CHAPITRE XVIII

Le saut en parachute, et une vérité universelle sur les conseils donnés ou reçus

 

Mma Ramotswe eût aimé voir Mma Potokwane oublier le saut en parachute que Charlie, l’aîné des apprentis, avait accepté de réaliser à la place de Mr. J.L.B. Matekoni. Malheureusement, ni Mma Potokwane ni Charlie lui-même ne semblaient disposés à y renoncer. Charlie s’était déjà lancé dans une recherche active de sponsors et les gens se montraient généreux : un saut en parachute représentait un projet bien plus stimulant qu’une simple marche ou qu’une course, accessibles à n’importe qui. Il exigeait du courage, et la possibilité existait toujours que les choses tournent mal. Dans ces conditions, il était difficile de refuser un don.

Le saut était prévu pour le samedi. L’avion décollerait de l’aérodrome, près de l’abattoir des autruches. Il tracerait un cercle au-dessus de la ville, puis se dirigerait vers Tlokweng et la ferme des orphelins. Au moment approprié, on donnerait le signal du saut et l’apprenti, on l’espérait, irait atterrir dans le grand champ qui bordait la ferme des orphelins. Tous les enfants seraient présents pour regarder descendre le parachute. Leurs rangs seraient gonflés par plusieurs photographes de presse, un représentant du maire – le maire lui-même étant en déplacement ce jour-là –, un colonel de l’armée botswanaise (invité par Mr. J.L.B. Matekoni) et la principale de l’Institut de secrétariat du Botswana (invitée par Mma Makutsi). Mma Ramotswe, pour sa part, avait convié le Dr Moffat, en lui demandant d’apporter, si possible, sa trousse de secours – juste pour le cas où quelque chose se passerait mal, ce qui, elle en était persuadée, ne se produirait pas. Elle avait également proposé à Mma Holonga de venir, non seulement parce que c’était une personnalité qui, aux yeux du public, se devait d’assister à un tel événement, mais aussi parce qu’elle souhaitait lui parler. Outre ces quelques personnes, la population pouvait participer dans son ensemble, si elle en avait envie. Une publicité intensive avait été faite dans les journaux et Spokes Spokesi avait même évoqué l’événement dans son émission sur Radio Gabs. Lui-même avait déjà sauté en parachute, avait-il affirmé, et ce n’était vraiment pas grand-chose, « pour peu que l’on ait du courage ». Mais bien sûr, cela pouvait mal tourner, avait-il précisé sans toutefois juger nécessaire de s’appesantir sur le sujet dans l’immédiat.

Charlie, quant à lui, paraissait serein. La veille du grand jour, Mma Ramotswe eut une conversation en tête à tête avec lui au garage. Elle lui expliqua que ce ne serait pas un déshonneur s’il se désistait, même à ce stade avancé du projet.

— Personne n’aura une mauvaise opinion de toi si tu téléphones à Mma Potokwane pour lui dire que tu as changé d’avis, affirma-t-elle. Personne ne pensera que tu es une poule mouillée.

— Bien sûr que si, rétorqua Charlie. Et d’ailleurs, j’ai envie de le faire. Je me suis entraîné et je sais tout ce qu’il faut savoir sur les parachutes. On compte jusqu’à dix – ou jusqu’à cinquante, je ne me souviens plus – et on tire sur la corde. Voilà. Comme ça. Ensuite, on garde les pieds serrés et on roule par terre à l’atterrissage. Ce n’est pas plus compliqué que ça.

Mma Ramotswe fut tentée de répondre que ce ne serait peut-être pas aussi simple que cela en avait l’air, mais elle se ravisa et résolut de garder ses conseils pour elle.

— Vous pourriez venir avec moi, Mma Ramotswe, ajouta Charlie en souriant. On fabriquerait un parachute extra-large rien que pour vous.

Mma Ramotswe ne releva pas la plaisanterie. Peut-être le garçon avait-il raison. Peut-être fallait-il un parachute grand format quand on était, comme elle, de constitution traditionnelle, mais peut-être aussi descendait-on seulement un peu plus vite qu’un autre. Toutefois, les parachutistes de constitution traditionnelle devaient être avantagés à l’arrivée, l’atterrissage se faisant en douceur et avec un maximum de confort. Et lorsqu’on était de constitution particulièrement traditionnelle, on devait rouler sur le sol, comme un tonneau qui tombe.

— Dans ton cas, déclara-t-elle, la meilleure chose que tu puisses espérer, c’est d’atterrir sur tes fesses, qui sont bien plus charnues que la normale. Il faudrait que ce soit la première partie de ton corps à entrer en contact avec le sol. Relève les jambes quand tu vois que tu approches de la terre et assieds-toi.

L’apprenti parut ennuyé, mais ne dit rien. En revanche, il se contempla dans le miroir qu’il avait accroché à un clou, près de la porte menant du garage à l’agence. On le trouvait souvent devant ce miroir, se lissant les cheveux ou esquissant une petite danse sans quitter des yeux son reflet.

 

Le grand jour venu, tout le monde se retrouva au Tlokweng Road Speedy Motors : Mma Ramotswe, les deux enfants, Motholeli et Puso, Mr. J.L.B. Matekoni, Mma Makutsi et le plus jeune des apprentis. Charlie était déjà à l’aérodrome : le pilote de l’avion léger duquel il sauterait était venu le chercher chez lui quelques heures auparavant pour l’y conduire en voiture.

Ils partirent à la ferme des orphelins à bord de la petite fourgonnette blanche de Mma Ramotswe et du camion de Mr. J.L.B. Matekoni. Mma Makutsi voyagea dans la fourgonnette avec Mma Ramotswe et les enfants, installés à l’arrière. Le fauteuil roulant de Motholeli avait été solidement arrimé par un ingénieux système de cordages mis au point par Mr. J.L.B. Matekoni, ce qui permettait à la fillette de jouir d’une bonne vue sur le paysage. Les gens lui adressaient des signes de main auxquels elle répondait, « comme la reine », disait-elle. Mma Ramotswe lui avait parlé de la reine Élisabeth et de l’amitié qui l’avait liée à Sir Seretse Khama. Elle aimait le Botswana, avait expliqué Mma Ramotswe, et elle faisait sans cesse son devoir, sans cesse, rendant des visites et serrant des mains, et recevant les fleurs que lui offraient les enfants. Elle était restée en fonction cinquante années durant, avait ajouté Mma Ramotswe, tout comme Mr. Mandela, qui avait donné sa vie entière pour obtenir justice et qui, pas une fois, n’avait songé à lui-même. Comme ces gens ressemblaient peu aux hommes politiques modernes, qui ne pensaient qu’au pouvoir et aux coups bas !

Lorsqu’ils parvinrent à la ferme des orphelins, les arbres situés devant le bureau abritaient déjà des voitures, si bien qu’ils furent obligés de laisser la petite fourgonnette blanche à l’extérieur, au bord de la route. À l’évidence, les spectateurs avaient commencé à arriver. Quelques enfants avaient été affectés à la grille ; très dignes, ils accueillaient les visiteurs et leur indiquaient où aller chercher du thé et des gâteaux en attendant l’heure du saut. Les plus jeunes portaient des badges en carton figurant un avion, qu’ils avaient découpés et coloriés eux-mêmes, et qui étaient en vente pour deux pula à une petite table ombragée.

Mma Potokwane les aperçut de son bureau et sortit à la hâte juste au moment où Mr. J.L.B. Matekoni et le jeune apprenti arrivaient dans le camion. Puis le Dr Moffat fit son apparition au volant de son pick-up, accompagné de son épouse. Mma Potokwane le saisit immédiatement par le bras et l’entraîna vers l’une des maisonnettes : un enfant avait contracté une forte fièvre et était resté au lit, sous la surveillance de son assistante maternelle. Mrs. Moffat demeura avec Mma Ramotswe et Mma Makutsi. Ensemble, les trois femmes se dirigèrent vers le large jacaranda sous lequel deux assistantes maternelles, munies d’une gigantesque théière marron, distribuaient un thé abondamment sucré. Il y avait aussi du gâteau, mais il n’était pas gratuit. Mma Ramotswe en acheta une tranche, qu’elles se partagèrent en regardant les autres spectateurs arriver. Enfin, au bout d’une demi-heure, on entendit au loin le bourdonnement d’un moteur d’avion et tous les enfants se mirent à crier d’excitation en désignant le ciel, à l’ouest. Mma Ramotswe leva les yeux pour regarder à son tour ; le bruit leur parvenait distinctement à présent, et oui, il était là : un petit avion blanc, qui se détachait sur fond d’immense ciel vide, bien plus haut qu’elle ne s’était imaginé le voir. Comme nous devons paraître petits de là-haut, pensa-t-elle. Et ce pauvre Charlie, malgré tous ses défauts, qui n’était plus désormais qu’un minuscule point dans ce ciel, un minuscule point qui dégringolerait bientôt, attiré par la dure terre qui s’étendait au-dessous !

— Je n’aurais jamais dû lui demander de faire ça, dit-elle à Mma Makutsi. Vous vous rendez compte, s’il meurt ?

Mma Makutsi posa une main réconfortante sur le coude de Mma Ramotswe.

— Il ne mourra pas, assura-t-elle. Ces choses-là sont très sûres de nos jours. Tout est vérifié au moins deux ou trois fois.

— Mais tout de même, le parachute pourrait ne pas s’ouvrir. Et imaginez qu’il soit trop terrorisé pour tirer sur la corde ? Que se passera-t-il alors ?

— L’instructeur saute avec lui, répondit Mma Makutsi d’une voix apaisante. Il plongera vers lui et tirera la corde à sa place. J’ai vu faire ça en photo dans le National Geographic. C’est très facile pour ces gens-là.

Elles gardèrent le silence, tandis que l’avion passait au-dessus de leurs têtes. À présent, on distinguait bien les marques peintes au-dessous des ailes, ainsi que le train d’atterrissage. Puis la porte s’ouvrit et une silhouette apparut au milieu d’une masse confuse de formes. Soudain, il y eut deux petits paquets, mais des paquets dotés de bras et de jambes qui battaient l’air dans le vent violent. Quelques enfants crièrent en les montrant du doigt. Mr. J.L.B. Matekoni leva la tête lui aussi et déglutit en songeant qu’il aurait pu être l’une de ces formes, là-haut, tandis que son rêve troublant lui revenait en mémoire. Mma Ramotswe ferma les yeux et les rouvrit aussitôt. Les silhouettes continuaient à tomber sur fond de ciel vide et elle pensa : Le parachute ne va pas s’ouvrir. Alors, elle agrippa Mma Makutsi, qui murmurait quelque chose dans sa barbe, une prière peut-être.

Mais les parachutes s’ouvrirent et Mma Ramotswe poussa un soupir de soulagement, les jambes flageolantes. Mma Moffat lui sourit et lui dit :

— Je commençais à m’inquiéter un peu. Cela semblait si long…

Trop bouleversée pour pouvoir articuler une quelconque réponse, Mma Ramotswe se fit le serment de ménager le garçon à l’avenir : elle serait gentille avec lui et ne manifesterait aucune impatience face à toutes les choses irritantes qu’il pourrait dire ou faire.

Tandis qu’elles dérivaient lentement, flottant sous leurs larges voilures blanches, les deux silhouettes se séparèrent. L’une d’elles adressa un signe à l’autre, puis sembla multiplier les gestes, mais l’autre ne fit rien et continua à s’éloigner au ralenti. La première silhouette commençait à approcher du sol et, un instant plus tard, elle atterrit dans le champ, à quelques centaines de mètres à peine des spectateurs. Il y eut une ovation et les enfants coururent à sa rencontre, malgré les ordres lancés par les assistantes maternelles de rester où ils se trouvaient tant que le deuxième parachute n’avait pas touché terre en toute sécurité.

Elles n’avaient pas de souci à se faire, cependant. L’autre parachutiste, qui se révélait à présent être Charlie, avait tant dévié de sa course qu’il n’atterrit pas du tout dans le champ, mais disparut de l’autre côté, derrière les cimes des arbres, dans la savane. Les spectateurs le suivirent des yeux en silence, puis se consultèrent, perplexes.

— Il doit être mort ! lança l’un des plus jeunes enfants. Il faut aller chercher un cercueil.

 

Ce furent Mr. J.L.B. Matekoni, l’époux de Mma Potokwane et l’instructeur (encore revêtu de son équipement) qui découvrirent Charlie. Il était accroché à quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol, son parachute déployé sur le feuillage d’un grand acacia, déchiré et emmêlé dans les branches épineuses. Dès qu’il les aperçut, il les appela. Très vite, l’instructeur le dégagea de son harnais et lui permit de rejoindre la terre ferme.

— Ça a été un atterrissage en douceur, commenta-t-il. Bravo ! Tu as un peu dévié de la cible, c’est tout. Je pense que tu tirais le mauvais côté du parachute. C’est pour cela que tu t’es retrouvé ici.

L’apprenti hocha la tête. Son visage affichait une curieuse expression, mélange de soulagement et de douleur.

— Je crois que je suis blessé, dit-il.

— Ce n’est pas possible, assura l’instructeur en époussetant la combinaison verte. L’arbre a amorti ta chute.

L’apprenti secoua la tête.

— Il y a quelque chose qui me fait mal. C’est très douloureux. C’est là. S’il vous plaît, vous pouvez regarder ce que c’est ?

Mr. J.L.B. Matekoni se pencha pour examiner le fond du pantalon de Charlie. Le tissu était déchiré et une méchante épine d’acacia, longue de plusieurs centimètres, était fichée dans la chair. Prestement, il la saisit entre ses doigts et la retira en un mouvement vif. L’apprenti poussa un glapissement.

— C’était juste ça, déclara Mr. J.L.B. Matekoni. Une grosse épine…

— S’il vous plaît, ne leur dites pas, implora l’apprenti. Ne leur dites pas où elle était…

— Mais bien sûr que non ! s’exclama Mr. J.L.B. Matekoni. Tu es un garçon courageux, très courageux.

L’apprenti sourit. Il commençait à se remettre du choc.

— Est-ce que les journaux sont venus ? demanda-t-il. Ils sont venus ?

— Ils sont là, répondit le mari de Mma Potokwane. Et il y a aussi beaucoup de jeunes filles.

Arrivé parmi le public, il reçut un accueil digne d’un héros. Les enfants couraient autour de lui et le tiraient par la manche, les assistantes maternelles s’empressaient avec du thé et de grosses parts de gâteau et les filles lui jetaient des regards admiratifs. Charlie savourait sa gloire, souriant aux photographes lorsqu’ils s’approchaient pour le prendre en photo et donnant aux enfants de petites tapes sur la tête, à la manière d’un héros expérimenté. Mma Ramotswe le regarda avec amusement, et un soulagement considérable. Puis elle se dirigea vers Mma Holonga, qu’elle avait vue arriver en retard, une fois le saut terminé. Elle demanda une tasse de thé pour sa cliente, qu’elle entraîna à l’écart, sous un arbre où elles pourraient s’asseoir, afin de bavarder sans être dérangées.

— J’ai commencé mon enquête pour vous, déclara-t-elle. J’ai parlé à deux des hommes de votre liste et je peux vous faire le compte rendu de ce que j’ai découvert jusqu’à présent.

Mma Holonga hocha la tête.

— Eh bien, d’accord. Je dois dire qu’il y a eu de nouveaux développements depuis notre rencontre. Mais dites-moi tout de même. Ensuite, je vous expliquerai ce que j’ai décidé de faire.

Mma Ramotswe ne put dissimuler sa surprise. Quel intérêt y avait-il à la consulter si l’on prenait une décision avant même d’avoir obtenu ne serait-ce qu’un rapport préliminaire ?

— Vous avez décidé quelque chose ? s’enquit-elle.

— Oui, répondit Mma Holonga d’une voix ferme. Mais parlez d’abord. Dites-moi ce que vous avez découvert. Cela m’intéresse beaucoup.

Mma Ramotswe commença son récit.

— Il y a quelques jours, j’ai rencontré votre Mr. Spokesi, dit-elle. J’ai eu une conversation avec lui et, en l’écoutant parler, je me suis rendu compte qu’il n’était pas honnête avec vous. C’est un homme qui aime les toutes jeunes filles et je ne crois pas que son désir de vous épouser soit vraiment sérieux. Je pense qu’il apprécierait de pouvoir prendre du bon temps avec votre argent, puis qu’il repartirait vers d’autres femmes. Je suis désolée pour vous, Mma, mais c’est comme ça.

— Bien sûr ! s’exclama Mma Holonga en rejetant la tête en arrière. Cet homme-là est très superficiel et il ne s’intéresse qu’à sa petite personne. Je pense que je le savais depuis le début. Vous avez confirmé mon opinion, Mma.

Ces paroles laissèrent Mma Ramotswe légèrement décontenancée. Elle s’attendait à voir son interlocutrice exprimer au moins une certaine déception, un regret. Au lieu de cela, Spokes Spokesi, qui avait dû être un soupirant fort agréable, se trouvait expédié aux oubliettes avec la plus parfaite insouciance.

— Ensuite, il y a le maître d’école, reprit Mma Ramotswe. Mr. Bobologo. C’est un monsieur bien plus sérieux que ce Spokesi. Il est intelligent, je pense. Et instruit.

Mma Holonga sourit.

— Oui, dit-elle. C’est quelqu’un de bien.

— Seulement, il est également très ennuyeux, ajouta Mma Ramotswe. Et tout ce qui l’intéresse, c’est de pouvoir mettre la main sur votre argent pour agrandir sa Maison de l’Espoir. Rien d’autre. Je pense que…

Mma Ramotswe s’interrompit net. Ses paroles produisaient un effet étrange sur Mma Holonga, constata-t-elle. La cliente se tenait à présent très droite sur son siège, les lèvres serrées en une moue désapprobatrice.

— Ce n’est pas vrai du tout ! explosa-t-elle. Il ne ferait jamais une chose pareille !

Mma Ramotswe soupira.

— Je suis désolée, Mma. Dans mon métier, je suis souvent amenée à révéler aux gens des choses qu’ils n’ont pas envie d’entendre. Je pense que vous n’avez peut-être pas envie que je vous dise cela, mais je suis obligée d’être franche avec vous. C’est mon devoir. Cet homme en veut à votre argent.

Mma Holonga regardait fixement Mma Ramotswe. Soudain, elle se leva en époussetant sa jupe.

— Vous avez été parfaite, Mma, déclara-t-elle avec froideur. Je vous suis très reconnaissante d’avoir découvert la vérité sur Spokesi. Ah oui, vous avez bien fait votre travail avec lui. Mais quant à mon fiancé, Mr. Bobologo, vous devez arrêter de parler de lui de cette façon. J’ai décidé de l’épouser, et c’est comme ça.

Mma Ramotswe ne trouva rien à répondre et, pendant quelques instants, elle se débattit dans une lutte intérieure. Clovis Andersen, si elle se souvenait bien, n’avait rien écrit sur ce qu’il convenait de faire dans cette situation précise et elle se trouva contrainte de recourir aux principes de base : elle avait envers ses clients un devoir qui consistait à mener jusqu’au bout les enquêtes qu’on lui demandait de mener. Mais il y avait aussi le devoir de mettre en garde – un devoir humain très simple, qui impliquait de prévenir une personne du danger qu’elle courait. Ce devoir existait, bien sûr, mais en même temps, une détective ne devait pas se montrer trop paternaliste ni interférer dans des domaines où un individu souhaitait choisir seul. Ce n’était pas à Mma Ramotswe de prendre des décisions pour Mma Holonga.

Elle opta pour la prudence.

— En êtes-vous vraiment sûre, Mma ? interrogea-t-elle. J’espère que vous ne trouvez pas ma question impolie, mais êtes-vous vraiment sûre de vouloir épouser cet homme ? C’est une décision capitale, vous savez.

Le ton employé parut pacifier Mma Holonga, qui sourit.

— Oui, Mma, vous avez raison de dire qu’il s’agit d’une décision capitale. J’en ai parfaitement conscience. Mais j’ai décidé de lier ma destinée à celle de cet homme.

— Et vous connaissez ses… ses intérêts ?

— Vous voulez dire, les bonnes œuvres dont il s’occupe ? Ce qu’il fait pour les autres ?

— La Maison de l’Espoir. Les filles de joie…

Mma Holonga promena son regard sur le champ de la ferme des orphelins, comme si elle cherchait à y découvrir des filles de joie.

— Je sais tout cela. Et je suis même très impliquée dans cette œuvre de bienfaisance. Depuis que je suis venue vous voir, Mr. Bobologo m’a fait visiter la Maison de l’Espoir et j’y ai travaillé. J’ai créé des cours de coiffure pour ces mauvaises filles. Bientôt, elles pourront se faire embaucher dans mes salons.

— C’est une très bonne idée, commenta Mma Ramotswe. Et pour ce qui est du projet d’extension…

— Je suis également au courant, l’interrompit Mma Holonga. Je vais financer les travaux. J’ai déjà consulté un entrepreneur que je connais. Quand ce sera terminé, je ferai construire une Maison de l’Espoir à Molepolole, pour les mauvaises filles de cette région. Ça, c’est mon idée, pas celle de Mr. Bobologo.

Mma Ramotswe écouta tout cela et comprit qu’elle était en présence d’une femme qui venait de découvrir sa vocation. Il n’y avait donc rien à ajouter, sinon à la féliciter pour son prochain mariage et à réfléchir sur cette vérité profonde qui veut que, quand une personne vous demande un conseil, c’est rarement ce conseil qu’elle recherche : elle va seule de l’avant et fait ce qu’elle a envie de faire, quoi que vous lui disiez. Cette vérité valait dans tous les domaines ; c’était une vérité humaine à application universelle, mais que la plupart des gens ne connaissaient pas, ou très peu.