CHAPITRE XI

Le mystérieux Mr. Bobologo

 

Mma Ramotswe n’avait pas oublié Mma Holonga, et si elle n’avait encore rien accompli de tangible, elle avait néanmoins beaucoup réfléchi à la façon d’aborder cette délicate affaire. Il importait qu’aucun des prétendants ne découvrît qu’il faisait l’objet d’une enquête, car la chose serait mal prise et risquerait de détourner de Mma Holonga des partis sérieux. Il faudrait donc mener l’enquête avec prudence, interroger des connaissances de chacun des hommes et, si possible, organiser des rencontres avec les intéressés eux-mêmes. Pour cela, il convenait de trouver un prétexte, mais Mma Ramotswe savait qu’elle y parviendrait.

Elle commencerait par Mr. Bobologo, résolut-elle, en contactant une personne qui travaillait dans la même école. Cette première étape ne posa aucun problème. En effet, Rose, la femme de ménage de Mma Ramotswe, avait justement une cousine qui avait très longtemps tenu la cantine de l’établissement. Désormais à la retraite, elle vivait à Old Naledi, où elle s’occupait des enfants de l’un de ses fils. Mma Ramotswe ne la connaissait pas, mais Rose lui en avait souvent parlé. Elle lui assura que sa cousine lui réserverait le meilleur accueil.

— Elle fait partie de ces gens qui ont la langue bien pendue, expliqua-t-elle. Elle parle toute la journée, même quand il n’y a personne pour l’écouter. Elle sera très heureuse que vous lui rendiez visite.

— Les personnes de ce genre sont très utiles dans notre travail, commenta Mma Ramotswe. Ce sont elles qui nous fournissent les renseignements que nous cherchons.

— Eh bien, tant mieux ! Elle vous dira tout ce qu’elle sait. Et elle sera très contente de le faire. Seulement, il faut prévoir du temps, beaucoup de temps.

De tels individus abondaient au Botswana, songea Mma Ramotswe, et c’était très bien comme ça. Il serait étrange de vivre dans un pays où les gens gardaient le silence et se croisaient dans la rue sans un mot, comme s’ils redoutaient ce que l’on pouvait dire ou penser d’eux. En Afrique, on était bavard, on s’interpellait d’un côté de la rue à l’autre ou à travers une étendue de savane, et peu importait si les passants entendaient. Des conversations entières pouvaient ainsi se tenir alors que l’on continuait à avancer chacun dans sa direction, parlant jusqu’à ce que les voix deviennent trop faibles ou trop lointaines pour être intelligibles, jusqu’à ce que les mots soient happés par le ciel. C’était là une bonne manière de quitter un ami, bien moins abrupte que quelques paroles d’au revoir suivies d’un silence brutal. Mma Ramotswe parlait souvent ainsi aux enfants lorsqu’ils partaient pour l’école, criant à Puso d’être prudent en traversant la route ou de vérifier que ses lacets soient bien noués, car les garçons ne faisaient pas attention à ce genre de détail. Ils ne se souciaient pas non plus de savoir si leur chemise était rentrée dans leur pantalon, mais il s’agissait là d’un autre problème auquel elle réfléchirait plus tard, à un moment où la demande de la clientèle serait moins pressante.

Mma Seeonyana, la cousine de Rose, se trouvait chez elle lorsque Mma Ramotswe se présenta. Sa maison n’était pas grande – pas plus de deux chambres minuscules et un salon, constata Mma Ramotswe – mais la cour était d’une propreté méticuleuse, avec des cercles tracés dans le sable à l’aide d’un balai large. C’était bon signe : une cour mal entretenue annonçait une femme qui ne se souciait plus des vertus traditionnelles du Botswana, et de telles personnes, estimait Mma Ramotswe, n’étaient pas fiables, quand elles ne se montraient pas carrément impolies. Elles n’avaient pas la moindre notion de botho, qui signifiait respect et bonnes manières. Le botho faisait du Botswana un pays à part et le distinguait parmi les nations. Bien sûr, il existait des gens qui le tournaient en dérision, mais que proposaient-ils à la place ? Voulaient-ils que l’on soit égoïste ? Que l’on traite autrui de manière désagréable ? Car c’était à n’en pas douter ce qui se passerait si l’on oubliait tout du botho, Mma Ramotswe en était sûre.

Mma Seeonyana se tenait sur le pas de sa porte, un sac de papier brun à la main. Tandis qu’elle garait sa voiture au bout de la rue, Mma Ramotswe l’aperçut qui la regardait. Ça aussi, c’était bon signe. Observer les gens et se demander ce qu’ils faisaient constituait un passe-temps traditionnel au Botswana. La nouvelle mode, qui voulait que l’on se montrât indifférent aux autres, semblait difficilement acceptable. Regarder les gens n’était-il pas un signe que l’on s’y intéressait, que l’on refusait de les traiter comme de parfaits étrangers ? Là encore, c’était une affaire de bonnes manières.

Mma Ramotswe se posta derrière la grille et appela Mma Seeonyana. Celle-ci répondit aussitôt, et chaleureusement, invitant la visiteuse à entrer et à s’installer avec elle à l’arrière de la maison, où l’ombre était plus généreuse. Elle ne lui demanda pas ce qu’elle voulait, mais l’accueillit avec le sourire, comme une amie ou une voisine venue faire un brin de causette.

— Vous habitez par là-bas, dans Zebra Drive, déclara-t-elle. C’est vous qui employez Rose. Elle m’a parlé de vous.

Mma Ramotswe fut surprise d’avoir été reconnue, mais l’explication suivit aussitôt.

— Votre fourgonnette est célèbre dans le quartier, reprit Mma Seeonyana. Rose m’en a parlé, et moi-même, je vous ai vue plusieurs fois au volant. D’ailleurs, j’ai souvent pensé : « J’aimerais bien connaître cette dame-là », mais je n’aurais jamais cru que l’occasion se présenterait un jour. Je suis très heureuse de vous voir ici, Mma.

— Moi aussi, j’ai entendu parler de vous, répondit Mma Ramotswe. Rose dit beaucoup de bien de vous. Elle était très fière quand vous étiez responsable de la cantine.

Mma Seeonyana se mit à rire.

— Quand je travaillais dans cette école, je nourrissais quatre cents enfants par jour, expliqua-t-elle. Maintenant, je nourris deux petits garçons. C’est beaucoup plus facile.

— C’est notre lot, à nous les femmes, jour après jour, commenta Mma Ramotswe. Moi, je nourris trois personnes désormais. J’ai un fiancé et deux enfants, que nous avons adoptés et qui viennent de la ferme des orphelins. Cela fait beaucoup de repas à préparer. On dirait que les femmes ont été placées dans ce monde pour faire la cuisine et entretenir les cours des maisons. Parfois, je me dis que c’est injuste et qu’il faut changer les choses.

Mma Seeonyana approuva cette vision du monde, mais fronça néanmoins les sourcils en songeant aux implications d’un tel discours.

— Le problème, c’est que les hommes ne seraient jamais capables de faire ce que nous faisons, répondit-elle. La plupart ne veulent même pas entendre parler de cuisiner. Ils sont trop paresseux. Ils préféreraient encore mourir de faim que de préparer à manger. C’est un gros problème pour nous, les femmes. Si nous nous mettions à faire autre chose, les hommes dépériraient et mourraient de faim. C’est ça, le problème.

— Nous pourrions leur apprendre, suggéra Mma Ramotswe. Il y aurait beaucoup d’intérêt à former les hommes.

— Mais il faudrait d’abord en trouver un qui accepte, objecta Mma Seeonyana. En général, ils prennent leurs jambes à leur cou dès qu’on essaie de leur dire ce qu’ils doivent faire. Moi, j’ai déjà eu trois maris, et ils se sont enfuis tous les trois comme ça. Ils trouvaient que je parlais trop et ils disaient qu’ils n’avaient jamais la paix. Mais ce n’était pas vrai.

Mma Ramotswe fit claquer sa langue en témoignage de compassion.

— Non, Mma, ce n’était sûrement pas vrai. Mais parfois, les hommes n’aiment pas qu’on leur parle. Ils croient savoir à l’avance ce que nous avons à dire.

Mma Seeonyana poussa un soupir.

— Ah, ce qu’ils peuvent être bêtes…

— Oui, acquiesça Mma Ramotswe.

Certains hommes sont bêtes, songea-t-elle en son for intérieur, mais pas tous, loin de là ! Et, à bien y réfléchir, il existait aussi des femmes très bêtes.

— Même les instituteurs, renchérit Mma Seeonyana. Même les instituteurs sont des imbéciles, parfois.

Mma Ramotswe releva vivement la tête.

— Vous avez dû en connaître beaucoup, Mma, répondit-elle. Quand vous étiez employée dans cette école, vous deviez connaître tous les instituteurs.

— Ah oui ! s’exclama Mma Seeonyana. J’en ai connu des dizaines. Je les voyais arriver comme maîtres débutants, je les voyais obtenir des promotions et je les voyais devenir de vieux instituteurs. J’ai vu tout cela. Et j’ai vu aussi de très mauvais instituteurs.

Mma Ramotswe affecta la surprise.

— De mauvais instituteurs, Mma ? Je ne peux pas le croire.

— Mais si, affirma Mma Seeonyana. J’ai parfois été étonnée de ce que je découvrais. Mais il faut croire que les instituteurs sont des gens comme les autres et qu’ils peuvent être mauvais, eux aussi.

Mma Ramotswe baissa les yeux.

— Qui étaient-ils, ces mauvais instituteurs ? interrogea-t-elle. Et pourquoi étaient-ils mauvais ?

Mma Seeonyana secoua la tête.

— Oh, ils arrivaient, et ils repartaient. Il y en a eu beaucoup, je ne me rappelle pas tous les noms. Mais je me souviens très bien d’un monsieur qui n’est resté que six mois à l’école. La police est venue l’arrêter un jour. Il paraît qu’il avait fait quelque chose de très mal, mais on n’a jamais su ce que c’était.

Mma Ramotswe secoua la tête.

— Ce devait être vraiment très mal, dit-elle. Les autres instituteurs ont dû avoir honte. Des gens comme Mr. Bobologo, par exemple. Lui, c’est un bon maître, non ?

Contre toute attente, ce fut un éclat de rire qui lui répondit.

— Ah, celui-là ! Oui, Mma, il n’est pas mauvais !

Mma Ramotswe attendit la suite, mais son interlocutrice se contenta de sourire, comme à l’évocation d’un souvenir amusant. Il faudrait lui tirer les vers du nez sans paraître trop intéressée.

— Oh, reprit Mma Ramotswe. C’est un homme à femmes, c’est ça ? J’aurais dû m’en douter. Il y en a tant de nos jours ! Je m’étonne qu’il reste encore des maris normaux dans ce pays…

Ces paroles déclenchèrent un nouvel accès d’hilarité chez Mma Seeonyana, qui s’essuya les yeux sur la manche de son corsage.

— Un homme à femmes, Mma ? Oui, j’imagine qu’on pourrait l’appeler comme ça. Un homme à femmes ! Oui. Mr. Bobologo serait très content de cette dénomination, Mma.

Mma Ramotswe sentit une irritation légère la gagner. Il était vraiment discourtois de lancer ce genre d’allusions très vagues dans une conversation en sachant que l’autre ne pouvait comprendre. Et il n’existait rien de plus frustrant que de tenter de deviner la signification d’un discours lorsque la personne prenait par exemple des airs effarouchés ou cherchait même sciemment à vous plonger dans la perplexité. Si Mma Seeonyana souhaitait dire quelque chose de Mr. Bobologo, elle devait l’exprimer franchement, au lieu de parler par sous-entendus d’un point qu’elle était seule à connaître.

— Alors, Mma, reprit Mma Ramotswe d’un ton ferme. Mr. Bobologo est-il un homme à femmes, oui ou non ?

Mma Seeonyana la dévisagea. Elle souriait encore mais avait dû percevoir la note d’irritation dans la voix de sa visiteuse, et son sourire s’estompait peu à peu.

— Je suis désolée, Mma, c’était plus fort que moi. C’est juste que… en fait, c’est juste que vous avez mis le doigt sur une chose très drôle en parlant de ce monsieur. Mr. Bobologo est un homme à femmes, en effet, mais d’une façon très particulière. C’est ça qui m’a fait rire.

Mma Ramotswe hocha la tête d’un air encourageant.

— De quelle façon est-il un homme à femmes, alors ?

Mma Seeonyana gloussa.

— Eh bien, il fait partie de ces gens qui s’occupent des filles des rues. Ces filles perdues qu’on trouve dans les bars. Vous voyez ce que je veux dire ? Il n’approuve pas du tout ce genre de vie et cela fait des années qu’il essaie de sauver ces filles, avec des amis à lui. C’est son hobby. Il va à la gare routière et il distribue des tracts aux petites qui viennent des villages. Il les met en garde contre ce qui peut leur arriver à Gaborone.

Mma Ramotswe plissa les yeux. C’était une information très intéressante, mais il était difficile de déterminer quel enseignement il fallait en tirer exactement. Tout le monde connaissait le problème de la prostitution, fléau de l’Afrique. Il était bien triste de voir ces filles vêtues de parures vulgaires flirter avec des hommes mûrs qui auraient dû avoir l’intelligence de les éviter, mais n’en faisaient rien. Personne n’aimait cela, mais rares étaient ceux qui luttaient contre. Au moins, Mr. Bobologo et ses amis essayaient.

— Ça ne sert à rien, décréta Mma Seeonyana. Mais ils ont créé une sorte de maison où ces filles peuvent aller vivre en attendant de trouver un travail honnête. C’est là-bas, près de l’African Mall.

Elle s’interrompit et étudia Mma Ramotswe.

— Mais vous n’êtes pas venue ici pour parler de Mr. Bobologo, Mma, ajouta-t-elle. Il y a des sujets beaucoup plus passionnants.

Mma Ramotswe sourit.

— J’ai été très heureuse de parler de lui, répondit-elle. Mais s’il y a d’autres choses dont vous avez envie de me parler, je ne dis pas non.

Mma Seeonyana poussa un soupir.

— Il y a tellement de sujets intéressants, Mma ! À tel point que je ne sais pas par où commencer…

C’était une bonne perche qu’elle tendait là, pensa Mma Ramotswe, qui décida aussitôt de la saisir. Elle se souvenait de la mise en garde de Rose et voyait déjà son après-midi, son précieux dimanche après-midi, disparaître en fumée.

— Eh bien, dit-elle, je pourrai toujours revenir bavarder avec vous une autre fois, Mma…

— Oh non ! s’empressa de répondre Mma Seeonyana. Écoutez : je vais préparer du thé et, ensuite, je vous raconterai un événement vraiment très bizarre qui s’est passé dans le quartier.

— C’est très gentil à vous, Mma.

Mma Ramotswe prit place sur une vieille chaise que Mma Seeonyana avait avancée pour elle. Cela fait partie du métier, songea-t-elle, et il existe des façons bien plus désagréables de gagner sa vie que d’écouter des femmes comme Mma Seeonyana commenter les potins du voisinage. Et puis, on ne savait jamais ce qu’une telle conversation pouvait apporter. Son travail consistait à se tenir au courant et certains renseignements obtenus par ce biais pourraient servir un jour. Tout comme l’information sur Mr. Bobologo et les filles de joie pourrait ou non se révéler importante. C’était difficile à dire.

 

Mma Makutsi était elle aussi très occupée ce dimanche-là, non pour le compte de l’Agence No 1 des Dames Détectives, mais parce qu’elle effectuait son déménagement. Pour assurer le transport de ses possessions, le plus simple eût été de faire venir Mma Ramotswe dans sa petite fourgonnette blanche, mais Mma Makutsi répugnait à lui imposer cette corvée. Mma Ramotswe se montrait toujours généreuse de son temps et elle l’aurait aidée bien volontiers. Cependant, Mma Makutsi avait l’esprit indépendant et elle préféra louer un camion avec chauffeur pour le temps nécessaire – à peine plus d’une heure – à l’opération. Après tout, il n’y avait pas grand-chose à emporter : le lit et son fin matelas en fibre de coco, qu’elle remplacerait d’ici peu, l’unique chaise, la malle en fer noir qui contenait ses vêtements soigneusement pliés, la boîte où elle rangeait ses chaussures, la poêle à frire, la casserole et le petit réchaud à pétrole. C’étaient là tous les biens terrestres qu’elle possédait et ils avaient été très vite chargés à l’arrière du camion par un jeune homme tout en muscles, qui roulait à présent sur la route cahoteuse.

— Vous avez bien emballé vos affaires, déclara le garçon pour soutenir la conversation, tandis qu’ils parcouraient la courte distance séparant les deux maisons. Moi, je fais tous les jours des déménagements pour les gens. La plupart du temps, il y a des quantités de boîtes et de sacs en plastique bourrés de choses. Parfois, ils ont aussi une grand-mère à déménager et ils me demandent de la mettre à l’arrière avec le reste.

— Ce n’est pas une façon de traiter une grand-mère, protesta Mma Makutsi. La grand-mère devrait voyager à l’avant.

— Je suis d’accord avec vous, Mma, acquiesça le jeune homme. Ces gens-là le regretteront quand la grand-mère ne sera plus là. Ils se rappelleront qu’ils l’ont fait voyager avec les meubles, mais à ce moment-là, il sera trop tard pour changer quoi que ce soit.

Mma Makutsi répondit poliment à cette observation, puis le reste du trajet s’accomplit en silence. Elle avait la clé de la maison dans la poche de son corsage et elle la tâtait de temps en temps pour s’assurer qu’elle était bien à sa place. Elle réfléchissait en outre à la disposition de ses quelques meubles et à l’endroit où elle pourrait acheter un tapis pour sa nouvelle chambre. Il s’agissait là d’un luxe auquel elle n’avait encore jamais rêvé. Chaque matin de sa vie, en se levant, elle avait senti sous ses pieds un sol de terre battue ou de béton brut. À présent, sa bourse l’autorisait à s’offrir un tapis qui adoucirait ce contact comme une couche d’herbe fraîche. Elle ferma les yeux et songea au bonheur qui l’attendait, au luxe de posséder une douche bien à elle – avec eau chaude ! – et au plaisir, à l’immense plaisir, de disposer d’une pièce supplémentaire pour recevoir du monde si elle le souhaitait. Elle pourrait inviter des amies à partager son repas sans que personne ait à s’asseoir sur le lit ou sur la malle en fer. Peut-être achèterait-elle aussi un poste de radio, de sorte qu’elles écouteraient de la musique ensemble, Mma Makutsi et ses amies, en discutant de choses importantes. Alors, les humiliations du robinet commun feraient partie du passé.

Elle garda un long moment les yeux fermés et, lorsqu’elle les rouvrit, elle aperçut la maison. Celle-ci lui parut plus petite que dans son souvenir, mais elle restait merveilleuse à ses yeux, avec son toit en pente et ses papayers.

— C’est là, Mma ? interrogea le conducteur.

— Oui, c’est ma maison, répondit Mma Makutsi en savourant ces mots.

— Vous en avez, de la chance ! s’exclama le jeune homme. C’est un bel endroit pour vivre. C’est combien de pula par mois ? Combien vous payez ?

Mma Makutsi lui indiqua le montant et il émit un sifflement.

— C’est énorme ! commenta-t-il. Moi, je n’ai pas les moyens de m’offrir une maison comme celle-là. Je suis obligé de partager une chambre par là-bas, sur la route de Molepolole.

— Cela ne doit pas être facile, compatit Mma Makutsi.

Le camion s’immobilisa devant la grille et Mma Makutsi remonta la courte allée qui menait à la porte d’entrée. Cette porte-là était à elle, et c’était par l’arrière que les autres locataires de la maison accédaient chez eux. Elle ressentit une immense fierté à l’idée que sa propre entrée donnait à l’avant, même si la porte avait besoin d’une bonne couche de peinture. Elle s’en occuperait plus tard. Ce qui comptait pour le moment, c’était de tenir à la main la clé qui ouvrait cette porte, une clé payée par le premier mois de loyer et qui lui appartenait de plein droit.

Il fallut très peu de temps au jeune homme pour tout transporter dans la pièce principale. Elle le remercia et lui donna un pourboire de dix pula, une somme bien trop généreuse sans doute, mais elle habitait une maison désormais et les gens attendraient ce genre de geste de sa part. Tout en tendant le billet, qu’il lui prit des mains avec un large sourire, elle songea que c’était la première fois qu’elle faisait cela. Jamais encore elle ne s’était trouvée en position de faire preuve d’une telle générosité et cette pensée la frappa. Elle en éprouva un sentiment inconnu et légèrement inconfortable. Je ne suis que Mma Makutsi, de Bobonong, et voilà que je donne à ce garçon un billet de dix pula. J’ai plus d’argent que lui. Il aimerait être à ma place, mais il n’y est pas.

Restée seule dans la maison, Mma Makutsi passa d’une pièce à l’autre. Elle toucha les murs : ils étaient solides. Elle souleva un loquet de fenêtre pour laisser une brise chaude entrer un moment, puis referma. Elle alluma la lumière et une ampoule brilla au-dessus de sa tête. Elle ouvrit un robinet et une eau pure et fraîche en sortit, arrosant l’évier d’inox, si propre et étincelant que son visage s’y reflétait, le visage d’une femme qui regardait le monde avec un émerveillement de propriétaire ou, du moins, de locataire, ce qui s’en approchait beaucoup.

La maison avait une porte latérale, qu’elle ouvrit afin de contempler le jardin. Les papayers portaient déjà des fruits, qui seraient mûrs d’ici un mois. Elle aperçut également une ou deux autres plantes, des arbustes que la chaleur avait flétris, mais qui semblaient posséder l’opiniâtre détermination propre à la végétation du Botswana. Ils survivraient, même si personne ne les arrosait jamais. Ils se cramponneraient à la terre desséchée, tirant le meilleur parti de la moindre parcelle d’humidité présente dans le sol, tenaces pour la bonne raison qu’ils vivaient ici, dans ce pays aride, et qu’ils y avaient toujours vécu. Mma Ramotswe avait dit un jour que les plantes du Botswana étaient loyales, et oui, elle avait raison, pensa Mma Makutsi, c’était exactement cela : les plantes sont nos vieilles amies, elles survivent comme nous dans ce pays que j’aime et que j’aimerai toujours. Non qu’elle pensât très souvent à cet amour, mais il était là, dans son cœur comme dans celui de tous les Batswana. Et c’était sûrement là, au fond, le vœu de la plupart des gens : vivre sur la terre qu’ils aimaient, et nulle part ailleurs, se trouver là où leurs ancêtres s’étaient trouvés avant eux, depuis des temps immémoriaux.

Elle referma la porte et parcourut de nouveau sa maison. Elle ne remarqua ni les marques de doigts sales sur les murs, ni la déformation du sol à un certain endroit. Elle vit seulement un salon équipé de rideaux clairs, avec des amis assis autour de la table qu’elle-même présidait. Et elle n’entendit que le son d’une bouilloire mise à chauffer sur la cuisinière, effleurée par la douce caresse de la flamme.