CHAPITRE III
Mma Ramotswe va voir sa cousine de Mochudi et réfléchit
Mma Ramotswe ne vit pas son fiancé ce samedi-là. Elle était partie pour Mochudi dans sa petite fourgonnette blanche et avait prévu d’y rester jusqu’au dimanche, laissant les enfants à la garde de Mr. J.L.B. Matekoni. Il s’agissait de leurs enfants adoptifs, venus de la ferme des orphelins, que Mr. J.L.B. Matekoni avait un beau jour accepté de prendre chez lui sans demander son avis à Mma Ramotswe. Elle n’avait pu lui en tenir grief, même si beaucoup de femmes, à sa place, eussent estimé normal d’être consultées sur l’entrée brutale de deux enfants dans leur existence. Un tel geste était caractéristique de la générosité du garagiste. Après quelques jours, les enfants étaient venus s’installer chez elle, car elle disposait d’une maison bien plus accueillante que celle de Mr. J.L.B. Matekoni, où des pièces de moteurs jonchaient le sol des chambres et dont les placards étaient toujours vides (faire les courses ne figurait pas parmi les priorités de Mr. J.L.B. Matekoni). Ainsi le frère et la sœur habitaient-ils désormais dans la maison de Zebra Drive : la fillette dans son fauteuil roulant, car la maladie l’avait privée de l’usage de ses jambes, et le garçon, bien plus jeune, qui avait besoin de beaucoup d’attention après tout ce qu’il lui était arrivé.
Mma Ramotswe allait à Mochudi sans raison particulière. C’était dans ce village qu’elle avait grandi et l’on n’avait pas besoin de prétexte pour retourner sur les lieux de son enfance. C’était ce qu’il y avait de merveilleux à revenir là où l’on avait ses racines : personne ne vous demandait de justification. À Mochudi, tout le monde savait qui elle était : la fille d’Obed Ramotswe, partie à Gaborone pour faire un mauvais mariage avec un trompettiste rencontré dans un bus. Cela appartenait à la mémoire collective, à ce tissu de souvenirs qui constituaient la vie d’un village botswanais. Dans ce monde, nul n’était étranger : chacun, même un simple visiteur, se trouvait relié à la communauté d’une manière ou d’une autre. Car les visiteurs venaient bien pour quelque chose, non ? Ils étaient donc associés aux personnes qui les recevaient. Il y avait une place pour chacun.
Mma Ramotswe avait beaucoup réfléchi, ces derniers temps, à la façon dont on intégrait les étrangers. Le monde était vaste et l’on aurait pu croire qu’il y avait assez de place pour chacun. En réalité, il semblait qu’il n’en était rien. Il existait beaucoup de gens insatisfaits de leur sort, qui souhaitaient vivre ailleurs. Souvent, ils partaient pour des pays mieux nantis, comme le Botswana, dans l’espoir d’améliorer leur quotidien. C’était compréhensible et, pourtant, ils se heurtaient à des personnes qui ne voulaient pas les accueillir. Ici, c’est chez nous, disaient-elles. Vous n’êtes pas les bienvenus.
Il était si commode de penser ainsi ! On cherchait toujours à se protéger de l’inconnu. L’autre était différent : il parlait une langue différente, portait des vêtements différents. Nombreux étaient ceux qui refusaient la présence d’étrangers parmi eux, juste à cause de ces différences. Et pourtant, il s’agissait d’êtres humains, non ? D’individus qui pensaient de la même manière, avaient les mêmes espoirs que n’importe qui. Ils étaient nos frères et nos sœurs, quelle que fut la façon dont on abordait la question, et l’on ne pouvait fermer sa porte à un frère ou à une sœur.
Il y avait du monde à Mochudi ce jour-là. Un mariage devait se tenir à l’église hollandaise réformée dans l’après-midi et la famille de la mariée arrivait de Serowe et de Mahalapye. Quelque chose se déroulait également dans l’une des écoles – un événement sportif, semblait-il – et, en passant devant le terrain de sport (ou plutôt, rectifia-t-elle pour elle-même, chagrine, devant le large rectangle de poussière), elle vit un professeur affublé d’un vieux chapeau vert crier quelques mots à un groupe d’enfants en shorts de course. Devant elle, sur la route, deux ânes déambulaient sans but, chassant les mouches de leur queue mitée. C’était en somme un samedi classique à Mochudi.
Mma Ramotswe arriva chez sa cousine et prit place dans le lelapa, cette petite cour soigneusement entretenue qui entoure les maisons traditionnelles au Botswana. Pour elle, c’était toujours un plaisir de voir cette cousine, car ses visites lui donnaient l’occasion de se tenir au courant des dernières nouvelles locales, des informations qui ne figureraient jamais dans aucun journal, mais se révélaient aussi intéressantes – sinon plus, à certains points de vue – que les grands événements mondiaux rapportés par la presse. Installée sur un tabouret traditionnel, un siège tissé de fines lanières de cuir brut, elle écouta sa cousine lui raconter ce qui s’était passé depuis sa dernière visite. Et il s’était passé beaucoup de choses. Un chef mineur, connu pour sa propension à boire trop de bière, était tombé dans un puits. Il avait été sauvé parce qu’un jeune garçon avait affirmé avoir vu quelqu’un sauter dans ce puits.
— Ils ont failli ne pas le croire, expliqua la cousine. C’est un garçon qui ment sans arrêt. Mais heureusement, quelqu’un a décidé d’aller vérifier tout de même.
— Quand il sera grand, ce garçon fera de la politique, affirma Mma Ramotswe. C’est le meilleur métier qu’il puisse choisir.
La cousine éclata de rire.
— Oui, les hommes politiques sont très doués pour le mensonge. Ils nous promettent de l’eau dans chaque maison, mais on attend toujours. Il paraît qu’il n’y a pas assez de canalisations. Ce sera peut-être pour l’an prochain…
Mma Ramotswe secoua la tête. L’eau posait bien des problèmes dans un pays sec et les hommes politiques ne facilitaient pas la vie des habitants en promettant de l’eau qu’ils ne pouvaient apporter.
— Si seulement les gens de l’opposition cessaient de se déchirer entre eux, poursuivit la cousine, ils gagneraient les élections et nous débarrasseraient du gouvernement actuel. Ce serait une bonne chose, tu ne crois pas ?
— Non, répondit Mma Ramotswe.
La cousine la dévisagea.
— Mais tout serait différent si nous avions un nouveau gouvernement, insista-t-elle.
— Vraiment ? demanda Mma Ramotswe.
Elle n’avait rien d’une femme cynique, mais doutait qu’un groupe d’individus qui ressemblait remarquablement à un autre groupe d’individus soit en mesure d’instaurer une façon de faire différente. Toutefois, comme elle n’avait aucune envie de se lancer dans un débat politique avec sa cousine, elle changea de sujet et demanda des nouvelles d’une femme du village qui avait tué la chèvre de sa voisine, parce qu’elle pensait que cette voisine avait des vues sur son mari. C’était là une saga sans fin qui procurait à tous un excellent divertissement.
— Elle s’est faufilée dehors au beau milieu de la nuit et elle a égorgé la chèvre, raconta la cousine. La chèvre a dû la prendre pour un tokolosh, ou quelque chose comme ça. C’est une femme très méchante.
— Il y en a beaucoup comme elle, affirma Mma Ramotswe. Les hommes croient que les femmes ne peuvent pas être méchantes, mais nous en sommes tout à fait capables, nous aussi.
— On peut même l’être plus que les hommes, renchérit la cousine. Les femmes sont bien plus méchantes, tu n’es pas d’accord ?
— Non, répondit Mma Ramotswe.
Elle estimait que le degré de méchanceté chez les hommes et chez les femmes était à peu près équivalent, même si cette méchanceté prenait des formes différentes selon le sexe de la personne.
La cousine lui lança un regard noir.
— Les femmes n’ont pas eu beaucoup l’occasion de manifester leur méchanceté à grande échelle, c’est tout, bougonna-t-elle. Ce sont les hommes qui détiennent les meilleurs postes, ceux qui permettent d’être vraiment méchant. Si les femmes avaient le droit d’occuper des fonctions de général en chef ou de président, elles seraient très méchantes, exactement comme les hommes. Il suffirait qu’elles en aient l’occasion. Regarde comment les femmes générales se sont comportées dans l’Histoire !
Mma Ramotswe se pencha pour cueillir un brin d’herbe, qu’elle examina avec attention.
— Cite-m’en une, demanda-t-elle.
La cousine réfléchit, mais aucun nom ne lui vint à l’esprit, du moins, aucun nom de femme générale.
— Il y avait une femme indienne qui s’appelait Mrs. Gandhi.
— Et elle tuait des gens ? s’enquit Mma Ramotswe.
— Non, reconnut la cousine. C’est elle qu’on a tuée. Mais…
— Eh bien, tu vois ! coupa Mma Ramotswe. J’imagine que c’est un homme qui l’a tuée, non ?
La cousine ne répondit pas. Un petit garçon venait d’apparaître derrière le muret du lelapa, d’où il les observait. Il avait de grands yeux ronds et ses bras, qui émergeaient d’une chemise rouge très sale, étaient maigres. La cousine le désigna du doigt.
— Ce gamin-là, il ne sait pas parler, expliqua-t-elle. Sa langue ne marche pas comme il faut. Alors, il se contente de regarder jouer les autres gamins.
Mma Ramotswe sourit à l’enfant et l’appela doucement en setswana. Il ne dut pas l’entendre, car il tourna les talons et s’éloigna d’un pas lent sur ses jambes maigrelettes. Mma Ramotswe demeura un long moment silencieuse, se demandant quelle devait être la vie d’un petit garçon comme celui-là, maigre et muet. J’ai de la chance, pensa-t-elle, avant de se tourner vers sa cousine.
— Nous avons de la chance, n’est-ce pas ? lança-t-elle à haute voix. Nous sommes ici, deux femmes de constitution traditionnelle, et là-bas, il y a ce pauvre petit garçon, avec ses jambes et ses bras tout maigres. Et nous, nous pouvons parler autant que nous voulons, tandis que lui ne peut même pas émettre un son.
La cousine hocha la tête.
— Nous avons de la chance d’être ce que nous sommes, approuva-t-elle. Nous avons beaucoup de chance d’être assises là, au soleil, avec tant de sujets de conversation.
Tant de sujets de conversation, et si peu de choses à faire. Ici, à Mochudi, loin de l’agitation de Gaborone, Mma Ramotswe se sentait replongée dans le rythme de la vie campagnarde, une vie bien plus lente et réfléchie que celle que l’on connaissait en ville. Certes, il restait encore du temps et de l’espace pour penser à Gaborone, mais c’était beaucoup plus facile ici, où il suffisait de lever les yeux vers la colline pour voir les fines volutes des nuages, et rien d’autre, flotter lentement à travers le ciel, ou d’écouter les cloches du bétail et le chœur des cigales. Vivre au Botswana signifiait cela ; quand le reste du monde se débattait au cœur d’une activité trépidante, l’on pouvait encore demeurer assis devant une maison aux murs ocre, une tasse de thé rouge à la main, pour parler de toutes petites choses : de chefs tombés dans des puits, de chèvres et de jalousie.