CHAPITRE XII
Mr. Bobologo s’étend sur le thème des filles
débauchées
On était en période de vacances scolaires et cela tombait bien. Si Mr. Bobologo avait travaillé, Mma Ramotswe aurait été contrainte d’attendre trois heures et demie pour l’accoster après les cours, entre l’école et la rangée de maisons où logeaient les instituteurs. Ce lundi-là, elle put donc se présenter chez lui à dix heures du matin et le trouver, ainsi que l’avait prédit Mma Seeonyana, assis au soleil dans son arrière-cour, une bible sur les genoux. Elle s’approcha de lui avec précaution, comme on doit le faire lorsqu’on s’apprête à aborder une personne en pleine lecture du Livre saint, et le salua de la façon appropriée, sur le mode traditionnel. Avait-il bien dormi ? Se portait-il bien ? Cela le dérangeait-il si elle bavardait un petit moment avec lui ?
Mr. Bobologo releva la tête en plissant les yeux sous l’effet du soleil. Elle découvrit alors un homme de haute stature, mais de constitution chétive, vêtu avec soin d’un pantalon kaki et d’une chemisette blanche au col ouvert et portant des lunettes rondes à verres très épais. Tout, chez lui, des chaussures marron méticuleusement cirées aux puissants verres correcteurs, annonçait l’instituteur, et elle s’obligea à réprimer le sourire qui lui venait aux lèvres. Les gens étaient si prévisibles, songea-t-elle, si fidèles à l’image que l’on s’en faisait ! Les directeurs de banque portaient tous l’uniforme des directeurs de banque et se comportaient comme tels. On reconnaissait toujours un avocat à cette façon à la fois circonspecte et vigilante qu’il avait de vous écouter, prêt à bondir au moindre faux pas de votre part. Et depuis qu’elle avait appris à bien connaître Mr. J.L.B. Matekoni, elle s’était aperçue que l’on ne pouvait se tromper non plus face à un mécanicien : ceux-ci regardaient les objets comme s’ils envisageaient de les démonter pour en améliorer le fonctionnement. Bien sûr, cette vérité ne s’appliquait pas à tous les garagistes. Les apprentis, par exemple, deviendraient mécaniciens sous peu, mais ils considéraient plutôt les choses comme s’ils s’apprêtaient à les réduire en pièces. Sans doute, dans ces conditions, fallait-il des années avant que la profession d’une personne commence à transparaître.
Et elle, avait-elle un physique de détective ? se demanda-t-elle. La question était fascinante. Celui qui la verrait passer dans la rue n’arrêterait sans doute pas le regard sur elle. Elle n’était qu’une femme motswana ordinaire, bâtie sur le mode traditionnel, vaquant à ses occupations quotidiennes comme des milliers de ses semblables. On n’irait certes pas la soupçonner de tout observer, ce qui était pourtant le fondement même de son métier. Peut-être en allait-il différemment face à Mma Makutsi, à cause des grosses lunettes qu’elle portait. Les gens remarquaient ces lunettes et elles leur donnaient immanquablement à réfléchir. Peut-être se demandaient-ils, par exemple, pour quelle raison une personne avait besoin de lunettes aussi grandes, et finissaient-ils par conclure qu’elle avait un intérêt à examiner les choses de près, à les grossir. Bien entendu, c’était là une conception absurde de l’activité que Mma Makutsi et elle-même exerçaient. Toutes deux étaient rarement amenées à examiner des objets tangibles. Ce qui les intéressait, c’était le comportement humain, et celui-ci ne réclamait rien d’autre que de l’attention et de la compréhension.
L’observation qu’elle entreprit de Mr. Bobologo ne dura que quelques secondes. Déjà, il s’était levé, refermant sa bible avec un regret manifeste comme on abandonnerait la lecture d’un roman palpitant. Certes, Mr. Bobologo devait connaître la fin de l’histoire – qui, si l’on y réfléchissait bien, n’était pas une fin heureuse – mais rien n’empêchait de se laisser absorber par quelque chose d’extrêmement familier.
— Je suis désolée de vous déranger, déclara Mma Ramotswe. Les vacances scolaires doivent représenter la période idéale pour combler ses retards de lecture quand on est enseignant. Vous ne devez pas beaucoup apprécier que l’on vienne vous importuner.
Mr. Bobologo réagit bien à cette courtoise entrée en matière.
— Je suis très heureux de vous voir, Mma. J’aurai tout le temps de lire plus tard. Asseyez-vous sur cette chaise, je vais aller en chercher une autre.
Mma Ramotswe prit le siège de l’instituteur et attendit son retour. Il avait bien choisi sa place, à l’abri des regards des passants de la route, mais avec une vue dégagée sur la cour de récréation, où, même en ce jour de vacances, les enfants du personnel de l’école se trouvaient engagés dans un jeu compliqué de ballon. Il devait être bon de rester assis là, se dit-elle, en sachant que le gouvernement vous versait un salaire chaque mois et que la lecture – et l’acquisition de la sagesse – était exactement ce que l’on attendait de vous.
Mr. Bobologo revint avec une seconde chaise et s’assit face à Mma Ramotswe. Il l’observa à travers les verres épais de ses lunettes, puis se tamponna doucement les contours de la bouche avec un mouchoir blanc, qu’il replia ensuite avec soin et glissa dans la poche de sa chemise.
Mma Ramotswe lui rendit son regard et sourit. Sa première impression de Mr. Bobologo avait été favorable, mais elle commençait à se demander pourquoi Mma Holonga, femme élégante à qui tout réussissait, irait s’enticher de cet instituteur qui, quels que fussent ses mérites, n’avait à vrai dire rien de romantique. Elle se reprit toutefois en songeant qu’une telle réflexion était inévitablement vouée à l’impasse. Dans ce domaine, les gens faisaient souvent des choix qui se révélaient incompréhensibles et qui ne tenaient peut-être que du hasard. Lorsqu’on était d’humeur à tomber amoureux, ou à se marier, peu importait sans doute quel était celui ou celle que l’on croisait au coin de la rue. On voulait trouver quelqu’un, et il y avait quelqu’un, et l’on finissait par se convaincre que cette personne surgie par hasard était en fait celle que l’on recherchait depuis le départ. Dans la vie, on trouve exactement ce que l’on cherche, lui avait dit un jour son père. Et il avait raison : quand on cherchait le bonheur, on le reconnaissait. Quand on optait pour l’absence de confiance, l’envie ou la haine – ou toute chose de ce genre – on finissait vite par trouver cela aussi.
— Eh bien, Mma, lança Mr. Bobologo. Je suis là. Vous êtes venue me parler de votre enfant, j’imagine. J’espère que je vais pouvoir vous dire que ce petit garçon ou cette petite fille suit bien à l’école. J’en suis sûr, d’ailleurs. Mais d’abord, il faut me donner votre nom, pour que je sache de qui je parle. C’est important.
L’espace d’un instant, Mma Ramotswe fut prise au dépourvu, puis elle éclata de rire.
— Oh non, Rra ! Ne vous en faites pas. Je ne suis pas venue vous importuner avec les problèmes que me pose mon enfant. Je suis venue parce que j’ai entendu parler de ce que vous faites en dehors de l’école.
Mr. Bobologo ressortit son mouchoir et s’épongea de nouveau les commissures des lèvres.
— Ah, d’accord, répondit-il. Vous êtes au courant du travail que je fais.
Mma Ramotswe décela dans sa voix un soupçon de suspicion qu’elle eut peine à s’expliquer. Peut-être les gens se moquaient-ils de lui, peut-être le qualifiait-on de dragon de vertu. Cette pensée l’irrita. Il n’y avait aucune honte à mener une telle œuvre, même si avoir des convictions aussi fortes sur un tel sujet pouvait paraître étrange chez un homme. Au moins, il contribuait à traiter un problème social, ce qui représentait déjà davantage que la plupart des gens.
— Oui, j’en ai entendu parler, reprit Mma Ramotswe, et je pense que j’aimerais en savoir un peu plus. C’est une bonne chose que vous faites là, Rra.
Le visage de Mr. Bobologo demeura impassible. Mma Ramotswe songea qu’il n’était pas encore convaincu de sa sincérité, aussi poursuivit-elle :
— Le problème posé par ces filles de joie est très grave, Rra. Chaque fois que j’en vois une dans un bar, je me dis : Cette jeune fille est la fille de quelqu’un, et cela m’attriste. Voilà ce que je pense, Rra.
Ces paroles produisirent un effet notable sur Mr. Bobologo. Tandis que Mma Ramotswe parlait, il s’était redressé sur sa chaise, et il la fixait à présent d’un regard intense.
— Ce que vous dites est vrai, Mma, répondit-il. Elles sont les filles de pauvres gens. Elles ont été aimées par leurs parents, et par Dieu lui-même, et à présent, où se retrouvent-elles ? Dans les bars ! Eh oui… Ou dans les bras d’un homme. Eh oui…
Il marqua un temps d’arrêt, les yeux rivés au sol.
— Je suis désolé de vous parler aussi crûment, Mma. Ce n’est pas mon genre du tout, mais quand on aborde ce sujet, je deviens comme un chien qui a reçu un coup de pied dans les côtes.
Mma Ramotswe hocha la tête.
— Un tel problème devrait tous nous mettre en colère.
— Oui, répondit Mr. Bobologo. Je suis d’accord avec vous. Et que décide le gouvernement ? Le voyez-vous faire irruption dans ces bars pour en chasser ces mauvaises filles et les obliger à rentrer dans leurs villages ? Voyez-vous cela, Mma ?
Mma Ramotswe demeura songeuse. Il existait de nombreuses choses que l’on pouvait raisonnablement attendre du gouvernement, mais il ne lui était jamais venu à l’idée que chasser les prostituées des bars et les forcer à réintégrer leurs villages puisse en faire partie. Un court instant, elle imagina le ministre des Ponts et Chaussées, un homme corpulent qui portait toujours un chapeau à large bord pour se prémunir du soleil, prenant en chasse des filles de joie sur la route de Lobatse, suivi, peut-être, de son sous-secrétaire et de plusieurs employés du ministère. Cette image avait quelque chose d’insolite, et, en temps normal, elle se fût esclaffée, mais il n’était pas question de rire face à l’indignation justifiée de Mr. Bobologo.
— J’ai donc décidé, avec quelques amis, enchaîna Mr. Bobologo, qu’il fallait mener nous-mêmes une action. C’est ainsi que nous avons créé la Maison de l’Espoir.
Mma Ramotswe l’écouta poliment énumérer les difficultés rencontrées pour trouver le local adapté à la Maison de l’Espoir, et raconter comment il avait fini par obtenir une location, à un prix excessivement élevé, près de l’African Mall. C’était une maison composée de trois chambres et un salon, ce qui ne suffisait pas, loin de là, expliqua-t-il, pour les quatorze jeunes filles qu’elle abritait.
— À certaines périodes, il nous est même arrivé d’héberger jusqu’à vingt filles ! s’exclama-t-il. Vingt filles, Mma ! Toutes sous le même toit. Quand il y a tant de monde, il est impossible de faire quoi que ce soit de constructif dans la maison ! Certaines filles sont obligées de dormir par terre, d’autres à deux par lit. Ce qui n’est pas une bonne chose, parce que quand on en arrive à un tel degré d’inconfort, les filles s’évadent et nous sommes obligés de partir à leur recherche et de les persuader de revenir. C’est éprouvant, vous savez.
Ces paroles intriguèrent Mma Ramotswe. Si les filles s’évadaient, cela impliquait qu’on les retenait contre leur gré, ce qui ne pouvait être le cas. Il était possible de contraindre des enfants à rester quelque part, même s’ils n’étaient pas d’accord, mais pas des jeunes filles de plus de dix-huit ans. Il existait manifestement certains détails de la Maison de l’Espoir qui nécessitaient des éclaircissements.
— Cela vous ennuierait-il de me faire visiter cette maison, Rra ? interrogea-t-elle. Je peux vous y amener dans ma fourgonnette si vous êtes d’accord. Cela me permettra de mieux comprendre le travail que vous réalisez.
Mr. Bobologo parut peser la requête, puis il se leva, retira ses lunettes et les glissa dans sa poche-poitrine.
— Je le ferai avec grand plaisir, Mma. J’aime que les gens voient nos réalisations, pour qu’ils puissent ensuite en parler autour d’eux et peut-être même en toucher un mot au gouvernement, le convaincre de nous attribuer des fonds et nous permettre de tenir la Maison de l’Espoir de façon correcte. Il n’y a jamais assez d’argent et nous devons nous contenter de ce que veulent bien nous verser quelques églises et des donateurs généreux. Ce devrait être au gouvernement de payer, mais est-ce qu’il nous aide ? La réponse est non, Mma. Le gouvernement ne se soucie pas le moins du monde du bien-être des femmes de ce pays. Il ne pense qu’à construire des routes et des bâtiments, c’est tout.
— C’est vrai que c’est injuste, renchérit Mma Ramotswe. Moi aussi, j’ai dressé une liste des choses que le gouvernement devrait faire, à mon avis.
— Ah bon ? fit Mr. Bobologo. Et qu’y a-t-il sur votre liste, Mma ?
La question prit Mma Ramotswe au dépourvu. Elle avait parlé de cette liste sans réfléchir, histoire de faire la conversation. En réalité, il n’y avait jamais eu de liste.
— Eh bien ? la pressa Mr. Bobologo. Qu’avez-vous sur votre liste ?
Mma Ramotswe se mit à réfléchir à toute allure.
— J’aimerais que l’on apprenne aux garçons à coudre à l’école, lança-t-elle. Ça, c’est sur ma liste.
Mr. Bobologo la dévisagea.
— Mais ce n’est pas une chose que les garçons ont envie d’apprendre, objecta-t-il. Cela ne me surprend pas que le gouvernement ne cherche pas à faire ça. On ne doit pas apprendre aux garçons à devenir des filles. Ce ne serait pas bon pour eux.
— Mais les garçons portent des vêtements, non, Rra ? contra Mma Ramotswe. Et si ces vêtements sont déchirés, qui va les leur recoudre ?
— Il y a des filles pour ça, décréta Mr. Bobologo. Des filles ou des femmes. Il y a beaucoup de personnes au Botswana pour s’occuper de repriser les vêtements quand c’est nécessaire. C’est un fait. En tant qu’instituteur, j’ai beaucoup d’expérience et je sais de quoi je parle. Qu’y a-t-il encore sur votre liste, Mma ?
En d’autres circonstances, Mma Ramotswe n’eût pas laissé passer un tel discours sans réagir, mais elle était en mission et tenir tête à Mr. Bobologo se révélerait contre-productif. Elle avait envers sa cliente le devoir d’en découvrir davantage sur cet homme, un devoir plus immédiat que celui qu’elle avait envers les femmes du Botswana. Elle se contenta donc de lever la tête vers le ciel, comme pour chercher l’inspiration.
— Il y a quantité de choses dont j’aimerais que le gouvernement s’occupe, déclara-t-elle finalement. Mais je ne veux pas non plus trop le fatiguer. Il va donc falloir que je revoie ma liste pour la réduire un peu.
Mr. Bobologo lui jeta un regard approbateur.
— Je pense que ce serait très sage, Mma. Si l’on réclame trop de choses en même temps, on n’obtient rien du tout. Si l’on en demande une seule, on a des chances de réussir. C’est un enseignement que la vie m’a appris.
— Ouah ! s’exclama Mma Ramotswe. Vous, vous êtes vraiment intelligent, Rra !
Mr. Bobologo accueillit le compliment d’un bref hochement de tête, puis indiqua qu’il était prêt à suivre Mma Ramotswe jusqu’à la fourgonnette. Elle se plaça près de lui et l’invita à la précéder, ainsi que cela se faisait quand on avait affaire à un enseignant. Quoi qu’elle fût amenée à découvrir sur Mr. Bobologo, celui-ci restait avant tout maître d’école, et Mma Ramotswe estimait – c’était une conviction profonde chez elle – que les maîtres d’école devaient être traités avec respect, comme ils l’étaient avant que la vieille morale du Botswana ne commence à s’effilocher. À présent, les gens traitaient les enseignants comme n’importe qui d’autre, ce qui représentait une grave erreur ; pas étonnant que les enfants d’aujourd’hui soient si effrontés et se comportent si mal. Une société qui sapait les professeurs et leur autorité ne faisait que porter atteinte à ses propres fondations, pourtant solides.
Pour Mma Ramotswe, c’était là une vérité évidente, et il était étonnant que tant de gens aient du mal à la comprendre. Cependant, il y avait beaucoup de choses que les gens ne comprenaient pas et qu’ils n’apprendraient qu’à travers des expériences nécessairement amères. Pour elle, l’une de ces choses était contenue dans ce vieux proverbe africain qui disait qu’il fallait tout un village pour élever un enfant. Bien sûr que c’était vrai. Chacun, dans un village, avait son rôle à jouer dans l’éducation d’un enfant – et dans l’affection que celui-ci recevait. En retour, l’enfant, le moment venu, se sentirait responsable de tous les habitants de son village. C’était cela qui rendait possible la vie en société. Il fallait s’aimer les uns les autres et s’aider mutuellement dans le quotidien. C’était la tradition en Afrique et il n’existait aucun substitut à cela. Aucun.
La Maison de l’Espoir ne se trouvait qu’à quelques minutes du quartier des enseignants, un trajet au cours duquel Mr. Bobologo demeura cramponné au siège passager, comme s’il craignait à tout moment de voir Mma Ramotswe lancer la petite fourgonnette blanche hors de la route. Mma Ramotswe remarqua cette crispation, mais ne dit rien. Il existait des hommes qui n’accepteraient jamais de bon cœur que les femmes conduisent, malgré les statistiques qui parlaient nettement en faveur de celles-ci. Les femmes avaient moins d’accidents, car elles conduisaient de façon plus posée et ne cherchaient pas à prouver quoi que ce soit à qui que ce soit. C’étaient les hommes qui prenaient des risques au volant, en particulier les jeunes (comme les apprentis), parce qu’ils pensaient que les filles étaient plus impressionnées par la vitesse que par la prudence. À cet égard, les jeunes gens en voiture rouge se révélaient les plus dangereux de tous. Mieux valait garder ses distances quand on en croisait un, qu’il soit assis au volant ou debout près de son véhicule.
— Voilà, c’est la Maison de l’Espoir, déclara Mr. Bobologo. Vous pouvez vous garer là, sous cet arbre. Allez-y doucement, Mma. Il ne faudrait pas rentrer dans l’arbre. Doucement !
— Je ne suis jamais rentrée dans un arbre de ma vie, rétorqua Mma Ramotswe. En revanche, je connais beaucoup d’hommes à qui c’est arrivé, Rra. Et certains d’entre eux ne sont plus de ce monde.
— Ce n’était peut-être pas leur faute, marmonna Mr. Bobologo.
— Effectivement, répondit Mma Ramotswe d’un ton neutre. C’était peut-être celle de l’arbre. Cela reste toujours possible.
Excédée par la remarque de Mr. Bobologo, elle s’efforça de contenir sa colère. Malheureusement, cette lutte contre sa légitime indignation occupa toute son attention, de sorte qu’elle percuta l’arbre. Pas très fort, mais en provoquant une secousse assez violente pour inciter Mr. Bobologo à saisir de nouveau le bord de son siège.
— Et voilà ! s’exclama-t-il en tournant vers elle un visage triomphal. Vous êtes rentrée dans l’arbre, Mma.
Mma Ramotswe coupa le moteur et ferma les yeux. Clovis Andersen, auteur des Principes de l’investigation privée, son vade-mecum professionnel, donnait un conseil approprié en de telles circonstances, et Mma Ramotswe y faisait à présent appel : Ne laissez jamais vos sentiments personnels brouiller les cartes, avait-il écrit. Même si vous bouillez intérieurement, ne laissez en aucun cas – je le répète, en aucun cas – votre colère l’emporter sur votre discernement professionnel. Gardez votre calme. C’est là le plus important. Et si vous éprouvez des difficultés à surmonter votre irritation, fermez les yeux et comptez jusqu’à dix.
Lorsqu’elle atteignit le nombre dix, Mr. Bobologo avait déjà ouvert sa portière et l’attendait à l’extérieur. Mma Ramotswe prit une profonde inspiration avant de le rejoindre. Elle le suivit alors le long du court sentier qui menait à une maison ordinaire, blanchie à la chaux, semblable à n’importe quelle autre construction du quartier et qui, de la rue, ne pouvait être identifiée – pour qui en ignorait la fonction – comme une maison d’espoir, ou même de désespoir, ou de quoi que ce fût d’autre. C’était une maison, une simple maison, mais bondée de mauvaises filles.
— Nous y sommes, Mma, dit Mr. Bobologo en s’arrêtant devant la porte. Retrouvez l’espérance, vous qui entrez ! C’est ce que nous disons et, un jour, nous ferons inscrire ces mots au fronton.
Mma Ramotswe considéra la porte peu avenante et les réserves que lui inspirait Mr. Bobologo se précisèrent, sans qu’elle comprît au juste pour quelle raison. Cet homme était extrêmement irritant, certes, mais beaucoup de gens l’étaient autant, et cette caractéristique ne suffisait pas à le disqualifier. Non, il y avait autre chose. Était-ce sa suffisance, ou bien la singularité de son combat ? Oui, peut-être s’agissait-il de cela. Il était toujours déconcertant de voir des personnes tellement obnubilées par un seul et unique sujet qu’elles en devenaient incapables de ramener cette idée fixe à sa juste place. Fréquenter de tels individus se révélait pénible, pour la bonne raison qu’ils ne savaient pas donner leur mesure aux choses. Mr. Bobologo appartenait à cette catégorie. Toutefois, Mma Ramotswe songea qu’on ne lui avait pas demandé de dire si Mr. Bobologo était quelqu’un d’intéressant, ni même d’agréable, mais de déterminer si c’était la fortune de Mma Holonga qui l’attirait. Il s’agissait d’une question très précise dans laquelle les sentiments personnels n’entraient absolument pas en ligne de compte. Elle lui accorderait donc le bénéfice du doute et garderait son opinion pour elle. Pour sa part, jamais elle n’épouserait Mr. Bobologo – ni aucun homme dans son genre – mais elle devait se garder d’intervenir dans le choix de Mma Holonga avant d’être en mesure d’apporter une preuve concrète relative à la question posée. Or, cette preuve n’était pas encore apparue, et peut-être n’apparaîtrait-elle jamais. Pour le moment, la seule chose à faire consistait donc à visiter la Maison de l’Espoir et à attendre que Mr. Bobologo fasse un faux pas et se trahisse. Cependant, elle avait à présent le sentiment – le sentiment très fort – qu’il n’en arriverait jamais là.