CHAPITRE XVI

Mma Potokwane et Mma Ramotswe discutent mariage

 

Ces histoires n’étaient bien sûr que des divertissements, mais, au moins, l’affaire du boucher était désormais réglée et Mr. J.L.B. Matekoni qui, il n’y avait pas si longtemps, s’inquiétait sur deux fronts – le saut en parachute et le First Class Motors – pouvait désormais regarder l’avenir immédiat avec sérénité. Mma Potokwane avait été magnifique, comme toujours ; elle s’était débarrassée du détestable Herbert Molefi avec la même facilité qu’elle remettait à leur place les gamins de dix ans qui jouaient les petits durs. Elle l’avait fait volontiers, car elle estimait avoir une dette immense envers Mr. J.L.B. Matekoni, qui ne renâclait jamais à venir réparer objets et machines à la ferme des orphelins lorsqu’on avait besoin de lui. Et comme tous ceux qui avaient affaire à lui, Mma Potokwane reconnaissait chez Mr. J.L.B. Matekoni ces qualités qui le rendaient si aimable et donnaient envie de l’aider : sa courtoisie, sa fiabilité, sa gentillesse. Si seulement tous les hommes, ou en tout cas un peu plus d’hommes, pouvaient lui ressembler ! pensaient Mma Potokwane et toutes les femmes du Botswana. Si seulement il était possible de compter sur les hommes de la même façon que l’on se fiait à une amie proche ! Au contraire, les hommes avaient tendance à lâcher les femmes, pas toujours sciemment, mais parce qu’ils étaient égoïstes et se lassaient vite, ou parce qu’on leur avait tourné la tête d’une manière ou d’une autre. Il était très facile de tourner la tête à un homme. Pour cela, il suffisait à une femme séduisante de le regarder en battant une ou deux fois des cils. Ce procédé avait souvent pour effet de rendre tout à fait imprévisible un homme jusque-là équilibré, en particulier si cet homme atteignait un âge où il commençait à douter de sa virilité.

Mma Ramotswe avait de la chance d’être fiancée à Mr. J.L.B. Matekoni, se disait Mma Potokwane. C’était exactement le mari qu’il lui fallait, car elle était une femme de cœur et méritait de partager son existence avec quelqu’un de bien. La vie, pour une femme seule, se révélait difficile, surtout quand on exerçait le métier de Mma Ramotswe, et il était important d’avoir un homme sur lequel compter pour trouver soutien et réconfort. Mma Ramotswe avait donc fait un choix très sage, même si, de nombreuses années auparavant, elle avait manifesté un manque de discernement patent en épousant Note Mokoti, le trompettiste de jazz. Mokoti, Matekoni : des noms très similaires, songea Mma Potokwane, mais portés par des hommes infiniment différents.

Bien sûr, on pouvait s’interroger sur la durée de ces fiançailles et la lenteur avec laquelle s’effectuaient les préparatifs du mariage, à supposer que celui-ci eût lieu. Cela intriguait Mma Potokwane au plus haut point, et tandis que Mma Makutsi préparait le thé ce jour-là, après l’éviction de Herbert Molefi, la directrice résolut d’aborder le sujet avec Mma Ramotswe. Elle préféra se montrer directe plutôt que de parler par allusions. Un peu trop directe, de l’avis de Mma Makutsi, qui suivit la conversation en se gardant d’intervenir. Mma Makutsi se sentait toujours inhibée en présence de Mma Potokwane, notamment parce qu’elle savait cette dernière bien plus sûre d’elle et expérimentée qu’elle-même. Elle avait également une autre raison de désapprouver l’attitude de la directrice, raison qu’il ne lui serait jamais venu à l’idée d’exprimer, toutefois : elle estimait que Mma Potokwane profitait trop de la bonne nature de Mr. J.L.B. Matekoni. La gentillesse d’hommes comme lui était facile à exploiter pour des femmes de tête, et l’on ne pouvait douter que Mma Potokwane appartenait à cette catégorie. Elle tenait même le haut du pavé parmi ces femmes-là au Botswana. Elle en était le porte-drapeau, la championne.

Mma Makutsi garda donc le silence, mais ne perdit pas un mot de la conversation dès l’instant où Mma Potokwane évoqua le sujet du mariage et de la noce, presque au nez et à la barbe de Mr. J.L.B. Matekoni, qui avait repris le travail au garage, juste à côté. Que se serait-il passé s’il avait franchi le seuil et entendu la directrice parler dans ces termes ? Que se serait-il passé, hein ? Un tel manque de tact de la part de cette femme laissait Mma Makutsi pantoise.

— C’est un homme si bon ! commença Mma Potokwane en stratège exercée. Il nous a toujours beaucoup aidés à la ferme des orphelins. Tous les enfants l’adorent et le considèrent comme leur oncle. Ainsi, là-bas, c’est un oncle, alors qu’ici ce n’est même pas encore un mari !

Mma Ramotswe sourit.

— Oui, c’est quelqu’un de bien. Et il fera un très bon mari un jour. C’est parce que j’en suis sûre que j’ai accepté de l’épouser.

Mma Potokwane examina ses ongles, comme absorbée par quelque délicat problème de cuticules.

— Un jour ? fit-elle. Quel jour ? Quand donc arrivera ce jour dont vous parlez ? La semaine prochaine, vous croyez ? Ou l’année prochaine ?

— Pas dans les semaines à venir, répondit Mma Ramotswe sans se démonter. Peut-être l’an prochain. Qui sait ?

Mma Potokwane saisit la balle au bond.

— Mais est-ce que, lui, il le sait ? C’est cela qui est important. Est-ce que Mr. J.L.B. Matekoni le sait ?

Mma Ramotswe esquissa un geste évasif indiquant qu’elle ne connaissait pas la réponse à cette question et que cela n’avait, de toute façon, aucune importance à ses yeux.

— Mr. J.L.B. Matekoni n’est pas homme à prendre des décisions à la va-vite. Il aime réfléchir longtemps avant d’agir.

Mma Potokwane secoua la tête.

— Ça, c’est une faiblesse, Mma Ramotswe, affirma-t-elle. Je suis désolée d’avoir à le dire, mais certains hommes ont besoin que les femmes organisent leur vie. Nous le savons toutes. C’est seulement maintenant, en cette époque moderne où ils ont soudain la lubie de mener leur existence sans avoir recours aux femmes – une lubie dangereuse et très néfaste –, c’est seulement maintenant que nous voyons à quel point ces pauvres messieurs ont besoin de nous. Et c’est quelque chose de fort triste.

— Je ne sais pas, riposta Mma Ramotswe. Bien sûr, c’est le rôle des femmes d’aider les hommes pour beaucoup de choses et, parfois, il faut les pousser un peu. Seulement, je pense qu’il ne faut pas aller trop loin dans ce sens non plus.

— Mais ce n’est pas aller trop loin que de pousser un homme vers l’autel, protesta Mma Potokwane. Les femmes l’ont toujours fait et c’est comme ça que les mariages ont lieu. Si on laissait les hommes décider, personne ne se marierait. Nous sommes obligées de leur rappeler qu’ils doivent se marier.

Mma Ramotswe observa pensivement son invitée. Devait-elle autoriser Mma Potokwane à faire progresser un peu Mr. J.L.B. Matekoni sur le chemin du mariage ? Ce n’était pas une question facile. Elle ne voulait pas donner à son fiancé l’impression qu’elle s’immisçait trop dans son existence. Les hommes n’aimaient pas cela et beaucoup s’enfuiraient en courant s’ils sentaient que cela se produisait. En même temps, si Mr. J.L.B. Matekoni avait besoin d’être légèrement encouragé, il serait plus facile que cela vînt de Mma Potokwane, qui avait derrière elle une longue expérience, menée avec un taux de réussite considérable. Il suffisait pour s’en convaincre de se remémorer l’histoire de la vieille pompe à eau de la ferme des orphelins : la directrice n’était-elle pas parvenue, à force de cajoleries, à la lui faire réparer bien au-delà du moment où, en sa qualité d’expert, il avait acquis la conviction qu’elle devait être envoyée au rebut ? On pouvait aussi se rappeler un épisode plus récent, celui du saut en parachute, excellent exemple du don que possédait Mma Potokwane pour faire céder Mr. J.L.B. Matekoni là où il n’avait pas la moindre envie de donner son accord. Dans ces conditions, ne serait-il pas intéressant de le brusquer également dans ce domaine-ci ?

Non, non, non ! protestait en silence Mma Makutsi. En son for intérieur, l’assistante conjurait son employeuse de résister aux imprécations de cette manipulatrice qu’était Mma Potokwane. Elle voyait bien que Mma Ramotswe était prête à se laisser infléchir et, si Mma Potokwane n’avait pas été présente, elle aurait supplié Mma Ramotswe, avec toute la ferveur dont elle était capable, de ne rien tenter qui pût avoir des conséquences néfastes sur les fiançailles et, plus grave encore, sur l’état de santé de Mr. J.L.B. Matekoni. Le Dr Moffat leur avait bien dit de ne soumettre le convalescent à aucune pression, et y avait-il plus angoissant que d’être l’objet d’une campagne obstinée de Mma Potokwane ? Il suffisait de voir comment Herbert Molefi avait été pulvérisé par la langue de son interlocutrice et s’était trouvé incapable de lever ne serait-ce que le petit doigt pour se défendre ! Si l’armée du Botswana avait eu vent de son existence, pensa Mma Makutsi, Mma Potokwane aurait aussitôt été engagée comme sergent-major, ou comme général, quel que fût le titre de ces soldats qui commandaient d’autres soldats. Ou, mieux encore, Mma Potokwane aurait été utilisée comme arme pour intimider les ennemis, quels qu’ils fussent. À peine ceux-ci l’apercevraient-ils qu’ils perdraient tous leurs moyens et se trouveraient réduits, à sa seule vue, à l’état de petits garçons terrorisés.

Aucune de ces pensées n’atteignit Mma Ramotswe, qui jeta pourtant un bref coup d’œil vers l’extrémité de la pièce, où son assistante s’activait à préparer le thé. Mma Makutsi se tourna malheureusement au même instant et Mma Ramotswe ne put voir son expression. Elle n’eut donc aucune idée de son état d’esprit.

— Eh bien, commença-t-elle avec prudence, comment pourrions-nous aider Mr. J.L.B. Matekoni à prendre sa décision ? Comment faudrait-il procéder ?

— Nous n’avons pas besoin de l’aider à prendre sa décision, répliqua fermement Mma Potokwane. Il a déjà décidé de vous épouser, non ? Vous êtes bien fiancés ? Se fiancer, c’est s’engager à se marier. La décision est donc acquise, Mma. Non, tout ce que nous avons à faire, c’est nous arranger pour qu’il mette ce projet à exécution. Nous devons lui soutirer une date et nous assurer qu’il se rende à l’endroit prévu ce jour-là. Selon moi, cela implique que nous nous occupions de tous les préparatifs et que nous allions le chercher le jour J pour l’amener sur place. Oui, c’est ça, nous l’amènerons là-bas nous-mêmes.

À ces mots, Mma Makutsi fit volte-face et regarda Mma Ramotswe dans les yeux, bouche bée. Non, ce n’était pas possible, Mma Ramotswe allait comprendre le risque d’un tel stratagème ! Un homme que l’on s’aviserait d’emmener de force à l’église s’enfuirait à la première occasion. Nul ne pouvait être contraint de cette façon, et certainement pas un homme mûr et intelligent comme Mr. J.L.B. Matekoni. C’était la porte ouverte au désastre, et Mma Ramotswe allait mettre le holà à ces manigances ridicules. Mais – et la stupéfaction coupa le souffle à Mma Makutsi –, au lieu de cela, voilà que la détective hochait la tête en signe d’approbation !

— Parfait ! lança Mma Potokwane avec enthousiasme. Je vois que vous vous rangez à mon avis. À présent, il n’y a plus qu’à programmer le mariage et à tout préparer – dans le plus grand secret, bien entendu. Le jour venu, il faudra faire enfiler un costume à Mr. J.L.B. Matekoni, d’une manière ou d’une autre…

— Mais comment va-t-on s’y prendre ? l’interrompit Mma Ramotswe. Vous savez quel genre de vêtements porte Mr. J.L.B. Matekoni. Ces salopettes, ce vieux chapeau au bord graisseux, ces veldskoens7 Comment pourrons-nous le convaincre d’échanger cette tenue contre des vêtements appropriés à la cérémonie ?

— Laissez-moi agir, déclara Mma Potokwane d’un ton confiant. Je dirai même plus, ne faites rien, je me charge de tout. Nous pourrons organiser le mariage à la ferme des orphelins. Je demanderai aux assistantes maternelles de préparer à manger. Tout ce que vous aurez à faire, ce sera de venir quand je vous le dirai. Alors, vous serez mariée. Je vous le promets.

Visiblement peu convaincue, Mma Ramotswe allait ouvrir la bouche lorsque Mma Potokwane poursuivit :

— Ne vous inquiétez pas, Mma Ramotswe. J’ai du tact. Je sais comment procéder. Vous me connaissez, non ?

Les yeux de Mma Makutsi s’écarquillèrent, mais elle avait compris que l’on ne pourrait plus arrêter Mma Potokwane désormais, et que les événements suivraient leur cours, quoi qu’elle-même puisse tenter. D’ailleurs, que pouvait-elle tenter ? Essayer de convaincre Mma Ramotswe d’interdire à Mma Potokwane de mettre son projet à exécution ? Il y avait fort peu de chances qu’elle y parvienne, dans la mesure où l’accord avait été donné. Prévenir Mr. J.L.B. Matekoni du danger qu’il courait de se voir poussé au mariage ? Cela paraîtrait hautement déloyal vis-à-vis de Mma Ramotswe, et si elle le faisait, elle risquait de porter la responsabilité d’un acte irraisonné de la part du garagiste, comme l’annulation pure et simple des fiançailles. Non, Mma Makutsi n’avait pas d’autre choix que de se tenir en dehors de toute cette affaire, en s’autorisant peut-être une ou deux remarques, en passant, pour marquer sa désapprobation.

Mma Potokwane ne resta pas longtemps à l’agence, mais chaque minute de sa présence parut une éternité à Mma Makutsi. Une atmosphère glaciale s’était répandue, l’assistante s’enfermant dans le silence et ne répondant aux questions de la visiteuse que par monosyllabes.

— Vous devez avoir beaucoup de travail, lui dit Mma Potokwane en désignant les documents qui encombraient son bureau. Il paraît que vous êtes une secrétaire très efficace. Peut-être pourriez-vous venir un jour à la ferme des orphelins faire un peu de tri dans mon bureau ! Ce serait bien. Nous ferions un grand feu de joie avec tous les papiers inutiles ! Les enfants adoreraient.

— J’ai trop de travail, rétorqua Mma Makutsi. Le mieux, ce serait d’embaucher quelqu’un. Il existe une très bonne école de secrétaires, vous savez, l’Institut de secrétariat du Botswana. Là-bas, ils vous donneront des noms. Ils vous indiqueront aussi le montant du salaire.

Mma Potokwane aspira une gorgée de son thé en contemplant Mma Makutsi par-dessus la tasse.

— Merci, Mma, dit-elle. C’est une bonne suggestion. Mais bien sûr, nous sommes un orphelinat et nous n’avons pas d’argent pour payer des secrétaires. C’est pourquoi des personnes très gentilles – comme Mr. J.L.B. Matekoni – nous proposent gratuitement leurs services.

— Mr. J.L.B. Matekoni est très gentil, en effet, acquiesça Mma Makutsi. C’est d’ailleurs pourquoi certains en profitent.

Mma Potokwane reposa sa tasse et se tourna vers Mma Ramotswe.

— Vous avez de la chance d’avoir une assistante qui vous donne de bons conseils, déclara-t-elle d’un ton poli. Cela doit vous faciliter la vie.

Consciente de la tension, Mma Ramotswe s’efforça d’aplanir la situation.

— Dans la vie, il y a certaines tâches que l’on réussit mieux à deux, affirma-t-elle. Je suis sûre que, de votre côté, les assistantes maternelles vous aident beaucoup. Et qu’elles sont de bon conseil.

Mma Potokwane se leva pour prendre congé.

— Oui, Mma, dit-elle avec un coup d’œil vers Mma Makutsi. Nous devons nous entraider. C’est tout à fait vrai.

L’un des apprentis fut dépêché pour raccompagner Mma Potokwane à la ferme des orphelins, laissant Mma Ramotswe et Mma Makutsi seules à l’agence. Assise à son bureau, Mma Makutsi regarda ses pieds, comme elle le faisait toujours dans les moments de crise. Ses chaussures, qui se montraient généralement de fidèles alliées, restèrent cependant silencieuses, comme pour dire : Ne nous regarde pas comme ça, nous n’avons rien dit, nous. C’est toi qui as parlé, patronne. (Dans son esprit, les chaussures l’appelaient toujours patronne, de même que les apprentis appelaient toujours Mr. J.L.B. Matekoni patron. C’était normal pour des chaussures, qui se devaient de tenir leur rang.)

— Je suis désolée, Mma, explosa soudain Mma Makutsi. J’ai été obligée de rester là, à préparer le thé, pendant que cette femme vous donnait ces affreux, ces horribles conseils. Et je ne pouvais rien dire, parce que je me sens toujours trop insignifiante pour dire quoi que ce soit quand elle est là. Avec elle, j’ai l’impression d’être une enfant de six ans !

Mma Ramotswe considéra son assistante d’un air soucieux.

— Elle cherche seulement à aider les gens. Elle est autoritaire, bien sûr, mais ça, c’est parce qu’elle est directrice. Toutes les directrices sont autoritaires. Si elles ne l’étaient pas, rien ne se ferait. Le métier de Mma Potokwane consiste à être autoritaire. Mais dans le fond, ce qu’elle veut, c’est aider son prochain.

— Mais cela ne va pas vous aider, geignit Mma Makutsi. Cela ne va pas vous aider du tout ! Vous ne pouvez pas forcer Mr. J.L.B. Matekoni à se marier.

— Personne ne le force. Il m’a demandée en mariage. J’ai accepté. Il n’a pas dit une seule fois, pas une seule, qu’il ne voulait plus m’épouser. L’avez-vous déjà entendu dire cela, Mma ? Non. Alors vous voyez…

— Mais il finira par proposer une date, plaida Mma Makutsi. Vous pouvez attendre.

— Vous croyez, Mma ? répliqua Mma Ramotswe. Vous croyez que je peux patienter indéfiniment ? Et puis, pourquoi devrais-je attendre tout ce temps et supporter cette incertitude ? La vie passe. Tic tac, tic tac. Comme une horloge dont les aiguilles tournent trop vite. Et pendant ce temps, je reste une simple fiancée. Les gens parlent, croyez-moi. Quand ils me voient, ils disent : Tiens, c’est celle qui est fiancée pour l’éternité à Mr. J.L.B. Matekoni. Voilà ce qu’ils disent.

Comme Mma Makutsi demeurait silencieuse, Mma Ramotswe poursuivit :

— Je ne veux absolument pas forcer Mr. J.L.B. Matekoni à faire des choses qu’il n’a pas envie de faire. Mais dans ce cas précis, je crois qu’il a une sorte de blocage, une raison qui l’empêche de passer à l’acte. Je pense que c’est dans sa nature. Le Dr Moffat a dit que les personnes qui ont eu cette maladie – cette dépression, comme on l’appelle – sont parfois incapables de prendre des décisions. Même lorsqu’elles ont l’air en parfaite santé. Peut-être qu’il reste une petite parcelle de cela chez Mr. J.L.B. Matekoni. Alors tout ce que nous essayons de faire, c’est de l’aider.

Mma Makutsi secoua la tête.

— Je ne sais pas, Mma. Vous avez peut-être raison, mais moi, je suis très inquiète. Je ne pense pas que vous devriez laisser Mma Potokwane fourrer son nez dans cette affaire.

— Je comprends ce que vous me dites, affirma Mma Ramotswe. Mais j’ai atteint la limite de ma patience. J’ai attendu, attendu, attendu. Aucune date n’a été mentionnée, rien n’a été dit. On n’a pas acheté de bétail pour la fête, on n’a pas réparé de chaises, on n’a pas écrit aux vieilles tantes. Rien n’a été fait. Rien. Aucune femme ne peut accepter cela, Mma.

Mma Makutsi regarda de nouveau ses chaussures. Cette fois, celles-ci lui adressèrent un conseil : Maintenant, tu te tais. Un conseil qu’elles exprimèrent sur un ton un peu dur.