CHAPITRE X
Le rêve de Mr. J.L.B. Matekoni
Mr. J.L.B. Matekoni ressentait bien sûr un soulagement immense depuis que Mma Ramotswe lui avait offert sur un plateau la possibilité de se désister du saut en parachute. Elle l’avait fait de façon si élégante et si intelligente qu’elle lui avait épargné tout embarras. Durant la journée, l’anxiété l’avait dévoré, tandis qu’il pensait et repensait à la situation dans laquelle l’avait placé Mma Potokwane. Lui qui n’avait jamais été peureux éprouvait de la terreur, une terreur intense et absolue, en imaginant l’instant où il devrait se lancer de l’avion. En fin d’après-midi, il en était arrivé à la conclusion qu’il allait mourir de cette façon-là et il avait alors passé près d’une heure à réfléchir aux termes du testament qu’il rédigerait dès le lendemain. Mma Ramotswe hériterait du garage, naturellement. Elle pourrait le diriger avec Mma Makutsi, qui en redeviendrait directrice. La maison serait vendue – on en obtiendrait un excellent prix – et l’argent réparti entre ses cousins, qui n’étaient pas très riches et pourraient s’en servir pour acheter du bétail. Mma Ramotswe en garderait une partie, cela allait de soi, peut-être même la moitié, ce qui lui permettrait de bien s’occuper des enfants, dont il était responsable, après tout. Restait le camion, qui pourrait aller à la ferme des orphelins, où l’on en ferait bon usage.
Arrivé à ce stade, il s’interrompit. Laisser le camion à la ferme des orphelins revenait à le léguer à Mma Potokwane, et il n’était pas très sûr d’en avoir envie. Au fond, n’était-ce pas cette femme qui avait provoqué cette crise ? Il ne voyait aucune raison qu’elle en tire bénéfice. Étant donné les circonstances, elle serait directement responsable de sa mort et mériterait plutôt de passer en jugement. Cela lui apprendrait à contraindre sans cesse les gens à faire des choses. Et cela servirait aussi de leçon à toutes les directrices d’institutions qui menaient leur monde à la baguette – et il devait en exister beaucoup. L’heure était venue pour les hommes de se révolter, et ce pourrait être le procureur général du Botswana qui engagerait le processus en leur nom à tous, en intentant un procès pour homicide à Mma Potokwane. Ce serait au moins un début.
Ces indignes pensées n’étaient désormais plus de mise, et après la glorieuse dispense délivrée par Mma Ramotswe à la table du dîner, Mr. J.L.B. Matekoni ne ressentait plus le besoin de rédiger son testament. Ce soir-là, lorsqu’il regagna sa maison, près de l’ancien aéroport militaire du Botswana, il passa en revue toutes ses possessions familières, non avec le regard d’un homme organisant sa succession, mais avec le soulagement d’un individu qui savait qu’il n’en serait pas séparé avant longtemps. Il regarda son canapé aux accoudoirs et aux coussins tachés et repensa à ces longs samedis après-midi passés assis là, à écouter la radio sans penser à rien de particulier. Puis ses yeux glissèrent sur le tableau de velours représentant une montagne, accroché au mur d’en face. C’était une très belle œuvre dont la réalisation avait dû réclamer beaucoup de temps à l’artiste. Mr. J.L.B. Matekoni en connaissait les moindres détails. Un jour, tout cela irait chez Mma Ramotswe, mais, pour le moment, il était rassurant de voir les choses rester à leur place.
Il était presque minuit lorsque Mr. J.L.B. Matekoni alla se coucher. Il lut le journal quelques minutes avant de le laisser paresseusement tomber près de son lit et d’éteindre la lumière. Alors, enveloppé par l’obscurité, il glissa dans le sommeil, qu’il n’avait jamais de difficulté à trouver après une rude journée de travail. Ce sommeil était le bienvenu : le cauchemar qui l’avait torturé était une épreuve diurne et il avait pris fin à présent. Il n’y aurait pas de chute, il ne s’écraserait pas sur le sol, il n’aurait pas à vivre l’humiliation d’une peur manifeste aux yeux de tous…
Tout cela, c’était le monde éveillé. Le monde inconscient de Mr. J.L.B. Matekoni n’avait pas encore enregistré les développements de la soirée, qui l’avaient libéré de ses tourments. À un moment de la nuit, il se retrouva donc debout sur le tarmac de l’aérodrome, regardant approcher un petit avion blanc semblable à ceux du Kalahari Flying Club. Lorsque l’appareil s’immobilisa devant lui et que la porte s’ouvrit, le pilote, qui se révéla être Mma Potokwane, lui fit signe de monter à bord.
— Viens, Mr. J.L.B. Matekoni, hurla-t-elle à tue-tête pour couvrir le vrombissement du moteur.
Elle semblait ennuyée de le voir différer le moment fatal et Mr. J.L.B. Matekoni finit par lui obéir, comme il le faisait toujours.
Penchée sur les commandes et occupée à régler les instruments de vol, Mma Potokwane paraissait confiante. Mr. J.L.B. Matekoni tendit la main pour toucher un bouton qui semblait réclamer de l’attention, puisqu’une lumière orange clignotait au-dessus, mais Mma Potokwane le repoussa d’un geste furieux.
— Pas touche ! cria-t-elle, comme si elle s’adressait à l’un des orphelins. C’est dangereux !
Il reprit sa place à l’arrière et le petit avion s’élança sur la piste. Les arbres étaient tout près, pensa-t-il, l’herbe semblait douce, de sorte qu’il pourrait sauter maintenant, rouler par terre et s’enfuir. Mais on ne se dérobait pas aussi facilement à Mma Potokwane, qui lui jeta un regard noir et secoua l’index en guise de mise en garde. Alors, l’avion s’éleva dans les airs et Mr. J.L.B. Matekoni regarda par le hublot le paysage qui s’étendait au-dessous de lui, diminuant à vue d’œil pour devenir un Botswana miniature, avec des vaches de la taille de fourmis et des routes qui semblaient du fil à coudre. Oh, comme cela était beau vu du ciel, comme il était enivrant de contempler les nuages, et l’azur, et tout cet air ! Et comme il eût été facile de sauter sur l’un de ces nuages pour se laisser dériver vers l’ouest, au-dessus de la grande étendue brune, et de se poser quelque part, là où les lions déambulaient, là où des sources jaillissaient, là où les arbres étaient hauts et l’homme absent !
Mma Potokwane actionna quelques manettes et l’avion se mit à tracer des cercles au-dessus de la ville lointaine. Il regarda en bas et aperçut Zebra Drive. Il n’avait eu aucune difficulté à reconnaître la rue, et n’était-ce pas Mma Ramotswe, là, qui lui faisait de grands signes de son jardin, avec Mma Makutsi, qui avait mis ses chaussures vertes toutes neuves ? Les deux femmes ne cessaient d’agiter les bras, souriantes, et de lui désigner un point du sol où il pourrait atterrir. Il se tourna vers Mma Potokwane, qui lui souriait à présent en lui désignant la poignée de la porte.
Il tendit la main et n’eut qu’à effleurer le métal pour que la porte s’ouvre en grand. Il sentit le vent sur son visage et la panique l’envahit. Il tenta de se retenir, s’accrocha sans parvenir à trouver de prise. Mma Potokwane criait à présent, ôtait ses mains du tableau de commandes pour le pousser, et lui envoyait un coup de pied déterminé dans le dos, avec ces vieilles chaussures marron qu’elle portait toujours pour travailler à la ferme des orphelins.
— Dehors ! cria-t-elle.
Et Mr. J.L.B. Matekoni, muet de frayeur, glissa dans le vide, jambes par-dessus tête, regardant tantôt le ciel, tantôt le sol, en direction de cette terre qui restait encore si lointaine.
Il n’y eut pas de parachute, bien sûr, seulement son pyjama qui se gonflait autour de lui sans ralentir sa chute. Voilà comment va s’achever mon existence, songea Mr. J.L.B. Matekoni. Et il se mit à penser que la vie était belle, et précieuse aussi. Toutefois, il ne put y réfléchir trop longtemps, car au bout de quelques secondes à peine il atterrit sur ses pieds, parfaitement, de la même façon qu’il aurait sauté de l’une des vieilles caisses d’oranges qu’il y avait au garage. Il se trouvait dans la savane, à côté d’une termitière. Il regarda autour de lui. Le paysage ne lui était pas familier. Peut-être s’agissait-il de Tlokweng, mais peut-être pas. Il étudiait les lieux lorsqu’il entendit la voix de son père derrière lui. Il se retourna, mais ne vit pas le moindre signe de la présence paternelle. Son père était là, mais pas vraiment là, de cette façon qu’ont les morts de venir à nous en rêve. Mr. J.L.B. Matekoni avait beaucoup de questions à lui poser, beaucoup de choses à lui dire aussi au sujet du garage, mais son père prit la parole le premier, d’une voix à la fois étrange et ténue – car un mort n’a pas de souffle pour produire une voix – et lui posa une question qui le réveilla en sursaut, l’arrachant à son rêve et à cet atterrissage en douceur près de la termitière.
— Quand vas-tu enfin épouser Mma Ramotswe ? lui demanda son père. Ne crois-tu pas que le moment est venu ?