! Je préfère que ce soit lui que moi !
Mma Makutsi s’empara du journal et se mit à lire.
— « Mr. J.L.B. Matekoni, propriétaire du garage Tlokweng Road Speedy Motors et figure incontournable du monde de la mécanique à Gaborone, a décidé d’exécuter un saut en parachute, afin de récolter des fonds pour la ferme des orphelins de Tlokweng. Mma Silvia Potokwane, la directrice de cet établissement, a déclaré que Mr. J.L.B. Matekoni lui avait fait cette proposition-surprise il y a quelques jours à peine. Elle espère parvenir à recueillir au moins cinq mille pula auprès des sponsors grâce à lui. Les formulaires ont déjà été distribués et beaucoup d’entreprises répondent à l’appel. »
Elle avait lu l’article à voix haute, devant l’apprenti qui l’écoutait en souriant.
— Vous voyez, dit le garçon. Jamais on se serait imaginé que le patron était aussi courageux, et voilà qu’il va sauter d’un avion ! Et tout ça pour aider la ferme des orphelins ! C’est gentil de sa part, hein ?
— Oui, répondit Mma Makutsi.
C’était très gentil, en effet, mais elle se demandait ce qu’en penserait Mma Ramotswe. Si elle-même avait un fiancé, elle n’était pas sûre qu’elle approuverait un tel projet. À vrai dire, plus elle y songeait, plus elle s’apercevait qu’elle ne l’approuverait pas du tout. Parfois, les sauts en parachute finissaient mal, tout le monde savait cela.
— Des fois, ça se passe mal avec les parachutes, reprit l’apprenti, comme s’il avait suivi le fil de ses pensées. Il y a un type de la Botswana Defence Force, son parachute ne s’est pas ouvert. Le type est mort à l’heure qu’il est.
— C’est très triste, répondit Mma Makutsi. Je suis désolée pour ce monsieur.
— Les autres le regardaient d’en bas, poursuivit le garçon. Ils lui faisaient de grands gestes et lui criaient d’ouvrir le parachute de secours… Ils en ont toujours deux, vous savez… Mais il ne les a pas entendus.
Mma Makutsi dévisagea l’apprenti. Que voulait-il dire par il ne les a pas entendus ? Évidemment qu’il ne pouvait les entendre ! Cette remarque était caractéristique de la curieuse façon dont les apprentis, mal informés comme beaucoup de jeunes, voyaient le monde. Il était étonnant de penser que ces garçons avaient été à l’école et qu’ils en étaient là, alors qu’ils possédaient leur certificat de Cambridge. Comme l’avait fait remarquer Mma Ramotswe, il devait être très difficile d’être ministre de l’Éducation et de devoir travailler avec une telle matière première.
— Mais comment voulais-tu qu’il les entende ? s’exclama Mma Makutsi. Ils gaspillaient leur salive…
— Oui, acquiesça l’apprenti. Il avait dû s’endormir.
Mma Makutsi poussa un soupir.
— On ne s’endort pas quand on saute d’un avion ! Cela n’arrive jamais.
— Ah, vous croyez ? la défia l’apprenti. Et les gens qui s’endorment au volant, alors qu’ils conduisent ? Un jour, j’ai vu une voiture quitter la route de Francistown, justement à cause de ça. Le conducteur s’était endormi et, avant de savoir ce qui lui arrivait, il avait percuté un arbre. La voiture a fait des tonneaux. On peut s’endormir partout.
— Au volant, c’est différent, objecta Mma Makutsi. Cela dure longtemps. Au bout d’un moment, on commence à avoir chaud et sommeil. Mais quand on saute d’un avion, il y a peu de chance qu’on ait chaud ou sommeil. On ne peut pas s’endormir.
— Qu’est-ce que vous en savez ? insista l’apprenti. Vous avez déjà sauté d’un avion, vous ? Ah, ah ! Il faudrait que vous teniez votre jupe ! Tous les garçons siffleraient, en bas, parce que la jupe vous remonterait sur la tête. Ah, ah !
Mma Makutsi secoua la tête.
— Ce n’est vraiment pas intéressant de discuter avec quelqu’un comme toi ! soupira-t-elle. De toute façon, voilà le camion de Mr. J.L.B. Matekoni. Nous allons pouvoir lui demander ce que c’est que cette histoire de parachute et voir si ce qu’il y a dans le journal est vrai.
Mr. J.L.B. Matekoni gara son camion sous l’acacia, près de l’entrée du garage, en veillant à laisser la place nécessaire à Mma Ramotswe pour sa petite fourgonnette blanche. Elle n’arriverait pas avant neuf heures du matin, lui avait-elle dit, car elle devait emmener Motholeli chez le médecin. Le Dr Moffat lui avait téléphoné pour lui expliquer que l’hôpital recevait actuellement un grand spécialiste et que celui-ci avait accepté d’examiner Motholeli.
— Je ne crois pas qu’il pourra te dire grand-chose de plus que moi, l’avait avertie le Dr Moffat, mais tu ne perds rien à essayer.
Et le Dr Moffat ne s’était pas trompé : la visite n’avait rien apporté de neuf.
Mr. J.L.B. Matekoni commençait à mieux connaître les deux orphelins et cela lui faisait plaisir. Les enfants l’avaient toujours plongé dans une certaine perplexité et il n’était pas sûr de bien les comprendre. Il y en avait partout au Botswana, évidemment, de sorte qu’il était impossible de ne pas les voir, mais la façon dont pensaient les deux orphelins le surprenait. Le garçon surtout, Puso, était un cas. Il se comportait bien mieux que par le passé – et Mr. J.L.B. Matekoni remerciait le ciel pour cela –, mais il restait taciturne. Parfois, lorsqu’il partait en camion avec Mr. J.L.B. Matekoni, il demeurait immobile, regardant le paysage défiler par la vitre sans dire un mot.
— À quoi penses-tu ? lui demandait Mr. J.L.B. Matekoni.
Puso secouait la tête et répondait :
— À rien.
Ce ne pouvait être vrai. Il était impossible de ne penser à rien, mais Mr. J.L.B. Matekoni ne parvenait pas à se représenter ce qu’il pouvait y avoir dans la tête d’un garçon de cet âge. Que faisaient les petits garçons ? Mr. J.L.B. Matekoni tentait de se souvenir de sa propre enfance, mais il ne trouvait qu’un curieux trou noir, comme si cette période de sa vie n’avait pas existé. C’était étrange, songeait-il. Mma Ramotswe, elle, se rappelait très bien le temps où elle était petite et elle lui décrivait souvent en détail des choses qui lui étaient arrivées des années et des années auparavant. Lorsqu’il tentait d’en faire autant, Mr. J.L.B. Matekoni ne parvenait même pas à se remémorer les noms des garçons de sa classe, hormis un ou deux amis très proches avec lesquels il était resté lié. Et c’était la même chose avec l’école d’initiation, où l’on envoyait tous les jeunes garçons pour leur inculquer les traditions des hommes. Il s’agissait d’un moment crucial dans la vie d’un individu, d’un moment qu’il importait de conserver en mémoire, mais Mr. J.L.B. Matekoni n’en gardait qu’un très vague souvenir.
Avec les moteurs, bien sûr, c’était différent. Si sa mémoire des noms et des gens manquait de précision, Mr. J.L.B. Matekoni se souvenait en revanche de presque tous les moteurs qui lui étaient passés entre les mains, depuis les gros et loyaux diesels dont il avait appris à s’occuper durant son apprentissage, jusqu’aux moteurs des voitures modernes, ultra-performants, mais sans âme. Et non seulement il se rappelait les moteurs distingués, comme celui de la voiture du Haut Commissaire britannique, mais il gardait aussi le souvenir de leurs frères plus modestes, par exemple, celui qui faisait rouler la seule et unique Prinz NSU qu’il eût jamais vue sur les routes botswanaises. Une voiture humble assurément, qui avait la même allure à l’avant qu’à l’arrière et possédait un moteur très semblable à celui de la machine à coudre de Mma Ramotswe. Tous ces moteurs s’apparentaient à de vieux amis pour Mr. J.L.B. Matekoni, de vieux amis dotés de ces travers que présentent inévitablement les vieux amis, mais qui nous rassurent et nous font plaisir.
Mr. J.L.B. Matekoni descendit du camion et s’étira. Une journée chargée l’attendait, avec quatre voitures apportées pour une révision de routine et une cinquième sur laquelle il faudrait remplacer le servofrein. Cela réclamait une procédure délicate : il était difficile d’accéder au circuit capteur, puis, cette première étape franchie, on risquait, neuf fois sur dix, de replacer celui-ci de façon incorrecte. Le problème, comme Mr. J.L.B. Matekoni l’avait expliqué à maintes reprises aux apprentis, était que les extrémités des câbles du circuit capteur étaient évasées et qu’il fallait y insérer un petit écrou. Cet écrou permettait de les connecter au servomécanisme, mais – et c’était là un réel danger – si vous enfiliez les écrous trop loin, vous provoquiez une fuite. Si vous parveniez à éviter cet écueil, mais que vous manquiez de précision, le second risque était de tordre l’un des câbles de freinage. C’était là une erreur dramatique qui vous obligeait alors à remplacer le câble tout entier, et ces câbles, comme chacun savait, couraient dans le corps de la voiture comme des artères. Les apprentis avaient déjà provoqué chacune de ces deux catastrophes, de sorte qu’il s’était trouvé contraint de passer presque une journée entière à réparer les dégâts. Désormais, il ne les laissait plus s’occuper des circuits de freinage. Ils pouvaient le regarder faire s’ils le souhaitaient, mais il leur interdisait de toucher à quoi que ce fût. C’était le problème central avec ces apprentis : ils possédaient les connaissances théoriques nécessaires, ou du moins une partie de ces connaissances, mais, au bout d’un certain temps, ils se montraient négligents, comme s’ils se lassaient. Or, Mr. J.L.B. Matekoni savait qu’il ne fallait jamais se montrer négligent avec les câbles de freinage.
Il entra dans le garage et, percevant des voix en provenance de l’agence de détectives, alla frapper à la porte et passa la tête à l’intérieur. Mma Makutsi tenait un journal, qu’elle tendait à Charlie. Tous deux se tournèrent vers lui et le dévisagèrent.
— Voilà le patron, dit l’apprenti. Voilà le grand courageux en chair et en os.
Mr. J.L.B. Matekoni fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il. Pourquoi m’appelles-tu le grand courageux ?
— Oh, il n’y a pas que moi ! répondit l’apprenti en lui montrant le journal. Bientôt, toute la ville vous appellera comme ça.
Mr. J.L.B. Matekoni prit le journal. Il ne peut s’agir que d’une seule chose, pensa-t-il. Et ses craintes se trouvèrent confirmées lorsqu’il posa les yeux sur l’article.
Ses deux mains se crispèrent sur le papier et il demeura pétrifié, tandis que la consternation l’envahissait peu à peu. C’était l’œuvre de Mma Potokwane. Nul autre que Mma Potokwane n’aurait pu informer les journalistes du saut en parachute puisque lui-même n’en avait parlé à personne. Elle n’a pas le droit de faire ça, pensa-t-il. Elle n’a pas le droit du tout.
— C’est vrai ? s’enquit Mma Makutsi. Vous avez vraiment dit que vous alliez sauter d’un avion ?
— Bien sûr qu’il l’a dit ! s’exclama l’apprenti. Le patron est quelqu’un de très courageux.
— En fait, commença Mr. J.L.B. Matekoni, Mma Potokwane m’a expliqué que ce serait bien que je le fasse et…
— Oh là là ! s’écria Mma Makutsi en applaudissant, ravie. Alors c’est vrai ? Mais c’est extraordinaire ! Je vais vous sponsoriser, Rra. Oui, je vous sponsorise à concurrence de trente pula !
— Pourquoi dites-vous « à concurrence de » ? s’étonna l’apprenti.
— Parce que c’est rédigé comme ça dans les formulaires de sponsoring, répondit Mma Makutsi. On doit inscrire la somme maximale.
— Mais c’est seulement parce que, quand une personne s’engage à faire par exemple une marche sponsorisée, elle n’est pas sûre d’arriver au bout, protesta l’apprenti. Pour un saut en parachute, celui que vous sponsorisez arrive toujours au bout… d’une manière ou d’une autre.
Il éclata de rire à ces mots. Mr. J.L.B. Matekoni se contenta de le fixer sans réagir.
Mma Makutsi fut ennuyée par la remarque de l’apprenti. Ce n’était pas bien de faire des commentaires de ce genre en présence d’un homme qui s’apprêtait à prendre un tel risque personnel pour soutenir une grande cause.
— Il ne faut pas parler comme ça, déclara-t-elle sévèrement. Ce n’est pas une plaisanterie et tu n’as pas à te moquer. C’est quelque chose de très courageux que va faire Mr. J.L.B. Matekoni.
— Ah, ça, je suis d’accord, acquiesça l’apprenti. Bien sûr que c’est courageux, Mma. Quand on pense à ce qui est arrivé à ce pauvre homme de la Botswana Defence Force…
— Que lui est-il arrivé ? s’enquit aussitôt Mr. J.L.B. Matekoni.
Mma Makutsi foudroya l’apprenti du regard.
— Oh, cela n’a rien à voir avec vous, Mr. J.L.B. Matekoni, assura-t-elle à la hâte. C’est autre chose. Ce n’est pas la peine d’en parler maintenant…
Mr. J.L.B. Matekoni parut dubitatif.
— Mais il a dit qu’il est arrivé quelque chose à un homme de la Botswana Defence Force. C’est quoi, ce « quelque chose » ?
— Rien d’important, répondit Mma Makutsi. Parfois, la Botswana Defence Force commet des erreurs idiotes. C’est humain, après tout…
— Comment savez-vous que c’était une erreur de la Botswana Defence Force ? protesta l’apprenti. Comment savez-vous que ce n’était pas la faute de l’homme ?
— Quel homme ? interrogea Mr. J.L.B. Matekoni.
— Je ne sais pas comment il s’appelle, répondit Mma Makutsi. Et puis, j’en ai assez de parler de tout ça. Je voudrais me mettre au travail avant l’arrivée de Mma Ramotswe. J’ai ici une lettre à laquelle il faut que je réponde tout de suite. Il y a beaucoup à faire.
L’apprenti sourit.
— D’accord, dit-il. Moi aussi, j’ai plein de travail, Mma. Vous n’êtes pas la seule.
Il exécuta un petit saut, qui aurait pu être le premier pas d’une de ses danses, mais aussi un simple petit saut. Puis il quitta le bureau.
Mma Makutsi retourna s’asseoir avec un air très professionnel.
— J’ai fait les comptes du mois dernier, déclara-t-elle. Il a été nettement meilleur.
— C’est bien, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. Mais pour ce qui concerne cet homme de la Botswana Defence Force…
Il ne put achever : Mma Makutsi venait de pousser un cri strident.
— Ouh ! hurla-t-elle. J’ai oublié quelque chose ! Ah, qu’est-ce que je suis bête ! Désolée, Mr. J.L.B. Matekoni, mais j’ai oublié d’enregistrer les factures qui sont là. Il va falloir que je revérifie tout.
Mr. J.L.B. Matekoni haussa les épaules. Il y avait une chose qu’elle ne voulait pas qu’il entende, mais il pensait savoir exactement de quoi il s’agissait. Il s’agissait d’un parachute qui avait refusé de s’ouvrir.