CHAPITRE XVII

Mr. Spokes Spokesi, le cavalier des ondes

 

Le lendemain, lasse d’être reléguée sur la ligne de touche, Mma Ramotswe décida de s’installer sur le mur, ou plutôt le muret, puisqu’il lui arrivait à la ceinture, qui entourait le parking de Radio Gabs. Là, elle profita de la compagnie fort divertissante de deux jeunes filles de dix-sept ans pleines de vivacité. C’étaient de jolies filles, vêtues de jeans et de tee-shirts aux couleurs vives qui avaient dû coûter très cher, pensa Mma Ramotswe. Trop cher, à vrai dire, sachant que la partie la plus importante de cette tenue, la marque, s’affichait en gros caractères. Mma Ramotswe n’avait jamais réussi à comprendre pourquoi les gens tenaient tant à montrer la marque des vêtements qu’ils portaient. De son temps, celle-ci restait dissimulée, ce qui, pour elle, semblait normal. On ne se promenait pas en ville avec son certificat de naissance accroché dans le dos, alors pourquoi les vêtements devaient-ils exposer leur origine ? C’était là une pratique vulgaire, estimait-elle, mais cela n’avait guère d’importance dans le cas présent. Les jeunes filles étaient sympathiques, elles parlaient vite et avec humour des sujets qui les intéressaient et qui, finalement, étaient assez limités en nombre. Ils se résumaient, en fait, à un seul et unique thème, ou deux, peut-être, si l’on y incluait la mode.

— Il y en a qui prétendent qu’on ne trouve pas de beaux garçons à Gaborone, déclarait Constance, assise à la droite de Mma Ramotswe. Mais à mon avis, c’est absurde. Il y a plein de beaux garçons à Gaborone. Moi, il m’est arrivé d’en voir des centaines en une seule journée. Des centaines.

Kokotso, son amie, parut dubitative.

— Ah bon ? Et où faut-il aller pour voir tous ces beaux gosses ? Peut-être qu’il existe un club pour beaux gosses ? Dans ce cas, je me mets devant l’entrée et je guette.

— Non, des clubs comme ça, ça n’existe pas, rétorqua Constance en riant. Et s’il y en avait, aucun homme ne pourrait s’en approcher, avec toutes les filles qu’on verrait devant. Ça ne marcherait pas.

Mma Ramotswe décida de se joindre à leur bavardage. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas pris part à ce genre de conversation et elle commençait à y trouver un certain plaisir.

— Tout dépend de ce qu’on appelle beau gosse, fit-elle remarquer. Certains hommes sont beaux dans une catégorie, mais pas dans une autre. Par exemple, ils peuvent avoir de belles épaules bien carrées, mais des jambes trop maigres. Les jambes maigres ne sont pas très belles à voir. Je connais une fille qui a quitté un très bon petit ami parce qu’il avait les jambes trop maigres.

— Eh bien ! s’exclama Kokotso. Cette fille a eu tort. Si c’était un très bon petit ami pour tout le reste, elle n’aurait pas dû le quitter juste à cause de ses jambes !

— Peut-être qu’elle avait envie d’éclater de rire chaque fois qu’elle les regardait ? suggéra Constance. Cela risquait de ne pas beaucoup plaire à son copain. Les hommes n’aiment pas qu’on se moque d’eux. Ils n’aiment pas penser qu’ils sont drôles.

La remarque fit sourire Mma Ramotswe.

— C’est amusant, ce que tu dis là ! Les hommes n’aiment pas penser qu’ils sont drôles, en effet ! C’est très vrai, Mma. Très vrai. Il ne faut pas rire d’un homme, sinon, il file se cacher, comme un chien galeux.

— Mais c’est quand même une question importante, estima Kokotso. Est-ce qu’on peut dire d’un garçon qu’il est beau s’il a un visage sublime, mais des jambes trop courtes ? J’en connais qui sont comme ça. On les trouve séduisants quand on les voit assis, mais dès qu’ils se lèvent, on s’aperçoit qu’ils sont courts sur pattes et on se dit : Oh, mon Dieu, que ses jambes sont petites, mais petites !

— Et quelquefois, enchaîna Constance, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il y en a qui ont les jambes qui partent vers l’extérieur au niveau des genoux, et ça forme un cercle. Vous n’avez jamais remarqué ça ? C’est très marrant. Moi, j’ai toujours envie de rire quand je vois ça.

Kokotso descendit soudain du mur et entreprit de marcher en rond, les bras ballants, le menton en avant.

— Les hommes, ils marchent comme ça, lança-t-elle. Vous avez remarqué ? Ils marchent comme ça, on dirait presque des singes.

Il était difficile de ne pas s’esclaffer. Si Mma Ramotswe avait pensé que ces jeunes filles avaient réellement une piètre opinion des hommes, elle aurait plutôt froncé les sourcils, mais là, il était clair qu’elles les aimaient, qu’elles les aimaient même beaucoup, et elle éclata de rire avec Constance quand elle s’aperçut que Kokotso singeait… les apprentis ! Comme l’imitation était ressemblante, alors que l’adolescente ne connaissait même pas les deux garçons ! Ainsi, imiter un jeune homme revenait, en quelque sorte, à les imiter tous.

Kokotso reprit sa place sur le muret et le silence s’installa quelques instants. Mma Ramotswe s’étonnait de se retrouver ainsi assise sur un mur, avec deux jeunes filles qui avaient moins de la moitié de son âge, à parler des beaux garçons. Elle les avait aperçues en passant en voiture devant Radio Gabs à l’heure du déjeuner, avec le projet de revenir un peu plus tard, mais s’était ravisée en songeant que c’était exactement l’occasion qu’elle recherchait. Elle avait donc garé sa petite fourgonnette blanche à l’angle de la rue pour revenir à pied, avec l’air nonchalant d’une personne qui profite de sa pause-déjeuner pour se dégourdir les jambes. S’arrêtant d’abord à l’entrée du parking, elle s’était approchée des jeunes filles pour leur demander l’heure exacte. Ensuite, les choses avaient été simples. La question sur l’heure avait été suivie de la remarque qu’il était bien fatigant de venir à pied jusqu’en ville ; cela les dérangerait-il si elle s’asseyait quelques minutes avec elles pour reprendre des forces ?

Bien sûr, elle s’était doutée que ces jeunes filles n’avaient pas choisi ce muret au hasard. On était devant Radio Gabs et les adolescentes surveillaient l’entrée de la station de radio. Et si des filles comme celles-ci surveillaient l’entrée de la station de radio à cette heure, ce n’était certainement pas pour voir qui y pénétrait, mais plutôt qui en sortait. Or, parmi les personnes susceptibles d’en sortir, dans la catégorie des beaux gosses auxquels seraient sensibles des filles de dix-sept ans dans le vent, qui cela pouvait-il être, sinon Mr. Spokes Spokesi, le célèbre disc-jockey et animateur de radio ? L’émission de Spokes Spokesi, qui durait de neuf heures à treize heures trente, Cool Time with Spokes, faisait l’unanimité parmi les jeunes de Gaborone. Les apprentis l’écoutaient en travaillant – sauf quand, vraiment excédé, Mr. J.L.B. Matekoni prenait la liberté d’éteindre le poste en un geste de défi. Lui, au moins, avait bon goût et un niveau de tolérance limité pour les crépitements ineptes que les stations de radio comme celle-ci diffusaient avec le plus grand enthousiasme. Mma Ramotswe aurait eu quant à elle la même absence d’intérêt pour Spokes, à un détail près : aussi étonnant que cela puisse paraître, le nom de l’animateur arrivait en deuxième position sur la liste des prétendants de Mma Holonga. Cela signifiait que la détective devrait avoir tôt ou tard une conversation avec lui.

— Vous écoutez cette radio ? interrogea-t-elle d’un ton détaché.

Constance battit des mains.

— Tout le temps ! Tout le temps ! C’est la meilleure ! Les derniers tubes, les dernières nouveautés, tout…

— Et puis Spokes, bien entendu, coupa Kokotso. Spokes !

Mma Ramotswe s’efforça d’afficher un air indifférent.

— Spokes ? Qui est ce Spokes ? Un chanteur ?

Kokotso éclata de rire.

— Oh, Mma, vous n’êtes pas dans le coup ! Spokes anime une émission. La meilleure qu’on puisse entendre. Si vous saviez comme il parle bien ! Oh là là ! Quand on l’entend parler de musique et qu’on l’imagine assis là, derrière son micro… Oh là là…

— Parce qu’il est beau, en plus ?

— Il est fabuleux, assura Constance. C’est le plus beau garçon de Gaborone.

— Et même de tout le Botswana, renchérit Kokotso.

— Eh bien ! s’exclama Mma Ramotswe. Et est-ce qu’on va le voir si on reste ici assez longtemps ? Est-ce qu’on va le voir sortir ?

— Oui, assura Constance. Nous, on vient là une fois par semaine, juste pour le voir. Quelquefois, il parle un peu avec nous, mais quand il n’a pas le temps, il se contente d’un petit signe de main. Il croit que nous travaillons dans l’immeuble d’à côté et que nous venons ici pour nous reposer à l’heure du déjeuner. Il ne sait pas que c’est juste pour le voir que nous sommes là.

Mma Ramotswe tenta de prendre un air intrigué.

— Quel âge a ce Spokes ? s’enquit-elle.

— Juste le bon âge, répondit Constance. Vingt-huit ans. Et son anniversaire…

— … est le 24 juillet, compléta Kokotso. Ce jour-là, on viendra avec un cadeau pour lui. Il va adorer.

— Vous êtes vraiment gentilles avec lui, commenta Mma Ramotswe.

Elle observa un instant les jeunes filles en tentant d’imaginer ce que cela devait être de vénérer une personne qui, après tout, leur était totalement étrangère. Pourquoi les gens adoptaient-ils cette attitude vis-à-vis des artistes ? Qu’avaient ces derniers de si particulier ? Elle s’interrompit tout à coup en songeant à Note Mokoti et aux sentiments qu’elle-même avait éprouvés pour cet homme, bien des années auparavant, à une époque où elle n’était guère plus âgée que ces filles. Ce souvenir la rendit humble. Car nous ne devons pas oublier ce que c’est qu’être jeune et d’avoir des idées et des comportements qu’avec le recul on en vient à trouver insensés.

— Va-t-il sortir bientôt ? demanda-t-elle. Faudra-il attendre encore longtemps ?

— Ça dépend, répondit Constance. Parfois, il reste des heures à l’intérieur pour bavarder avec le directeur. Mais certains jours, il sort juste après l’émission et il va à sa voiture. Elle est là, c’est la rouge avec les rideaux jaunes à l’arrière. Elle est classe…

Mma Ramotswe suivit son regard. First Class Motors, pensa-t-elle avec dédain.

À cet instant, Kokotso lui saisit le bras, tandis que Constance lui chuchotait à l’oreille :

— Le voilà !

L’animateur sortit par la porte principale, vêtu d’un jeans baggy et d’une chemise ouverte sur une grosse chaîne en or. Spokes Spokesi en personne, l’icône de Gaborone, le cavalier des ondes au bagout étincelant, un garçon beau, sûr de lui, décontracté et au sourire éclatant de blancheur.

— Spokes ! murmura Kokotso.

Comme s’il avait entendu sa prière à peine articulée, le jeune homme se tourna dans leur direction, leur adressa un signe de main et se dirigea vers elles.

— Hiya, les filles ! Dumela, et tout le reste, etc., etc., etc.

Kokotso lança un coup de coude dans les côtes de Mma Ramotswe.

— Il vient nous parler, chuchota-t-elle. Il nous a vues !

— Salut, Spokes ! cria Constance. Ton émission était super ce matin. Fantastique. Ce groupe que tu as passé à dix heures. De folie !

— Oui, répondit Spokes, qui se tenait à présent devant elles en arborant son sourire dévastateur. Pas mauvais, comme son. Pas mauvais du tout.

— Cette dame ne t’a encore jamais écouté, Spokes, déclara Kokotso en désignant Mma Ramotswe. Maintenant, elle sait. Elle t’écoutera demain matin. N’est-ce pas, Mma ?

Mma Ramotswe sourit. Elle n’aimait pas mentir et n’avait pas l’intention de le faire maintenant.

— Non, répondit-elle. Je ne l’écouterai pas.

Spokes la dévisagea d’un air interrogateur.

— Pourquoi, Mma ? Ma musique ne vous plaît pas ? C’est ça ? Peut-être que je pourrais passer des vieux tubes…

— Ce serait gentil, répondit poliment Mma Ramotswe. Mais je vous en prie, ne le faites pas pour moi. Passez ce que vos auditeurs aiment. Ce sera très bien.

— J’aime faire plaisir à tout le monde, affirma Spokes d’un ton agréable. Radio Gabs est pour tout le monde.

— Et tout le monde l’écoute, Spokes, assura Kokotso. En tout cas, tu sais que nous, on l’écoute.

— Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui, Spokes ? interrogea Constance.

L’animateur lui lança un clin d’œil.

— Tu te doutes que j’aimerais bien vous emmener au cinéma toutes les deux, mais je dois aller surveiller le bétail. Désolé !

Ils s’esclaffèrent tous ensemble à ce bon mot, Mma Ramotswe comprise. Puis cette dernière prit la parole.

— Est-ce que je ne vous ai pas déjà vu quelque part, Rra ? demanda-t-elle en le détaillant avec soin. Je suis sûre que oui.

Spokes recula d’un pas, visiblement stupéfait.

— Mais on me voit partout, vous savez ! Gaborone n’est pas très grande. Vous avez dû voir ma photo dans les journaux.

Mma Ramotswe fronça les sourcils.

— Non, ce n’était pas dans les journaux. Non…

Elle s’interrompit, faisant mine de fouiller dans sa mémoire, puis poursuivit :

— Ça y est ! C’est ça ! Je me souviens maintenant. Je vous ai vu avec cette femme qui possède une chaîne de salons de coiffure. Vous la connaissez. Je vous ai vu avec elle quelque part. Peut-être à une soirée. Vous étiez ensemble. C’est votre petite amie, Rra ?

Elle guetta la réaction. Le franc sourire s’estompa pour laisser place à une expression inquiète. Spokes jeta un coup d’œil aux jeunes filles, qui ne le lâchaient pas du regard.

— Ah, cette femme ? Ce n’est pas ma petite amie ! C’est ma tante !

Les filles gloussèrent et Spokes se pencha pour toucher l’épaule de Kokotso.

— Ça vous dit qu’on se voie ce soir ? Au Metro Club ?

Kokotso se tortilla de plaisir.

— On y sera.

— Super, lança Spokes, avant de poursuivre à l’intention de Mma Ramotswe : Ravi de vous avoir rencontrée, tantine. Prenez soin de vous !

 

Mma Makutsi écouta avec attention le compte rendu que lui fit Mma Ramotswe cet après-midi-là, après sa rencontre avec Kokotso, Constance et Spokes.

— J’ai déjà consacré deux journées à cette affaire, récapitula Mma Ramotswe. J’ai rencontré et interrogé deux des prétendants de la liste de Mma Holonga, et ni l’un ni l’autre ne me semblent acceptables. Tous les deux sont attirés par l’argent, il n’y a aucun doute là-dessus. Le premier le reconnaît lui-même – il me l’a dit clairement, Mma – et l’autre l’a montré par son comportement.

— Pauvre Mma Holonga ! s’exclama Mma Makutsi. J’ai lu quelque part qu’il n’était pas facile d’être riche. Il paraît qu’on ne sait jamais si les gens s’intéressent à vous ou à votre argent.

Mma Ramotswe acquiesça.

— Je vais aller la voir pour lui faire part de la progression de l’enquête. Il faudra que je lui dise que les deux premiers de sa liste sont à exclure sans l’ombre d’une hésitation.

— C’est triste, commenta Mma Makutsi.

Elle songea qu’il était tout aussi triste qu’il y ait, d’un côté, quatre prétendants pour Mma Holonga et, de l’autre, personne pour elle.