CHAPITRE V

Sujets de réflexion pour Mr. J.L.B. Matekoni

 

Un certain temps s’écoula avant que l’idée ne vînt effleurer l’esprit de Mr. J.L.B. Matekoni que Mma Potokwane avait peut-être cru qu’il acceptait. Le souvenir qu’il gardait de ce qui s’était passé était clair dans sa mémoire. Il avait dit : « Je vais y réfléchir, Mma », ce qui était très différent – comme chacun pouvait le constater – de « D’accord, je le ferai ». Il eût sans doute été préférable de refuser tout de go, mais Mr. J.L.B. Matekoni était d’un naturel bienveillant et, comme tous les gens bienveillants, il n’aimait pas dire non. Beaucoup n’auraient pas eu ses scrupules, bien sûr ; ils savaient mettre le holà sans attendre, même au risque de heurter la sensibilité de leurs interlocuteurs.

Mr. J.L.B. Matekoni se concentra sur le sujet. Lorsque Mma Potokwane avait lâché sa bombe, il était resté un long moment silencieux. Au début, il s’était demandé s’il avait bien entendu et si elle n’avait pas dit, en fait, qu’il devrait réparer un parachute, tout comme elle avait l’habitude de le solliciter pour réparer les équipements les plus variés. Mais bien sûr, ce n’était pas cela qu’elle avait en tête, car elle disposait, à la ferme des orphelins, d’un grand nombre de personnes beaucoup plus aptes que lui à réparer un parachute. Il s’agissait là d’un travail de couture, pensa-t-il, et presque toutes les assistantes maternelles étaient expertes en la matière. Elles reprisaient sans cesse les vêtements des orphelins, rafistolant les accrocs dans les fonds de culottes ou défaisant des ourlets pour rallonger les jupes trop courtes. Ces dames n’auraient éprouvé aucune difficulté à repriser un parachute déchiré, quitte à y intégrer un carré de tissu prélevé sur un pantalon d’enfant. Non, ce n’était pas cela que Mma Potokwane envisageait.

La remarque qu’elle avait faite ensuite avait précisé les choses :

— C’est un très bon moyen de récolter de l’argent, avait-elle affirmé. Le fonds d’aide l’a déjà fait l’an dernier. Cet animateur de la radio… tu sais, celui que tout le monde connaît et qui a une voix amusante… eh bien, il a accepté de sauter. Et ensuite, cette fille qui a failli devenir Miss Botswana a dit qu’elle sauterait elle aussi. Ils ont récolté beaucoup d’argent. Beaucoup.

— Mais je ne sais pas sauter ! avait protesté M. J.L.B. Matekoni. Je ne suis même jamais monté dans un avion, alors en sauter…

On eût dit que Mma Potokwane ne l’avait pas entendu.

— C’est vraiment très facile. J’ai parlé aux gens du club d’aviation et ils m’ont dit qu’ils te l’apprendraient sans problème. Ils ont un manuel, tu comprends, qui montre comment on doit placer les pieds à l’atterrissage. C’est très simple. Même moi, je pourrais le faire.

— Alors pourquoi ne le faites-vous pas ? avait-il interrogé, mais pas assez fort pour être entendu, car Mma Potokwane avait poursuivi comme s’il n’avait rien dit.

— Il n’y a aucune raison d’avoir peur. J’imagine que cela doit être très agréable de voler dans les airs comme ça. Ils pourront te lâcher juste au-dessus de nos champs et j’enverrai une assistante maternelle t’apporter du gâteau dès que tu seras à terre. Nous avons aussi une civière. Nous pourrons la garder à portée de main, au cas où.

« Je ne veux pas », avait voulu dire Mr. J.L.B. Matekoni, mais pour une raison qu’il ne s’expliquait toujours pas, c’étaient d’autres mots qui avaient franchi ses lèvres :

— Je vais y réfléchir.

C’était là, comprit-il, qu’il avait commis l’erreur. Bien sûr, il serait facile de revenir en arrière. Il suffirait de téléphoner à Mma Potokwane et de lui dire, de façon aussi dénuée d’ambiguïté et aussi catégorique que possible, qu’il avait bien réfléchi et qu’il avait décidé de refuser. Il se ferait un plaisir de donner de l’argent à celui qu’elle parviendrait à convaincre, mais cette personne, il était désolé de le dire, ce ne serait pas lui. C’était la seule attitude possible avec Mma Potokwane : se montrer ferme, ainsi qu’il l’avait été pour la pompe à eau. Face à une femme comme celle-là, il fallait de la détermination.

Le problème, bien sûr, c’était que devant ce genre de femmes la détermination ne semblait pas changer grand-chose. Au bout du compte, un homme ne faisait pas le poids contre une femme, surtout quand celle-ci s’appelait Mma Potokwane. La meilleure chose à faire consistait donc à éviter autant que possible les situations où vous risquiez de vous retrouver au pied du mur. Malheureusement, c’était très difficile, car les femmes connaissaient le moyen de s’assurer que vous étiez bel et bien coincé, et c’était exactement ce qui lui était arrivé. Il aurait dû se montrer plus prudent. Il aurait dû se méfier davantage quand elle lui avait offert le gâteau. C’était sa technique, il n’en doutait plus à présent. Là où Ève avait employé la pomme pour piéger Adam, Mma Potokwane avait recours au cake aux fruits. Cake aux fruits, pomme : il n’existait en fait aucune différence. Ah, que les hommes étaient bêtes ! Que les hommes étaient faibles !

Mr. J.L.B. Matekoni consulta sa montre. Il était neuf heures du matin et il aurait dû être au garage depuis au moins une heure. Les apprentis avaient beaucoup de travail, même s’il s’agissait de simples tâches d’entretien ce matin-là et qu’ils pouvaient se débrouiller seuls. Seulement, il n’aimait pas laisser trop longtemps le garage entre leurs mains.

Il regarda par la fenêtre. C’était une journée agréable, pas trop chaude pour cette époque de l’année, et il aurait eu plaisir à rouler à travers la campagne au volant de son camion, ou même à se promener simplement sur un sentier. Mais il ne le pouvait pas, car il devait songer à ses clients. La meilleure chose à faire, c’était de ne plus penser à cela et de s’attaquer aux tâches quotidiennes. Il y avait des pots d’échappement à inspecter, des pneus à changer, des garnitures de freins à remplacer. Voilà ce qui était vraiment important, au contraire de ce ridicule saut en parachute imaginé par Mma Potokwane et qu’il n’avait aucune intention d’accomplir, de toute façon. Il pourrait se débarrasser sans peine de ce souci – moyennant une certaine fermeté. Il n’aurait qu’à prendre le téléphone et dire non à Mma Potokwane. Il imagina la conversation :

— C’est non, Mma. C’est non, un point c’est tout.

— Non quoi ?

— Non, je ne le ferai pas.

— Que veux-tu dire par non ?

— Par non, je veux dire non. Voilà ce que je veux dire. Non.

— Non ? Ah bon.

Cela, du moins, c’était la théorie. Dans la pratique, les choses se révéleraient sans doute nettement plus compliquées. Mais au moins, il avait une idée de ce qu’il pourrait dire et du ton qu’il adopterait.

 

Tout en s’efforçant – et il y arrivait plutôt facilement – de ne penser ni aux parachutes, ni aux avions, ni même au ciel, Mr. J.L.B. Matekoni entama le court trajet de sa maison au Tlokweng Road Speedy Motors. Il l’avait parcouru si souvent qu’il connaissait chaque bosse de la route, chaque grille longée et, aussi étrange que cela paraisse, chaque passant qu’il croisait. Ces personnes se tenaient à leur poste habituel. Les gens aimaient avoir leur endroit à eux, songea Mr. J.L.B. Matekoni. Par exemple, il y avait cet homme pauvrement vêtu qui marchait toujours au coin de Maratadiba Road en examinant le sol comme s’il avait perdu quelque chose. C’était le père, lui semblait-il, d’une bonne qui travaillait dans l’une des maisons de la rue et qui le logeait avec elle. Voilà qui était très bien de la part d’une fille de s’occuper de son père, mais si Mr. J.L.B. Matekoni avait été cet homme, ou sa fille en l’occurrence, il aurait estimé que le meilleur endroit pour un père légèrement dérangé était dans son village, ou même à la campagne ou dans un poste de bétail. Au village, il pourrait se poster quelque part et regarder ce qui se passait, sans bouger. Il observerait le bétail, ce qui était une chose très importante pour les personnes âgées et un bon passe-temps pour les hommes devenus vieux. Il y avait beaucoup à apprendre rien qu’en regardant les bêtes et en remarquant leurs différentes couleurs. Cela aurait occupé cet homme-là.

Ensuite, juste à l’angle de Boteli Road, le vendredi et le samedi, il passait devant une automobile très intéressante garée à l’ombre d’un épineux. Le véhicule appartenait au frère d’un homme qui habitait Boteli Road. C’était un boucher de Lobatse venant à Gaborone le week-end, qui, pour lui, débutait le vendredi matin. Mr. J.L.B. Matekoni avait vu sa boucherie à Lobatse, un établissement vaste et moderne avec une vache peinte sur un côté de la devanture. L’homme possédait en outre une fabrique de plâtre, ce qui faisait de lui, de l’avis de Mr. J.L.B. Matekoni, quelqu’un de riche, du moins à l’échelle de Lobatse, sinon de Gaborone. Toutefois, ce n’était pas cette prospérité qui le distinguait aux yeux de Mr. J.L.B. Matekoni, mais la magnifique automobile qu’il conduisait et dont il prenait visiblement grand soin.

Cette voiture était une Rover 90 de 1955, donc très ancienne. Elle était bleue avec, à l’avant, un médaillon argenté représentant un bateau à la proue très haute. La première fois qu’il l’avait aperçue, Mr. J.L.B. Matekoni s’était arrêté pour l’examiner et il avait remarqué les superbes sièges de cuir et le levier de vitesse étincelant. Ces éléments apparents ne l’avaient cependant pas impressionné ; ce qui l’attirait, c’était tout ce qui ne se voyait pas. Il imaginait le moteur 2,6 litres, avec sa transmission manuelle, et ses célèbres jantes en option. C’était quelque chose que l’on ne rencontrait plus de nos jours, si bien que Mr. J.L.B. Matekoni avait amené les deux apprentis admirer la voiture, de l’extérieur, afin de leur inculquer la notion de ce qu’était une belle mécanique. Bien sûr, il ne se faisait guère d’illusions à ce sujet, mais il avait tout de même voulu essayer. Les apprentis avaient émis quelques sifflements admiratifs et Charlie, le plus âgé, avait dit :

— C’est une belle voiture, Rra ! Oh là là !

Cependant, dès que Mr. J.L.B. Matekoni avait tourné le dos, le même apprenti s’était penché vers le rétroviseur pour examiner son reflet.

Alors, Mr. J.L.B. Matekoni avait compris que c’était sans espoir. Entre ces jeunes gens et lui-même, s’ouvrait un fossé infranchissable. Les apprentis avaient reconnu que la voiture était belle, mais avaient-ils compris pourquoi ? Il en doutait. Ils étaient impressionnés par les becquets et le clinquant des roues en aluminium que les fabricants ajoutaient de nos jours. Des détails qui ne signifiaient rien, absolument rien, pour un véritable mécanicien comme Mr. J.L.B. Matekoni. Ces embellissements externes, ces garnitures tape-à-l’œil ne servaient, bien souvent, qu’à en mettre plein la vue à ceux qui n’avaient aucune connaissance des voitures. Pour le mécanicien authentique, la beauté du véhicule résidait dans la précision et dans l’extrême complexité des centaines de pièces en mouvement enfouies dans le poitrail de la voiture : les tiges, les engrenages, les pistons. Voilà ce qui comptait vraiment, au contraire de ces composants inanimés qui se contentaient de refléter les rayons du soleil.

Mr. J.L.B. Matekoni ralentit et contempla la belle voiture garée sous l’épineux. Alors, non sans inquiétude, il aperçut quelque chose sous le véhicule, quelque chose qui eût sans doute échappé à l’observateur lambda, mais que lui-même ne pouvait manquer. Il se rangea sur le bord de la route, coupa le moteur du camion et sortit de la cabine. Puis, après s’être approché de la Rover bleue, il se plaça à quatre pattes pour en examiner le châssis. Non, il ne s’était pas trompé. Il rampa sous la voiture pour y regarder de plus près. Il ne lui fallut qu’un instant pour comprendre ce qui n’allait pas, bien sûr, mais, à cette vue, son cœur cessa de battre dans sa poitrine.

Une flaque d’huile avait coulé sur le sol, teintant le sable d’une couleur noire.

— Qu’est-ce que vous faites, Rra ?

Le son de la voix surprit Mr. J.L.B. Matekoni, qui se garda bien, cependant, de relever la tête. C’était là le genre d’erreur que les apprentis commettaient immanquablement. Ils se cognaient contre les voitures quand le téléphone sonnait ou qu’ils étaient soudain dérangés dans leur travail. Relever la tête lorsqu’on était appelé, c’était une réaction normale chez un être humain, mais un garagiste apprenait vite à la contrôler. En tout cas, il devait apprendre. Les apprentis, eux, n’avaient pas encore atteint ce stade et peut-être ne l’atteindraient-ils jamais, estimait Mr. J.L.B. Matekoni. Mma Makutsi le savait, bien sûr, et une fois, elle avait, par espièglerie, crié le nom de Charlie alors que celui-ci se trouvait sous une voiture. Un bruit sourd avait aussitôt retenti : c’était le jeune homme qui, en se redressant d’un coup, s’était heurté la tête contre le carter. Mr. J.L.B. Matekoni n’avait guère apprécié cette petite plaisanterie, mais il avait eu peine à réprimer un sourire en croisant le regard de la secrétaire.

— Je voulais juste m’assurer que tout allait bien ! avait lancé celle-ci. Fais attention à ta tête quand tu es là-dessous. Il y a un cerveau à l’intérieur, tu sais, et il faut en prendre soin.

Mr. J.L.B. Matekoni s’extirpa de sous la voiture et se releva en époussetant son pantalon. Comme il s’en était douté, il s’agissait du boucher en personne, un homme corpulent dont le cou épais évoquait celui d’un taureau. Il suffisait d’un regard pour savoir que l’homme était riche, et Mr. J.L.B. Matekoni l’aurait compris même s’il n’avait rien su de la boucherie et de la plâtrerie, ni même de cette merveilleuse automobile au médaillon d’argent.

— Je regardais votre voiture, Rra, déclara-t-il. J’étais dessous.

— Je vois ça, répondit le boucher. J’ai remarqué vos jambes qui dépassaient. Alors, j’ai compris qu’il y avait quelqu’un sous ma voiture.

Mr. J.L.B. Matekoni sourit.

— Vous avez dû vous demander ce que je faisais là, Rra.

Le boucher hocha la tête.

— Vous avez raison. C’est exactement ce que je me suis demandé.

— Voyez-vous, je suis garagiste, expliqua Mr. J.L.B. Matekoni. J’ai toujours tenu votre automobile en très haute estime. C’est une très bonne voiture.

Le boucher parut se détendre.

— Ah, je comprends mieux, Rra. Vous êtes quelqu’un qui comprend les voitures anciennes comme celle-ci. Je vous en prie, retournez dessous et regardez.

Mr. J.L.B. Matekoni apprécia la générosité de l’offre. Il retournerait sous la voiture, certes, mais pas seulement par simple curiosité. S’il le faisait, ce serait en mission de réparation. Il fallait révéler au boucher ce qu’il avait vu.

— Il y a de l’huile, Rra, déclara-t-il. Votre automobile perd de l’huile.

Le boucher leva les bras en un geste de lassitude. Il y avait toujours de l’huile. C’était le risque, avec les voitures anciennes. L’huile, l’odeur de caoutchouc brûlé, le cliquetis mystérieux… Les voitures anciennes ressemblaient à la savane la nuit : on y percevait toujours des sons et des odeurs étranges. Lui, il ne cessait d’apporter le véhicule au garage et de demander que l’on répare ci ou ça, mais les problèmes réapparaissaient peu après. Et voilà qu’un autre garagiste – un garagiste qu’il ne connaissait même pas – lui parlait d’une fuite d’huile.

— J’ai eu beaucoup de problèmes d’huile, avoua-t-il. Il y a sans arrêt des fuites et je suis toujours obligé de remplir le réservoir à l’avant. Chaque fois que je fais la route de Lobatse jusqu’ici, il faut que je rajoute de l’huile.

Mr. J.L.B. Matekoni fit la grimace.

— Ce n’est pas drôle, Rra. Mais ce n’est pas normal non plus. Si la personne qui entretient votre voiture s’assurait que le joint en caoutchouc de la tige qui maintient le cylindre d’huile est à sa place, ce genre de chose ne se produirait pas.

Il s’interrompit.

— Je pourrais vous réparer ça. J’en aurais pour une dizaine de minutes à peine.

Le boucher le considéra.

— Je ne peux pas apporter la voiture à votre garage maintenant, dit-il. Il faut que je parle avec mon frère du fils de notre sœur. C’est un enfant très difficile et nous devons absolument faire quelque chose. Et puis, d’ailleurs, je ne peux pas m’amuser à payer toutes sortes de mécaniciens pour s’occuper de cette voiture. J’ai déjà laissé pas mal d’argent au garage.

Mr. J.L.B. Matekoni baissa les yeux vers ses chaussures.

— Mais je ne vous aurais rien fait payer, Rra. Ce n’est pas pour l’argent que je me suis proposé.

Le silence se fit et régna quelques instants. Le boucher regarda Mr. J.L.B. Matekoni et comprit à quelle sorte d’homme il avait affaire. Et il sut aussi qu’en imaginant que Mr. J.L.B. Matekoni réclamerait un paiement, il avait commis une lourde faute de jugement. Car il existait dans le pays des gens qui croyaient encore aux vieilles valeurs du Botswana et qui étaient prêts à faire des choses pour les autres dans le seul but de les aider, et non dans la perspective d’une quelconque récompense. L’homme qu’il avait trouvé allongé sous sa voiture était de ceux-là. Dire qu’il avait versé tant d’argent à des mécaniciens qui lui avaient assuré que tout était en ordre ! D’un autre côté, il fallait reconnaître que l’automobile, au fond, fonctionnait relativement bien, même si le petit problème d’huile subsistait.

Le boucher poussa un soupir et glissa la main dans le col de sa chemise qu’il tira un peu, comme pour en assouplir le tissu.

— Je ne pense pas qu’il y ait un problème avec ma voiture, dit-il. À mon avis, vous vous trompez.

Mr. J.L.B. Matekoni secoua la tête. Sans rien dire, il montra du doigt la trace d’huile noirâtre que l’on discernait sous le corps du véhicule. Le boucher suivit son geste et secoua vigoureusement la tête.

— C’est impossible, persista-t-il. Je fais entretenir cette voiture dans un bon garage. Je paie très cher. Ils sont tout le temps en train de bricoler le moteur.

Mr. J.L.B. Matekoni haussa un sourcil.

— De bricoler le moteur ? Et qui sont ces gens ? s’enquit-il.

Le boucher donna le nom du garage et Mr. J.L.B. Matekoni comprit aussitôt. Il avait passé des années et des années à tenter d’améliorer l’image que le public se faisait des garagistes, mais quels que fussent les efforts qu’il déployait, lui et quelques autres, ce travail serait toujours sapé par des gens comme le garagiste du boucher. À supposer que l’on puisse appeler cela un garagiste ! Mr. J.L.B. Matekoni nourrissait de sérieux doutes à ce sujet.

Mr. J.L.B. Matekoni sortit son mouchoir de sa poche et s’épongea le front.

— Si vous me permettez juste de jeter un coup d’œil au moteur, Rra, suggéra-t-il, je pourrai vérifier tout de suite le niveau d’huile. Ainsi, nous saurons si vous ne courrez pas de danger en prenant le volant sans en avoir ajouté.

Le boucher hésita. Il y avait quelque chose d’humiliant à se voir demander des comptes de cette façon et, cependant, il serait grossier de repousser un individu qui ne cherchait qu’à vous aider. Cet homme était incontestablement sincère et il semblait connaître son affaire. Il fouilla donc dans sa poche pour sortir la clé de la voiture, ouvrit la portière et tira la manette argentée pour déverrouiller le capot.

Respectueux, Mr. J.L.B. Matekoni demeura en retrait. Le dévoilement d’un moteur de cette nature – un moteur plus ancien que la République du Botswana elle-même ! – représentait un moment intense et il ne voulait pas manifester de curiosité inconvenante lorsque la magnifique mécanique serait révélée à sa vue. Il resta donc à sa place et se contenta de se pencher légèrement en avant lorsque le moteur apparut. Il retint aussitôt son souffle et demeura silencieux, non sous le coup de l’admiration, comme il s’y attendait, mais sous l’effet du choc. Car ce n’était pas le moteur de la Rover 90 de 1955 préservé avec amour qui venait de lui apparaître. Non, ce qu’il voyait plutôt, c’était un moteur rafistolé avec toutes sortes de pièces. Un carburateur trop léger, de construction récente et ordinaire, un filtre à huile moderne, adapté et fixé sur la seule pièce d’origine qu’il pouvait distinguer : le gros bloc-moteur à toute épreuve placé dans la voiture à sa naissance, bien des années auparavant. Celui-ci, au moins, était resté intact, mais quelle terrible compagnie mécanique il avait été contraint de supporter !

Le boucher fixa sur lui un interrogateur.

— Alors, Rra ?

Mr. J.L.B. Matekoni éprouva la plus grande difficulté à répondre. Il existait, dans la vie d’un mécanicien, des moments où il fallait annoncer de mauvaises nouvelles. Cela n’était pas aisé et l’on espérait toujours pouvoir trouver un moyen de contourner la vérité brute. En certaines occasions, cependant, il n’y avait absolument rien à faire et, à son plus grand regret, il semblait que celle-ci en était une.

— Je suis désolé, Rra, commença-t-il. Ceci est très triste. Une chose dramatique a été commise sur cette voiture. Les pièces du moteur…

Il ne put achever. Ce qui s’était produit ne représentait ni plus ni moins qu’un acte de vandalisme et Mr. J.L.B. Matekoni était incapable de trouver les mots pour exprimer les sentiments qui l’habitaient. Il se détourna et secoua la tête, comme l’eût fait tout individu assistant à la destruction d’une œuvre d’art, réduite en charpie par le plus rustre des béotiens.