CHAPITRE XV

Les hommes mauvais ne sont que des petits garçons, dans le fond

 

Le lendemain matin, lorsque l’agitation du début de journée se fut apaisée, Mma Ramotswe étendit les jambes. Elle était restée assise à son bureau un long moment, à dicter une lettre destinée à un client, tandis que le stylo de Mma Makutsi courait sur les pages du bloc-notes avec un grincement satisfaisant. La sténo comptait parmi ses points forts à l’Institut de secrétariat du Botswana et elle adorait écrire sous la dictée.

— De nos jours, beaucoup de secrétaires ne connaissent pas la sténo, avait-elle dit à Mma Ramotswe. Vous vous rendez compte, Mma ? Elles se font appeler secrétaires et elles ne savent même pas prendre en sténo. Qu’est-ce que Mr. Pitman penserait de cela, à votre avis ?

— Qui est ce Mr. Pitman ? interrogea Mma Ramotswe. À quoi pense-t-il ?

— C’est quelqu’un de très célèbre, répondit Mma Makutsi. C’est l’inventeur de la sténo. Il a écrit des livres sur le sujet. C’est l’un des grands héros du mouvement des secrétaires.

— Je vois. Peut-être devrait-on ériger une statue en son honneur à l’Institut de secrétariat du Botswana. Ce serait une façon de ne pas l’oublier.

— C’est une excellente idée, estima Mma Makutsi. Mais cela m’étonnerait qu’ils le fassent. Il faudrait récolter de l’argent auprès des anciennes élèves et je ne crois pas que ces filles – celles qui ne connaissent rien à la sténo et qui ont tout juste réussi à obtenir 50 sur 100 à l’examen final –, je ne crois pas qu’elles seraient d’accord pour payer.

Mma Ramotswe hocha vaguement la tête. Les problèmes de l’Institut de secrétariat du Botswana ne l’intéressaient guère, même si elle écoutait toujours Mma Makutsi avec politesse lorsque celle-ci se lançait dans des tirades enflammées à ce sujet. Certaines personnes avaient dans leur existence un domaine qu’elles estimaient particulièrement important, et elle supposait que l’Institut de secrétariat du Botswana représentait une cause aussi noble qu’une autre. Et pour moi, songea-t-elle tout à coup, qu’est-ce que c’est ? Le thé ? Elle devait sans doute avoir quelque chose de plus important à défendre. Mais quoi ? Elle regarda Mma Makutsi pour y trouver peut-être l’inspiration, mais rien ne vint et elle décida de se pencher sur le sujet plus tard, dans l’un de ces moments de désœuvrement où l’on a le temps de réfléchir à ces sortes de conjectures philosophiques un peu troublantes.

À présent, le courrier du matin dicté et dûment signé, Mma Ramotswe se leva de son bureau, laissant Mma Makutsi inscrire les adresses sur les enveloppes et trouver les timbres adéquats dans le tiroir. Elle regarda par la fenêtre. C’était exactement le type de matinée qu’elle appréciait : pas trop chaude, mais dominée par un ciel vide, immense et inondé de la lumière du soleil. C’était le genre de matinée que les oiseaux affectionnaient eux aussi, pensa-t-elle, ces jours où ils étendaient leurs ailes et chantaient à tue-tête. Le genre de matinée où l’on pouvait emplir d’air ses poumons et n’inhaler rien d’autre que les parfums d’acacia et d’herbe, ainsi que la douce, très douce odeur du bétail.

Elle quitta l’agence par l’arrière et se posta au-dehors, les yeux fermés, le visage offert au soleil. Comme il serait bon de se retrouver à Mochudi, songea-t-elle, assise devant une maison à éplucher des légumes ou à faire du crochet, par exemple. Elle en faisait quand elle était petite. Elle s’asseyait avec sa cousine, qui était une grande adepte du crochet et qui confectionnait set de table sur set de table en fil blanc de qualité. Il y avait tant de sets au Botswana que chaque table du pays aurait pu en être recouverte deux fois, ce qui n’empêchait pas les gens de continuer à en acheter et à en vendre. Mma Ramotswe n’avait plus de temps à consacrer au crochet et elle se demandait si elle se souviendrait des gestes. Bien sûr, le crochet devait être comme la bicyclette, dont on disait qu’on ne l’oubliait pas une fois que l’on savait en faire. Mais était-ce vrai ? Il existait certainement des acquis que l’on pouvait perdre s’il s’écoulait trop de temps entre deux occasions de les mettre en pratique. Mma Ramotswe avait un jour rencontré un homme qui avait oublié le setswana, et cela l’avait étonnée et choquée. À l’âge de vingt ans, il était parti vivre au Mozambique, où il avait parlé le tsonga et appris le portugais. De retour au Botswana, une trentaine d’années plus tard, on eût dit un étranger et elle l’avait vu rester perplexe devant des gens qui employaient des termes setswana pourtant simples et quotidiens. Perdre sa propre langue, c’était un peu comme oublier sa mère, et tout aussi triste, dans un sens. Nous ne devons pas perdre le setswana, pensa Mma Ramotswe, même si nous parlons beaucoup l’anglais de nos jours, car cela reviendrait à perdre une partie de notre âme.

Mma Makutsi, bien sûr, possédait une seconde langue enfouie dans son passé. Sa mère parlait l’ikalanga, parce qu’elle était originaire de Marapong, où l’on utilisait un dialecte de l’ikalanga appelé le lilima. Cela rendait la vie compliquée, pensait Mma Ramotswe, parce que cela signifiait que cette femme parlait la version mineure d’une langue mineure. Mma Makutsi avait donc été élevée à la fois en setswana, la langue de son père, et dans cette version spécifique de l’ikalanga. Elle avait en outre appris l’anglais à l’école, car c’était le seul moyen de s’en sortir dans la vie. Nul ne pouvait songer à entrer à l’Institut de secrétariat du Botswana ni à obtenir une note avoisinant les 97 sur 100, par exemple, sans maîtriser parfaitement cette langue, comme les maîtres d’école d’autrefois la maîtrisaient.

Mma Ramotswe avait plus ou moins oublié que Mma Makutsi parlait l’ikalanga, jusqu’au jour où son assistante employa un mot de cette langue au beau milieu d’une phrase, la laissant perplexe.

— Je me suis fait mal au gumbo, déclara Mma Makutsi.

Mma Ramotswe releva la tête, surprise.

— Au gumbo ?

— Oui. En venant au travail, ce matin, j’ai trébuché dans un nid-de-poule et je me suis fait mal au gumbo.

Elle s’interrompit devant l’expression intriguée de Mma Ramotswe. Alors, elle comprit.

— Je suis désolée, reprit-elle. Gumbo veut dire pied en ikalanga. Quand on parle ikalanga, le pied est le gumbo.

— Je vois, répondit Mma Ramotswe. C’est un mot très bizarre. Gumbo.

— Il n’a rien de bizarre, protesta Mma Makutsi, sur la défensive. Il existe beaucoup de façons différentes de dire pied. En anglais, c’est foot, en setswana, c’est lonao et en ikalanga, c’est gumbo, qui est, en fait, le vrai terme.

Mma Ramotswe se mit à rire.

— Il n’y a pas de vrai terme pour dire pied. On ne peut pas dire que le vrai terme soit gumbo, puisque cela n’est vrai que pour les pieds qui parlent ikalanga. Chaque pied a son propre nom, selon la langue que parlait la mère de ce pied. C’est comme ça que ça marche, Mma Makutsi.

Cette remarque avait clos la conversation, et l’on ne dit plus rien des gumbos.

Ces pensées, et bien d’autres, traversaient l’esprit de Mma Ramotswe ce matin-là, tandis qu’elle se tenait devant son agence, s’étirant et laissant son esprit vagabonder de-ci, de-là. Au bout de quelques minutes cependant, elle décida de retourner au bureau. Mma Makutsi avait dû terminer les lettres à présent et il serait bon de lui raconter sa visite de la veille à la Maison de l’Espoir. Il y avait beaucoup à en dire et elle estimait qu’une bonne discussion avec son assistante se révélerait fructueuse. Mma Makutsi lançait souvent des observations très perspicaces, même si, dans le cas de Mr. Bobologo, aucune perspicacité particulière n’était nécessaire pour percer à jour ses véritables motivations. Et pourtant, et pourtant… On ne pouvait pas dire que cet homme était un hypocrite. Il était manifestement sincère lorsqu’il parlait des prostituées, mais le mariage, sans doute, était une tout autre histoire. Mma Makutsi donnerait peut-être des idées intéressantes là-dessus, ce qui pourrait aider à clarifier la situation dans l’esprit de Mma Ramotswe.

Elle rouvrit les yeux et se dirigea vers l’agence. Elle ne put cependant franchir la porte, car Mma Makutsi, visiblement en proie à l’inquiétude, l’arrêta.

— Il y a un problème, lui chuchota-t-elle à l’oreille. Mr. J.L.B. Matekoni a un problème. Il est là, précisa-t-elle avec un geste en direction du garage. Il ne va pas bien.

— Il s’est blessé ?

Mma Ramotswe avait toujours redouté les accidents, surtout avec ces apprentis imprudents à qui l’on permettait de hisser des voitures sur des ponts de graissage ou d’effectuer d’autres manipulations tout aussi périlleuses. Les mécaniciens pouvaient se blesser, c’était connu, comme les bouchers avaient souvent une phalange en moins, une vision qui glaçait immanquablement le sang de Mma Ramotswe, bien que l’enthousiasme des bouchers pour leurs grands couteaux – ces lames coupables, sans aucun doute – semblât rester intact.

Mma Makutsi la rassura aussitôt.

— Non, il n’y a pas eu d’accident. Mais je l’ai vu assis dans le garage, la tête entre les mains. Il avait l’air très malheureux et il m’a à peine saluée quand je suis passée devant lui. J’ai l’impression qu’il est arrivé quelque chose.

Ce n’était pas une bonne nouvelle. Même s’il n’y avait pas eu d’accident, le rétablissement de Mr. J.L.B. Matekoni après sa dépression était suffisamment récent pour que la moindre baisse de moral apparaisse comme une cause d’inquiétude. Le Dr Moffat, qui avait soigné Mr. J.L.B. Matekoni durant sa maladie – avec, il fallait le rappeler, l’aide de Mma Potokwane, qui avait pris ce dernier en main et l’avait obligé à avaler chaque jour ses comprimés –, avait prévenu que ce genre de maladie risquait de récidiver. Mma Ramotswe se souvenait parfaitement de ses paroles : « Tu dois rester vigilante, Mma Ramotswe », lui avait-il dit de cette voix bienveillante qu’il utilisait avec tout le monde, même pour s’adresser à son irascible épagneul marron. « Tu dois rester vigilante, parce que cette maladie est comme un nuage noir dans le ciel. Il reste là, loin au-dessus de l’horizon, mais il peut revenir très vite. Fais attention, et préviens-moi s’il se passe quoi que ce soit. »

Jusqu’à présent, le rétablissement avait semblé complet et Mr. J.L.B. Matekoni s’était montré paisible et égal à lui-même, comme il l’avait toujours été. Aucun des signes de cette lassitude venue avec la maladie n’avait réapparu, aucun signe de ces idées noires, de ce repli sur soi qui l’avaient tant diminué. Mais peut-être tout cela revenait-il soudain ? Peut-être le nuage noir avait-il été poussé durant la nuit jusque dans son ciel ?

Mma Ramotswe remercia Mma Makutsi et gagna le garage. Les deux apprentis étaient penchés sur le moteur d’une voiture, leurs outils à la main, tandis que Mr. J.L.B. Matekoni, assis sur sa vieille chaise pliante près du compresseur, se tenait la tête entre les mains, dans la position où l’avait trouvé Mma Makutsi quelques minutes plus tôt.

— Eh bien, Mr. J.L.B. Matekoni, lança-t-elle d’un ton léger. Tu m’as l’air de réfléchir très intensément. Puis-je te préparer une tasse de thé pour t’aider à penser ?

Mr. J.L.B. Matekoni releva la tête et Mma Ramotswe vit aussitôt, avec un vif soulagement, que le mal n’était pas revenu. Son fiancé semblait ennuyé, c’était certain, mais l’expression de son visage n’avait rien en commun avec cet air hagard qui le caractérisait durant sa maladie. Il s’agissait d’une inquiétude concrète et fondée, pensa-t-elle, et non d’une peur diffuse devant des ombres, des mauvaises actions imaginaires ou la mort, toutes ces choses qui l’avaient tourmenté lorsqu’il était souffrant.

— Oui, je réfléchis, répondit-il. Je me dis que je me suis fourré dans un sacré pétrin. Je suis comme une pomme de terre dans…

Il s’interrompit, incapable de compléter la métaphore.

— Comme une pomme de terre ? répéta Mma Ramotswe.

— Comme une pomme de terre dans…

Il s’arrêta de nouveau.

— Oh, je ne sais pas… Mais j’ai eu tort de me mêler de cette affaire.

Perplexe, Mma Ramotswe lui demanda de quelle affaire il parlait.

— C’est cette histoire avec la voiture du boucher, expliqua-t-il. Je suis allé au First Class Motors hier après-midi.

— Ah… fit Mma Ramotswe.

C’est ma faute, pensa-t-elle aussitôt. C’est moi qui l’ai engagé à y aller et maintenant, voilà ce qui se passe. Alors, plutôt que de répéter « Ah… », elle murmura :

— Oh…

— Oui, poursuivit Mr. J.L.B. Matekoni d’un ton misérable. Je suis allé là-bas hier après-midi. Le gars qui dirige le garage était à un enterrement à Molepolole et je me suis donc adressé à l’un de ses assistants. Et il m’a dit qu’il avait vu la voiture du boucher devant mon garage et qu’il en avait parlé à son patron, qui s’est mis en colère. Il a affirmé que je lui volais ses clients et qu’il allait venir ici pour me voir ce matin même, dès qu’il serait rentré de Molepolole. Le gars m’a dit que son patron allait « me régler mon compte ». C’était son expression, Mma Ramotswe. C’étaient ses paroles. Je n’ai même pas eu le temps de me plaindre, comme j’avais prévu de le faire. Il ne m’en a pas laissé le temps.

Mma Ramotswe croisa les bras.

— Et qui est ce monsieur qui dirige le First Class Motors ? lança-t-elle, mécontente. Comment s’appelle-t-il et pour qui se prend-il ? D’abord, d’où vient-il ?

Mr. J.L.B. Matekoni poussa un soupir.

— Il s’appelle Molefi. C’est un homme épouvantable originaire de Tlokweng. Il fait peur à tout le monde. Il donne une très mauvaise image des garagistes.

Mma Ramotswe demeura un long moment silencieuse. Elle avait de la peine pour Mr. J.L.B. Matekoni, qui était un être pacifique et qui détestait le conflit. Il n’était pas homme à déclencher des querelles, et pourtant, pour une fois, elle avait envie de le voir affronter ce Molefi avec un peu plus de détermination. Les individus de ce genre étaient des brutes et il importait de savoir leur tenir tête. Ah, si seulement Mr. J.L.B. Matekoni était un rien plus courageux… Mais souhaitait-elle vraiment le voir se battre ? Ce n’était pas dans le caractère de son fiancé et, après tout, c’était aussi bien ainsi. Elle avait horreur des hommes qui cherchaient la bagarre, et cela faisait partie des raisons qui la poussaient à admirer Mr. J.L.B. Matekoni. Malgré sa force physique, qui lui venait de tous ces moteurs qu’il soulevait dans son travail, il était doux comme un agneau. Et elle l’aimait pour cela, tout comme beaucoup de gens l’aimaient aussi.

Elle décroisa les bras et avança pour se poster à côté de lui.

— À quelle heure arrive-t-il ? s’enquit-elle.

— Il peut être là d’une minute à l’autre. Ils m’ont dit ce matin. C’est tout ce que je sais.

— Je vois.

Elle tourna les talons pour aller parler aux apprentis. Il faudrait que ceux-ci se joignent à Mr. J.L.B. Matekoni et le soutiennent face à ce Molefi. Ils étaient jeunes…

Elle s’interrompit. Tlokweng. Mr. J.L.B. Matekoni avait dit que ce Molefi venait de Tlokweng, et c’était à Tlokweng que se trouvait la ferme des orphelins, et la ferme des orphelins, c’était Mma Potokwane.

Elle fit de nouveau demi-tour, ignorant les apprentis, et s’éloigna d’un pas vif vers son bureau. Mma Makutsi lui jeta un regard interrogateur lorsqu’elle entra.

— Est-ce qu’il va bien ? Je me faisais du souci.

— Il va très bien, répondit Mma Ramotswe. Il a juste un sujet d’inquiétude. Les gens du First Class Motors l’ont menacé. Voilà ce qui se passe.

Mma Makutsi émit un léger sifflement, comme elle le faisait parfois dans les moments de crise.

— Ce n’est pas bon du tout, Mma. Pas bon du tout.

Mma Ramotswe hocha la tête.

— Mma Makutsi, dit-elle. Je dois partir immédiatement pour Tlokweng. Dans la minute. Soyez gentille, téléphonez à Mma Potokwane pour lui dire que je viens la chercher avec ma fourgonnette parce que nous avons besoin de son aide. Faites-le tout de suite, s’il vous plaît. Moi, j’y vais.

 

Parvenue à la ferme des orphelins, Mma Ramotswe ne trouva pas Mma Potokwane dans son bureau. La porte était ouverte, mais la grande chaise minable qu’occupait généralement la directrice – quand elle n’allait pas s’affairer aux cuisines ou inspecter les maisonnettes des orphelins – était vide. Mma Ramotswe ressortit en toute hâte et jeta un regard inquiet autour d’elle. Elle n’avait pas imaginé une seconde que Mma Potokwane pût être absente. Celle-ci se tenait toujours à son poste, semblait-il. Cependant, il était tout à fait possible qu’elle fut partie faire des courses en ville, ou même plus loin encore, à Lobatse, pour aller chercher un nouvel orphelin.

— Mma Ramotswe ?

Elle se retourna en regardant autour d’elle. C’était la voix de Mma Potokwane, mais d’où venait-elle ?

— Ici, reprit la voix. Sous l’arbre ! Je suis là, Mma Ramotswe !

La directrice de la ferme des orphelins se tenait sous un large manguier, absorbée par l’ombre du feuillage. Mma Ramotswe était passée tout près d’elle sans la voir. Mma Potokwane quitta la frondaison pour venir à sa rencontre.

— J’étais en train de surveiller une mangue, expliqua-t-elle. Elle est presque mûre et j’ai ordonné aux enfants de ne pas la cueillir. Je la garde pour mon mari, qui aime les bonnes mangues.

Elle s’essuya les mains sur sa jupe tout en s’avançant vers Mma Ramotswe.

— Vous voulez la voir, Mma ? proposa-t-elle. Elle est vraiment très belle, toute jaune.

— C’est très gentil à vous, Mma, répondit Mma Ramotswe, mais je reviendrai la voir une autre fois, je pense. Pour le moment, il faut que je vous parle d’une chose urgente. Très urgente.

Mma Potokwane rejoignit son amie à la porte du bureau et Mma Ramotswe lui expliqua brièvement qu’elle avait besoin de l’emmener au garage « pour régler un problème concernant Mr. J.L.B. Matekoni ». Mma Potokwane l’écouta gravement, puis acquiesça. Elles pouvaient partir sur-le-champ, dit-elle. Non, elle n’avait pas besoin de prendre quoi que ce fût dans son bureau.

— La seule chose qu’il me faut, c’est ma voix, expliqua-t-elle en désignant sa poitrine. Et tout est là. Prêt à l’emploi.

Elles repartirent au garage dans la petite fourgonnette blanche, dont les amortisseurs, soumis à rude épreuve, ployaient sous la lourde charge. Mma Ramotswe conduisait plus vite que de coutume, actionnant son klaxon avec impatience chaque fois qu’elle rencontrait un âne indolent ou un enfant en équilibre instable sur une bicyclette. Il ne fallut s’arrêter qu’une fois : un petit troupeau de bétail rachitique, mal surveillé selon toute apparence, bloquait la route. Mma Potokwane ouvrit sa vitre et apostropha les bêtes de sa voix de stentor. Elles parurent d’abord étonnées, puis indignées, mais se déplacèrent malgré tout, et la petite fourgonnette blanche put poursuivre son trajet.

Elles freinèrent devant le Tlokweng Road Speedy Motors quelques minutes après l’arrivée de Molefi. Un grand camion rouge garé en travers gênait l’entrée du garage. Dessus, on pouvait lire FIRST CLASS MOTORS, inscrit en caractères ostentatoires. Mma Potokwane, à qui Mma Ramotswe avait exposé la situation en chemin, émit un grognement réprobateur.

— Grandes lettres, murmura-t-elle, grande nullité.

Mma Ramotswe sourit. Elle était déjà sûre que faire venir Mma Potokwane était une excellente initiative, mais ces paroles la confortèrent dans son idée. À présent, tandis qu’elle négociait un virage pour contourner le véhicule agressivement garé et apercevait Molefi debout face à Mr. J.L.B. Matekoni, qui contemplait le sol alors que son visiteur vitupérait, elle comprit qu’elles arrivaient à point nommé.

Mma Potokwane sortit de la fourgonnette et se précipita vers les deux hommes.

— Eh bien ! s’écria-t-elle avant de les avoir atteints. Qui est-ce que je trouve dans le garage de Mr. J.L.B. Matekoni ? Molefi ? C’est bien toi, n’est-ce pas ? Tu es venu discuter d’un problème de mécanique compliqué avec Mr. J.L.B. Matekoni, c’est ça ? Tu viens lui demander conseil ?

Molefi se retourna et la foudroya du regard.

— Je suis ici pour une affaire professionnelle, Mma. Une affaire qui ne concerne que Mr. J.L.B. Matekoni et moi-même.

Le ton de la voix était peu courtois. L’homme confirma son impolitesse en tournant ostensiblement le dos à Mma Potokwane pour refaire face à Mr. J.L.B. Matekoni. Mma Potokwane jeta un bref coup d’œil à Mma Ramotswe, qui secoua la tête en signe de désapprobation.

— Excuse-moi, Rra, reprit Mma Potokwane en s’approchant de l’homme. Mais j’ai l’impression que tu as oublié qui je suis. Moi, en revanche, je sais exactement qui tu es.

Molefi se retourna, au comble de l’irritation.

— Écoutez, Mma…

— Non, c’est toi qui vas m’écouter, Rra, rétorqua Mma Potokwane, haussant le ton. Je te connais, Herbert Molefi. Je connais ta mère. C’est mon amie. Et j’ai souvent eu de la peine pour elle… Quel malheur d’avoir un fils comme toi !

Molefi ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son n’en sortit.

— Ah oui ! enchaîna Mma Potokwane en secouant l’index devant lui. Tu étais un très mauvais garçon quand tu étais petit, et maintenant que te voilà un homme, tu es toujours aussi mauvais. Tu n’es qu’une brute, c’est tout. Et tu sais, je suis au courant de ce que tu as fait avec la voiture du boucher. Oh oui, je suis au courant. Mais je me demande si ta mère le sait. Et tes oncles, est-ce qu’ils le savent ?

L’effondrement de Molefi fut brutal et complet. Mma Ramotswe, qui observait l’effet de ces paroles, le vit ployer physiquement sous la remontrance.

— Non ? Ils n’en savent rien ? pressa Mma Potokwane. Eh bien, il me semble que mon rôle serait de les avertir. Et toi, toi, Herbert Molefi, qui crois que tu peux t’amuser à brutaliser des gens comme Mr. J.L.B. Matekoni ici présent, tu ferais mieux d’y réfléchir à deux fois. Ta mère est encore en mesure de te remonter les bretelles, non ? Et il y a aussi tes oncles. Ils ne vont pas être très contents et ils risquent bien de léguer leur bétail à quelqu’un d’autre le jour où ils rendront l’âme, tu ne crois pas ? Moi, si, Rra. Moi, j’en suis sûre.

— Mais vous savez, Mma, j’étais juste en train de bavarder avec Mr. J.L.B. Matekoni. Rien d’autre…

— Peuh ! rétorqua Mma Potokwane. Inutile d’essayer de me faire gober tes mensonges ! Tu vas fermer cinq minutes cette bouche inutile que tu as et laisser Mr. J.L.B. Matekoni te dire ce que tu dois faire pour ce malheureux boucher que tu as dupé. Quant à moi, je vais rester ici pour écouter, au cas où. Ensuite, nous verrons s’il est nécessaire de mettre ta famille de Tlokweng au courant de cette histoire.

Molefi ne répondit rien, et il garda également le silence quand Mr. J.L.B. Matekoni, avec calme et raison, lui expliqua qu’il devrait effectuer un remboursement en faveur du boucher et se montrer plus prudent à l’avenir, car les autres garagistes de la ville ne manqueraient pas de l’avoir à l’œil.

— Vous nous faites du tort à tous, voyez-vous, ajouta-t-il. Parce que quand un mécanicien triche, c’est toute la profession que l’on blâme. C’est comme ça que ça se passe, et c’est pour cette raison que vous devez changer votre façon de faire.

— Oui, intervint Mma Ramotswe, apportant sa première contribution. Il faudra faire attention à l’avenir. Sinon, Mma Potokwane le saura. Vous avez bien compris ?

Molefi hocha la tête en silence.

— Vous avez perdu votre langue ? reprit Mma Ramotswe.

— Non, répondit Molefi à mi-voix. J’ai compris ce que vous avez dit, Mma.

— Parfait, déclara Mma Potokwane. Maintenant, la meilleure chose que tu puisses faire, c’est remonter dans ton gros camion et rentrer à ton garage. J’imagine que tu dois avoir une enveloppe dans ton bureau. Cela suffira pour la lettre que tu vas écrire tout de suite à ce monsieur de Lobatse.

Elle marqua un temps d’arrêt, avant d’ajouter :

— Et n’oublie pas de m’en envoyer une copie, s’il te plaît.

Il n’y avait pas grand-chose à ajouter après cela. Molefi fit faire demi-tour à son camion et s’éloigna dans un vrombissement furieux. Mr. J.L.B. Matekoni remercia Mma Potokwane, d’un ton assez timoré, jugea Mma Ramotswe, et les deux femmes gagnèrent le bureau de l’Agence No 1 des Dames Détectives, où Mma Makutsi faisait bouillir de l’eau pour le thé. L’assistante avait suivi l’entretien depuis la porte. Bien que Mma Potokwane lui inspirât une certaine crainte, elle risqua une question.

— Est-ce que sa mère est vraiment sévère à ce point ?

— Je n’en ai aucune idée, avoua Mma Potokwane. Je ne la connais que de vue, je ne lui ai jamais adressé la parole, et j’ai pris un risque en parlant d’elle. Mais, en général, les hommes tyranniques comme celui-ci ont une mère sévère et un mauvais père, dont ils ont souvent peur. C’est pour cela qu’ils jouent les durs, j’imagine. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez eux. J’ai découvert cela avec les enfants, mais cela s’applique aussi aux hommes. Je pense qu’il faudra que j’en parle si jamais j’écris un livre sur la façon de diriger une ferme d’orphelins.

— Il faut absolument que vous écriviez ce livre, approuva Mma Ramotswe. Je le lirai, même si je n’ai aucune intention de me lancer dans la direction d’orphelinat.

— Merci, répondit Mma Potokwane. Je le ferai peut-être un jour. Pour le moment, je suis bien trop occupée, avec tous ces enfants qu’il faut surveiller, le thé que je dois préparer, les gâteaux aux fruits confits et toutes ces choses que j’ai à faire. Il ne me reste pas beaucoup de temps pour écrire des livres.

— C’est dommage, commenta Mma Makutsi.

L’idée venait de germer dans son esprit que si Mma Potokwane envisageait d’écrire un livre, elle-même pourrait très bien le faire aussi. Les Principes de la dactylographie, peut-être, quoique ce titre ne fût pas le plus excitant que l’on pût imaginer. Comment obtenir 97 sur 100. Oui, c’était beaucoup mieux ; le livre serait acheté par toutes les personnes, les nombreuses, très nombreuses personnes qui rêvaient d’obtenir 97 sur 100, quel que fût leur domaine d’activité, et qui savaient qu’elles n’y parviendraient sans doute jamais. Au moins, un tel ouvrage leur permettrait d’espérer, ce qui était peut-être la chose la plus importante. Il fallait pouvoir espérer. C’était capital.