CHAPITRE XIII

Mr. J.L.B. Matekoni reçoit l’automobile du boucher, les apprentis, une lettre anonyme

 

Tandis que Mma Ramotswe faisait la connaissance de Mr. Bobologo et visitait la Maison de l’Espoir, Mr. J.L.B. Matekoni achevait une réparation délicate au Tlokweng Road Speedy Motors. Il était bien sûr soulagé de ne plus avoir à sauter en parachute, mais l’idée qu’un de ses apprentis le ferait à sa place lui donnait du souci. Certes, c’étaient des garçons sans cervelle, il le savait. Il savait aussi que l’un comme l’autre aurait fait n’importe quoi pour impressionner les filles, mais il était leur maître de stage et il considérait avoir vis-à-vis d’eux une responsabilité morale jusqu’à la fin de leur apprentissage. Beaucoup de gens pourraient objecter que cette responsabilité ne s’étendait pas aux activités qu’ils menaient durant leur temps libre, mais Mr. J.L.B. Matekoni n’était pas homme à voir ce genre de chose par le petit bout de la lorgnette et il éprouvait malgré lui un sentiment vaguement paternel à l’égard des deux garçons, aussi irritants puissent-ils être.

Malheureusement, il doutait de pouvoir intervenir, car s’il parvenait à convaincre le jeune homme de ne pas sauter, Mma Potokwane risquait de revenir à la charge en lui redemandant, à lui, d’effectuer le saut. Dans ce cas, les relations entre elle et Mma Ramotswe ne manqueraient pas de s’envenimer et les choses deviendraient compliquées. Peut-être n’y aurait-il plus de cakes aux fruits, par exemple. Et puis, les visites aux petits orphelins lui manqueraient, même s’il avait l’habitude de se voir invariablement imposer une tâche à accomplir dès qu’il franchissait la grille de la ferme.

La réparation prit moins de temps que prévu et, bien avant l’heure de la pause, Mr. J.L.B. Matekoni se retrouva un chiffon à la main, essuyant le volant et le siège conducteur en vue de la reprise du véhicule par son propriétaire. Il faisait toujours en sorte que les clients récupèrent leur voiture dans un état de propreté impeccable, une habitude qu’il tentait d’inculquer à ses apprentis, mais sans plus de succès ce jour-là que les précédents.

— Que penseriez-vous si l’on vous rendait votre voiture avec des traces de cambouis partout ? leur dit-il. Cela vous plairait ?

— Je ne les verrais même pas, rétorqua l’un des garçons. Je me fiche des traces de doigts. Que la voiture roule vite, voilà tout ce qui compte.

Mr. J.L.B. Matekoni eut peine à en croire ses oreilles.

— Tu veux dire que, pour toi, la seule chose importante, c’est la vitesse ? Tu penses vraiment cela ?

L’apprenti le dévisagea d’un air ébahi avant de donner sa réponse.

— Ben, évidemment ! Une voiture qui va vite est une bonne voiture. Avec un moteur puissant. Tout le monde sait ça, patron !

Au bord du désespoir, Mr. J.L.B. Matekoni secoua la tête. Combien de fois leur avait-il fait la leçon sur les mérites d’une mécanique robuste ou d’une boîte de vitesses fiable ? Combien de fois avait-il énuméré à ces jeunes les avantages d’un moteur économique, notamment d’un solide diesel apte à fournir des années et des années de bons et loyaux services, presque sans poser de problèmes ? Les véhicules diesels ne roulaient pas très vite en général, mais peu importait : c’étaient de bonnes machines. À l’évidence, aucune de ces leçons n’avait porté ses fruits. Il soupira.

— J’ai perdu mon temps, murmura-t-il. Perdu mon temps.

L’apprenti sourit.

— Vous avez perdu votre temps, patron ? Qu’est-ce que vous avez fait ? Dansé ? Vous et Mma Ramotswe, vous êtes allés danser en boîte ? Ha, ha !

Mr. J.L.B. Matekoni fut tenté de rétorquer : « J’ai voulu apprendre à danser à une hyène », mais il se ravisa. Où avait-il entendu cette expression ? Elle lui semblait familière. Il se rappela alors qu’il l’avait lui-même employée quelques jours plus tôt à peine, en parlant du First Class Motors à Mma Ramotswe. Ce souvenir le fit tressaillir, chassant les apprentis de son esprit. Une menace planait au-dessus de sa tête. Pendant un temps, il avait oublié de quoi il s’agissait, mais cela lui revenait à présent : il avait encore à régler le problème de la voiture du boucher, qui la lui apporterait en fin de matinée au garage. Cette pensée l’emplit d’effroi. Certes, il pourrait sans problème effectuer une réparation provisoire en attendant de recevoir les pièces détachées vraiment adaptées, mais il y avait autre chose. Il avait consenti à affronter le patron du First Class Motors pour lui dire en face que ses malversations avaient été découvertes. Cette perspective ne lui souriait guère, dans la mesure où il connaissait la réputation de son interlocuteur. À la limite, il se demandait s’il n’eût pas préféré, tout compte fait, sauter en parachute.

— Vous avez l’air inquiet, remarqua l’apprenti. Il y a quelque chose qui vous tracasse, patron ?

Mr. J.L.B. Matekoni poussa un soupir.

— J’ai un devoir assez désagréable à accomplir, expliqua-t-il. Il faut que j’aille voir des garagistes pour leur dire qu’ils travaillent mal. C’est ça qui me donne du souci.

— Qui sont ces garagistes ?

— Les gens du First Class Motors. Le propriétaire de ce garage et les employés qui travaillent pour lui. Ils sont tous mauvais, autant qu’ils sont.

L’apprenti siffla entre ses dents.

— Ah oui, c’est vrai qu’ils sont mauvais. Je les ai vus, moi. Ils ne connaissent rien aux voitures. Le contraire de vous, Mr. J.L.B. Matekoni. Vous, vous savez tout ce qu’il faut savoir sur n’importe quel modèle !

Venant de l’apprenti, le compliment était inattendu et, malgré sa modestie naturelle, Mr. J.L.B. Matekoni se sentit flatté par l’hommage.

— Je ne suis pas un mécanicien exceptionnel, protesta-t-il à mi-voix. Je suis soigneux, voilà tout, et c’est d’ailleurs ce que j’ai toujours souhaité vous voir devenir. J’aimerais que vous deveniez des mécaniciens soigneux. Cela me ferait vraiment plaisir.

— Nous le deviendrons, assura l’apprenti. Nous essayerons de devenir comme vous. Nous espérons que, chaque fois que les gens regarderont notre travail, ils se diront : c’est Mr. J.L.B. Matekoni qui leur a appris le métier.

Mr. J.L.B. Matekoni sourit.

— Une partie de votre métier, peut-être… commença-t-il, avant d’être interrompu par l’apprenti.

— Vous savez, mon père est mort. Il est mort quand j’étais petit – de cette taille-là, à peu près, un tout petit garçon. Et je n’ai pas eu d’oncles pour s’occuper de moi comme il faut. Alors vous comprenez, je vous considère un peu comme mon père, Rra. C’est comme ça que je vous vois. Vous êtes mon père.

Mr. J.L.B. Matekoni demeura silencieux. Il avait toujours éprouvé des difficultés à exprimer ses émotions – comme c’est souvent le cas des mécaniciens, pensait-il – et le moment était difficile pour lui. Il eut envie de dire au jeune homme : Ce que tu me dis là me rend très fier, mais aussi très triste. Cependant, il ne parvint pas à trouver ces mots. Il réussit néanmoins à poser une main sur l’épaule du jeune homme et à la laisser là quelques instants, pour lui montrer qu’il comprenait ce qui venait d’être dit.

— Je ne vous ai jamais dit merci, Rra, reprit l’apprenti. Et je ne voudrais pas que vous mouriez avant que je vous aie remercié.

Mr. J.L.B. Matekoni sursauta.

— Est-ce que je vais mourir ? demanda-t-il. Je ne pense pas avoir atteint l’âge. Pour le moment, je suis encore là.

L’apprenti sourit.

— Je n’ai pas dit que vous alliez mourir tout de suite, Rra. Mais ça vous arrivera un jour ou l’autre, comme à tout le monde. Et je voulais vous dire merci avant.

— Bien. Ce que tu dis est sans doute vrai, mais nous avons perdu assez de temps à bavarder de tout ça. Il y a du travail au garage. Et d’abord, il faut se débarrasser de cette huile usagée. Tu peux l’emporter à la décharge pour la faire brûler. Vas-y avec le deuxième camion.

— Tout de suite.

— Et ne prends pas de filles en stop, ajouta Mr. J.L.B. Matekoni. N’oublie pas ce que je t’ai dit au sujet de l’assurance.

L’apprenti, qui avait commencé à s’éloigner, s’immobilisa à ces mots, l’air coupable, de sorte que Mr. J.L.B. Matekoni comprit que c’était exactement son intention. Le jeune homme avait fait une déclaration émouvante, et Mr. J.L.B. Matekoni en avait été touché, mais certaines choses, à n’en pas douter, ne changeraient jamais.

 

Quelques heures plus tard, alors que le soleil, haut dans le ciel, raccourcissait les ombres et que les oiseaux eux-mêmes sombraient dans la léthargie, tandis que le chant des cigales montant du bush, derrière le Tlokweng Road Speedy Motors, atteignait son pic d’intensité, le boucher apparut au volant de sa belle Rover d’époque. Il avait eu le temps de réfléchir aux révélations de Mr. J.L.B. Matekoni et, à présent, il n’avait pas de mots assez durs pour qualifier le First Class Motors, auquel il était résolu à ne plus jamais avoir affaire. Seule la honte, la honte d’être une victime, l’empêchait de retourner là-bas pour demander la restitution des sommes versées.

— Je le ferai pour vous, annonça Mr. J.L.B. Matekoni. Je me sens une responsabilité pour ce que mes frères en mécanique vous ont fait subir.

Le boucher saisit la main de Mr. J.L.B. Matekoni et la secoua énergiquement.

— Vous avez été bon avec moi, Rra. Je suis heureux de voir qu’il reste encore des gens honnêtes au Botswana.

— Il y a beaucoup de gens honnêtes au Botswana, répliqua Mr. J.L.B. Matekoni. Je ne suis pas meilleur qu’un autre.

— Oh que si ! s’exclama le boucher. Je vois beaucoup de monde dans mon métier, vous savez, et je peux vous dire que…

Mr. J.L.B. Matekoni ne le laissa pas achever. Visiblement, c’était une journée à compliments – des compliments excessifs – et cela commençait à l’embarrasser fort.

— Vous êtes très aimable, Rra, mais je dois me remettre au travail. Si je n’y prends pas garde, les mouches vont finir par s’installer sur les voitures…

Il avait prononcé ces paroles sans songer qu’un boucher pourrait les prendre mal, y voir une allusion au fait que la viande qu’il vendait grouillait de mouches. Cependant, le boucher ne parut pas se formaliser. Il sourit au contraire de la métaphore.

— Les mouches sont partout, acquiesça-t-il. Nous autres bouchers, nous le savons mieux que quiconque. J’aimerais bien trouver un pays sans mouches. Vous croyez qu’il en existe, Rra ?

— Je n’en ai jamais entendu parler, en tout cas, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. J’imagine que, dans les régions très froides, il n’y a pas de mouches. Et on ne doit pas en trouver non plus dans les grandes villes, puisqu’il n’y a pas de bétail pour les attirer. Peut-être dans des endroits comme ça. Des endroits comme New York.

— Il n’y a pas de bétail à New York ?

— Je ne crois pas.

Le boucher demeura pensif.

— Pourtant, reprit-il, ils ont un grand espace vert dans cette ville. J’ai vu une photo. C’est un morceau de bush, en plein milieu des tours. Peut-être qu’ils mettent le bétail à cet endroit. Vous ne trouvez pas que c’est le lieu idéal pour du bétail, Rra ?

— Peut-être, concéda Mr. J.L.B. Matekoni avec un coup d’œil à sa montre.

L’heure de rentrer déjeuner approchait. Il prenait toujours son repas chez lui, à midi précis. Ensuite, revigoré par une bonne assiette de viande et de haricots, il pourrait aller au First Class Motors parler au directeur.

 

Mma Makutsi déjeunait pour sa part à l’agence. Depuis l’ouverture de l’École de dactylographie pour hommes du Kalahari, elle avait les moyens de s’offrir chaque jour un beignet, qu’elle dégustait avec délectation en feuilletant un magazine, accompagné d’une tasse de thé rouge. Bien sûr, elle préférait que Mma Ramotswe soit là pour lui tenir compagnie, mais elle aimait aussi manger seule, tournant les pages du journal d’une main et léchant le sucre collé aux doigts de l’autre.

C’était un magazine sur papier glacé publié à Johannesburg et vendu en quantité à la Grande Librairie du Botswana. Les articles étaient consacrés aux musiciens, acteurs et autres célébrités, ainsi qu’aux réceptions où ces gens aimaient se montrer, dans des villes comme Le Cap ou Durban. Mma Ramotswe avait affirmé que cela ne lui plairait pas du tout d’assister à ce genre de fêtes, même si elle y était invitée – ce qui n’était jamais arrivé, avait précisé Mma Makutsi avec son obligeance habituelle. Néanmoins, le sujet l’intéressait suffisamment pour qu’elle regarde les photographies par-dessus l’épaule de son assistante et les commente.

— Regardez cette femme, avait-elle dit une fois. Celle en robe rouge. C’est le genre de femme qui n’est bonne qu’à fréquenter des soirées. Ça crève les yeux.

— Elle est connue, avait répliqué Mma Makutsi. Je l’ai souvent vue en photo. Elle sait repérer les photographes et elle s’arrange toujours pour se placer juste devant, comme un porc qui sait où trouver sa nourriture. Elle est très en vue.

— Et pourquoi est-elle si célèbre ? avait interrogé Mma Ramotswe.

— Ça, le magazine ne l’a jamais expliqué. Peut-être qu’ils n’en savent rien, eux non plus.

Cette réponse avait fait rire Mma Ramotswe.

— Et cette femme qui est là, en plein milieu, debout à côté de…

Elle s’était interrompue, brutalement, en apercevant le visage masculin sur la photographie. Captivée par la contemplation d’une autre image, Mma Makutsi n’avait rien remarqué de fâcheux. Elle ne vit donc pas l’expression de Mma Ramotswe au moment où celle-ci reconnut, parmi un groupe d’amis souriants, Note Mokoti, trompettiste de jazz et, l’espace d’une période brève et malheureuse, époux de Precious Ramotswe et père – bien que cela n’eût absolument rien signifié pour lui – du tout petit bébé qu’elle avait eu, celui qui l’avait quittée au bout de quelques heures bénies.

Ce jour-là toutefois, Mma Makutsi feuilletait seule son magazine, tandis que du garage lui parvenait le bruit de roues que l’on retirait d’une voiture. Elle connaissait bien le son des écrous jetés dans l’enjoliveur retourné et, étrangement, elle le trouvait rassurant, comme était rassurant le chant des cigales dans la savane. Les bruits qui l’inquiétaient étaient ceux qui venaient d’on ne savait où, ces bruits étranges qui vous réveillaient la nuit et pouvaient signifier toutes sortes de choses.

Elle lâcha son magazine pour saisir la tasse de thé. Ce fut alors qu’elle aperçut l’enveloppe posée sur un coin du bureau. Elle ne l’avait pas remarquée en arrivant et elle n’y était pas la veille au soir, ce qui signifiait qu’elle avait dû atterrir là dans la matinée. En ouvrant le garage et l’agence, Mr. J.L.B. Matekoni avait dû la trouver glissée sous une porte. Parfois, les clients laissaient des messages de cette façon, lorsqu’ils passaient aux heures de fermeture du garage. Certaines factures étaient réglées ainsi, en remplissant d’argent une enveloppe que l’on faisait pénétrer dans le bureau par une fente de la porte. Cela inquiétait Mma Makutsi, qui craignait que de telles pratiques entraînent des pertes, mais Mr. J.L.B. Matekoni ne semblait pas s’en soucier et il affirmait que ses clients l’avaient toujours payé par toutes sortes de procédés et que rien n’avait jamais disparu.

— Avant, il y avait un monsieur qui réglait toujours ses factures avec des sacs de pièces de monnaie, expliqua-t-il. Parfois, il passait devant le garage et nous lançait l’un de ces sacs blancs de la Standard Bank. Il faisait un petit signe et il repartait. Voilà comment il me payait.

— C’est bien joli, répondit Mma Makutsi, mais ce n’est certainement pas une méthode qu’on nous aurait recommandée à l’Institut de secrétariat du Botswana. Là-bas, on nous disait que le meilleur moyen de régler ses factures consistait à faire un chèque et réclamer un reçu.

C’était indubitablement vrai, et Mr. J.L.B. Matekoni n’avait pas voulu se lancer dans une discussion avec une personne qui avait obtenu la note encore inégalée de 97 sur 100 à l’examen final de l’Institut de secrétariat du Botswana. À l’évidence, cependant, l’enveloppe que Mma Makutsi avait sous les yeux n’était pas un règlement. Elle tendit la main pour s’en saisir et lut, inscrit en gros caractères : Pour le Beau Gosse du Tlokweng Road Speedy Motors.

Elle sourit. Il semblait impossible de déterminer qui était le Beau Gosse en question. Après tout, trois hommes travaillaient au garage et la lettre pouvait s’adresser à n’importe lequel des trois… ce qui signifiait qu’elle-même avait tout à fait le droit de l’ouvrir.

L’enveloppe contenait une feuille de papier, que Mma Makutsi déplia, puis elle commença à lire. Cher Beau Gosse, disait la lettre. Vous ne savez pas qui je suis, mais moi, cela fait longtemps que je vous regarde ! Vous êtes très beau. Vous avez un beau visage et de très belles jambes. Même votre cou est beau. J’espère que vous me parlerez un jour. Je vous attends. Il y a beaucoup de choses dont nous pourrions discuter tous les deux. Avec mon admiration.

Une fois sa lecture terminée, Mma Makutsi replia la lettre et la replaça dans l’enveloppe. Elle savait que les gens expédiaient parfois de telles déclarations d’amour, mais, en général, ils s’arrangeaient pour être sûrs que la missive parvenait bien à son destinataire. Il était étrange que l’admiratrice en question, quelle qu’elle fût, ait glissé l’enveloppe sous la porte sans fournir d’indication sur l’identité du Beau Gosse qu’elle avait en tête. À présent, il revenait à Mma Makutsi de décider à qui elle la remettrait. À Mr. J.L.B. Matekoni ? Non. On ne pouvait pas le qualifier de beau gosse. Il était agréable à regarder dans le sens rassurant du terme, mais il n’était pas beau à proprement parler. Et de toute façon, l’auteur de la lettre n’avait pas à écrire à un homme déjà fiancé. Jamais Mma Makutsi ne remettrait un message de cette nature à Mr. J.L.B. Matekoni, même s’il lui était destiné.

Il était nettement plus probable, donc, que la lettre s’adressât à l’un des apprentis. Mais lequel ? Charlie, le plus âgé, était assez beau, même si, de l’avis de Mma Makutsi, il s’agissait d’une beauté un peu vulgaire. On pouvait en dire autant de son acolyte, et peut-être plus encore si l’on considérait la quantité de gel qu’il plaquait dans ses cheveux. Quand on était une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans, par exemple, on pouvait facilement tomber sous le charme physique de ces jeunes gens et en venir à leur écrire une lettre de ce genre. Il n’y avait donc aucun moyen de savoir lequel des deux était le véritable destinataire. Par conséquent, il semblait plus simple de jeter la feuille à la corbeille. Mma Makutsi en était arrivée à cette conclusion lorsque l’aîné des apprentis fit irruption dans la pièce. Il remarqua aussitôt l’enveloppe posée devant elle et, avec le manque de respect qui le caractérisait, lut les mots inscrits.

— Pour le Beau Gosse du Tlokweng Road Speedy Motors ! s’exclama-t-il. Mais cette lettre est pour moi !

— Tu crois que tu es le seul homme ici ? grommela Mma Makutsi. Il y en a deux autres, il me semble ! Mr. J.L.B. Matekoni et cet ami à toi, celui qui met de l’huile dans ses cheveux. Cela peut très bien être l’un des deux autres.

L’apprenti la dévisagea sans comprendre.

— Mais Mr. J.L.B. Matekoni a au moins quarante ans ! s’exclama-t-il. Comment pourrait-on appeler beau gosse un type de quarante ans ?

— Quarante ans n’est pas un âge canonique, riposta Mma Makutsi. Certaines personnes sont encore très bien à quarante ans.

— Pour les autres qui ont quarante ans, peut-être, rétorqua l’apprenti. Mais pas pour le grand public.

Mma Makutsi prit une inspiration et retint l’air dans ses poumons. Si seulement Mma Ramotswe avait été là pour entendre ça ! Qu’aurait-elle fait ? À coup sûr, elle ne l’aurait pas laissé passer. Quelle effronterie chez ce jeune homme ! Quelle effronterie stupéfiante ! Eh bien, elle allait lui donner une leçon, lui dire ce qu’elle pensait de sa vanité, mettre les points sur les i…

Elle s’interrompit. Une meilleure idée venait de se matérialiser dans son esprit : une blague magnifique qui ferait bien rire Mma Ramotswe lorsqu’elle la lui rapporterait.

— Appelle le petit. Dis-lui que je veux lui montrer cette lettre que tu as reçue. Il va être impressionné, j’en suis sûre.

Charlie sortit et revint bientôt, accompagné du deuxième apprenti.

— Charlie a reçu une lettre, déclara Mma Makutsi. Une lettre adressée au Beau Gosse du Tlokweng Road Speedy Motors. Je vais te la lire.

Le garçon jeta un coup d’œil à Charlie, puis revint à Mma Makutsi.

— Mais cette lettre pourrait être pour moi, lança-t-il avec irritation. De quel droit dit-il que c’est pour lui ? Et moi, alors ?

— Ou Mr. J.L.B. Matekoni ? renchérit Mma Makutsi. Et lui, alors ?

Le jeune apprenti secoua la tête.

— Lui, il est vieux, dit-il. Personne n’irait l’appeler beau gosse. C’est trop tard pour lui.

— Je vois, acquiesça Mma Makutsi. Eh bien, au moins, vous êtes d’accord sur ce point. Bon, laissez-moi vous lire la lettre. Ensuite, nous pourrons décider.

Elle rouvrit l’enveloppe, sortit la feuille et lut. Puis, reposant le papier sur la table, elle sourit aux deux garçons.

— Alors, de qui est-il question dans cette lettre ? À vous de me le dire.

— De moi ! s’écrièrent les apprentis d’une même voix, avant de se regarder.

— Cela pourrait être l’un ou l’autre, en effet, admit Mma Makutsi. Mais maintenant que j’y pense… je sais qui a dû l’apporter ! Il me semble me souvenir de quelque chose…

— Il faut me le dire, intervint l’aîné des apprentis. Comme ça, je pourrai aller trouver cette fille et lui parler.

— Je vois… murmura Mma Makutsi.

Elle hésita, savourant l’instant. Ah, que ces garçons étaient bêtes !

— Oui, poursuivit-elle. J’ai vu un homme devant le garage ce matin, en arrivant. Oui, oui, il y avait un homme.

Un silence de plomb accueillit ces mots.

— Un homme ? répéta enfin le plus jeune des apprentis. Pas une fille ?

— La lettre est pour lui, je pense, déclara son compagnon.

Le plus jeune resta un instant bouche bée, incapable de parler.

— Elle n’est pas pour moi, finit-il par articuler. Je ne crois pas.

— Dans ce cas, je pense que la meilleure chose à faire, c’est de la jeter à la corbeille, décréta Mma Makutsi. Il faut toujours ignorer les lettres anonymes. La meilleure place pour ce genre de choses, c’est la poubelle.

Ce fut tout. Les apprentis retournèrent travailler et Mma Makutsi s’assit à son bureau, souriante. Ce qu’elle venait de faire était vraiment méchant, mais elle n’avait pas pu résister. On ne pouvait pas être gentil tout le temps, et il n’y avait aucun mal à rire un peu aux dépens d’autrui. D’ailleurs, elle n’avait pas menti, à proprement parler : elle avait bel et bien vu un homme passer devant le garage ce matin-là. Seulement, elle l’avait reconnu : il coupait par là chaque jour à la même heure pour se rendre à son travail. Le véritable auteur de la lettre était évidemment une jeune fille, que ses amies avaient dû persuader de recourir à ce procédé. C’était une petite folie d’adolescente que l’on aurait vite oubliée. Et peut-être les garçons avaient-ils ainsi appris une sorte de leçon, sur la vanité bien sûr, mais aussi, de manière indirecte, sur la tolérance vis-à-vis des sentiments d’autrui, qui pouvaient être différents de ceux que l’on éprouvait soi-même. Elle émit quelques doutes quant à cette dernière hypothèse, mais la leçon avait été donnée malgré tout, pensa-t-elle, à la disposition de quiconque voulait bien prendre la peine d’y réfléchir.