CHAPITRE VI

Mr. Mopedi Bobologo

 

Mma Holonga s’enfonça dans son siège et ferma les yeux. De derrière son bureau, Mma Ramotswe l’observa. Elle avait remarqué que certaines personnes trouvaient plus facile de raconter leur histoire les yeux fermés, ou encore en fixant le sol ou un point au loin, un objet à la fois présent et irréel. À vrai dire, peu importait : le principal, c’était que ses clients se sentent en confiance et puissent parler sans retenue. Peut-être n’était-il pas facile pour Mma Holonga de raconter, car il s’agissait de problèmes intimes, d’affaires de cœur, et si fermer les yeux pouvait l’aider, Mma Ramotswe trouvait l’idée bonne. L’un de ses clients, honteux de ce qu’il avait à dire, lui avait un jour parlé en se couvrant le visage de ses mains. L’entretien s’était révélé difficile, car elle avait eu peine à distinguer ses paroles. En s’adressant à elle depuis son obscurité intérieure, Mma Holonga se faisait au moins comprendre sans obstacle.

— Je vais commencer par l’homme qui me plaît le plus, déclara-t-elle. Ou, du moins, je crois que c’est celui qui me plaît le plus.

Dans ce cas, pourquoi ne l’épousez-vous pas ? se demanda Mma Ramotswe. Quand un homme nous plaisait, ne pouvait-on se fier à son propre jugement ? En fait, non. Il existait des hommes qui savaient plaire – des hommes séduisants, en réalité –, mais qui se révélaient dangereux pour les femmes. Note Mokoti, songea aussitôt Mma Ramotswe. Note Mokoti, son premier mari, plaisait infiniment aux femmes et c’était seulement par la suite qu’elle avait découvert quel genre d’homme il était, au fond. Mma Holonga avait donc raison : un homme qui vous plaît n’est pas nécessairement celui qu’il vous faut.

— Parlez-moi de ce monsieur, dit Mma Ramotswe. Que fait-il dans la vie ?

Mma Holonga sourit.

— Il est instituteur.

Mma Ramotswe nota cette indication sur une feuille de papier. Premier homme, écrivit-elle. Instituteur. C’était une information importante, car au Botswana chacun avait sa place et la simple mention du métier parvenait à décrire tout un univers. Les maîtres d’école étaient respectés au Botswana, même si les attitudes changeaient ces derniers temps. Par le passé, bien sûr, l’instituteur avait été un personnage plus important qu’aujourd’hui et son autorité morale était reconnue de tous. Aujourd’hui, beaucoup de gens poursuivaient des études et s’estimaient au moins les égaux des instituteurs. Bien souvent, cependant, ils se trompaient, car les instituteurs détenaient une certaine sagesse que bien des diplômés n’avaient pas. L’homme le plus sage que Mma Ramotswe eût jamais connu, Obed Ramotswe, son propre père, n’avait pas son certificat de Cambridge, ni même son certificat d’études du reste, mais peu importait. Il possédait la sagesse, et c’était cela qui comptait avant tout.

Elle laissa son regard dériver vers la fenêtre, tandis que Mma Holonga commençait à décrire l’instituteur. Mma Ramotswe tentait de se concentrer, mais penser à son père l’avait ramenée à Mochudi et à tous les souvenirs que ce village véhiculait pour elle : les après-midi, à la saison chaude, où rien ne se passait sinon l’irruption de la chaleur et où il semblait que rien ne pût jamais arriver. On avait le temps, alors, de rester assis devant sa maison en attendant le soir, pour voir les oiseaux repartir dans les arbres et le ciel de l’ouest s’emplir d’andains rougeoyants, tandis que le soleil achevait sa descente sur le Kalahari. Et l’on croyait que l’on aurait toujours quinze ans et que l’on serait toujours là, à Mochudi. On ne pouvait savoir, alors, ce que le monde nous réservait, on ne pouvait se douter que cette vie future que l’on imaginait ne serait peut-être pas aussi heureuse que celle vécue jusque-là. Ce n’était pas le cas de Mma Ramotswe, bien sûr : elle avait, dans l’ensemble, joui d’une existence heureuse. En revanche, c’était vrai pour beaucoup : ces jours paisibles passés au village se révélaient, au bout du compte, les meilleurs moments de la vie.

Les pensées de Mma Ramotswe furent interrompues par Mma Holonga.

— Instituteur, Mma, répétait la dame. Je vous ai dit qu’il était instituteur.

— Je suis désolée, répondit Mma Ramotswe. J’étais en train de rêver. Instituteur, oui, Mma, c’est un bon métier, malgré l’insolence que manifestent les enfants de nos jours. Cela reste une bonne chose d’être instituteur.

Mma Holonga hocha la tête, reconnaissant le bien-fondé de l’observation.

— Il s’appelle Bobologo, poursuivit-elle. Mopedi Bobologo. Il enseigne dans cette école, là-bas, près de l’entrée principale de l’université. Vous devez la connaître.

— Je suis très souvent passée devant en voiture, acquiesça Mma Ramotswe. Et Mr. J.L.B. Matekoni, qui dirige le garage que vous avez derrière vous, a sa maison tout près, et il dit qu’il entend parfois chanter les enfants, quand le vent vient de l’école.

Mma Holonga l’écouta, mais ne parut pas intéressée. Elle ne connaissait pas Mr. J.L.B. Matekoni et ne pouvait se le représenter, comme Mma Ramotswe le faisait à présent, debout sur sa véranda, attentif aux voix enfantines.

— Ce monsieur s’appelle Mr. Mopedi Bobologo, mais il ne ressemble pas du tout au célèbre Bobologo. Il est grand et mince, parce qu’il vient du nord et que les gens de là-bas sont souvent grands. Comme les arbres. Les gens sont exactement comme les arbres dans le Nord.

« Ce Bobologo est quelqu’un de très intelligent. Il sait tout sur tout. Il a lu beaucoup de livres et il peut vous expliquer ce qu’il y a dans chacun d’eux. Ce livre dit ceci, cet autre dit cela. Il connaît le contenu d’une infinité de livres.

— Ah, fit Mma Ramotswe. Il existe beaucoup, beaucoup de livres. Et il y en a toujours de nouveaux qui sortent. Il est difficile de tous les lire.

— Il est impossible de tous les lire, rectifia Mma Holonga. Même ces gens très intelligents de l’Université du Botswana – des gens comme le professeur Tlou –, ils n’ont pas tout lu.

— Ce doit être triste pour eux, fit remarquer Mma Ramotswe, pensive. Quand c’est votre métier de lire des livres et que vous ne pouvez jamais en venir à bout… Vous croyez avoir tout lu et, soudain, vous vous apercevez que d’autres livres sont apparus. Que faites-vous alors ? Vous devez recommencer…

Mma Holonga haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Mais c’est la même chose pour chaque métier, j’imagine. Regardez la coiffure : on coiffe une tête et, ensuite, une autre tête arrive, toute décoiffée. Et ça continue comme ça. Le travail n’est jamais terminé.

Elle marqua un temps d’arrêt et reprit :

— Même vous, Mma. Regardez-vous. Vous terminez une enquête, et aussitôt, quelqu’un frappe à votre porte avec un nouveau problème. Votre travail n’est jamais terminé.

Elles restèrent toutes deux silencieuses, songeant à ce perpétuel recommencement. C’était vrai, pensait Mma Ramotswe, mais pas très grave. C’était d’ailleurs dans le cas contraire que l’on aurait eu des raisons de se faire du souci.

— Parlez-moi encore de ce Mr. Bobologo, reprit Mma Ramotswe. Est-il gentil ?

Mma Holonga réfléchit un instant.

— Oui, je crois qu’il est gentil. Je l’ai vu sourire à ses élèves et il ne m’a jamais parlé durement. Je pense qu’il est gentil.

— Dans ce cas, pourquoi n’est-il pas marié ? interrogea Mma Ramotswe. À moins que sa femme ne soit décédée…

— Il a eu une femme, en effet, répondit Mma Holonga, et elle est morte. Ensuite, il n’a pas eu le temps de se remarier, parce qu’il était occupé à lire. À présent, il pense que le moment est venu.

Mma Ramotswe regarda par la fenêtre. Quelque chose n’allait pas chez ce Mr. Bobologo, elle le sentait confusément. Aussi écrivit-elle sur sa feuille : Pas de femme. Lit des livres. Grand et mince. Elle releva les yeux. Présenter ce Mr. Bobologo ne prendrait guère de temps à sa cliente, se dit-elle. Ensuite, elles pourraient passer au deuxième, au troisième et au quatrième prétendant. Il faudrait se méfier de chacun d’eux, songea-t-elle, pessimiste, puis elle se reprit en pensant qu’il ne servait à rien de baisser les bras avant même d’avoir débuté. Clovis Andersen, auteur des Principes de l’investigation privée, n’aurait jamais approuvé une telle attitude. Soyez confiant, écrivait-il, et Mma Ramotswe se souvenait parfaitement de ce passage. Tout peut être découvert. Il existe très peu de circonstances dans lesquelles la vérité attend que l’on bute sur elle par hasard. Ne prenez jamais de décision avant d’avoir commencé.

C’était un très sage conseil et Mma Ramotswe était déterminée à le suivre. Ainsi, tandis que Mma Holonga continuait à parler de Mr. Bobologo, elle s’efforça de trouver les aspects positifs de la personnalité de cet homme. Et il y en avait beaucoup. Il était très propre, entendit-elle, et il ne buvait pratiquement pas. Une fois, alors qu’ils partageaient un repas, il avait fait en sorte que Mma Holonga ait la plus grosse part de viande et il s’était lui-même contenté de la plus petite. C’était bon signe, non ? Un homme qui agissait ainsi devait posséder de très belles qualités. Et bien sûr, il était cultivé, ce qui signifiait qu’il pourrait enseigner des choses à Mma Holonga et améliorer ainsi sa vision du monde. Tout cela était très positif et, pourtant, quelque chose gênait encore Mma Ramotswe et elle ne parvenait pas à chasser le soupçon de son esprit. Mr. Bobologo devait avoir une motivation cachée. L’argent ? Cela semblait la plus évidente, mais n’y avait-il pas autre chose encore ?

 

L’entretien avec Mma Holonga touchait à sa fin lorsque Mr. J.L.B. Matekoni arriva au garage. La rencontre qu’il venait de faire le préoccupait et il avait hâte d’en parler à Mma Ramotswe. Il avait entendu bien des choses sur le fameux établissement où le boucher apportait sa voiture à réparer et, de temps à autre, il voyait les résultats de la maladresse de ses mécaniciens lorsqu’un client mécontent le quittait pour s’adresser au Tlokweng Road Speedy Motors. Toutefois, ce travail bâclé n’était rien, comparé à la fraude délibérée – il n’y avait pas d’autre mot pour cela – qu’un simple coup d’œil au moteur de la Rover 90 avait révélée. Il s’agissait d’un acte de malhonnêteté calculé et prolongé, perpétré à l’encontre d’un homme qui avait toute confiance en son garagiste et, ce qui était peut-être plus choquant encore, à l’encontre d’une voiture importante placée entre les mains de celui-ci. Le tort qui avait été causé était spécifique et extrêmement grave : un mécanicien avait un devoir envers la machine et ces gens-là y avaient manqué de façon flagrante. Jamais un mécanicien consciencieux ne soumettrait délibérément un moteur au moindre stress. Les moteurs avaient leur dignité – oui, c’était bien le mot – et, étant l’un des meilleurs garagistes du Botswana, Mr. J.L.B. Matekoni n’avait pas honte d’employer un terme aussi fort. C’était une question de morale. Oui, une question de morale.

Tandis qu’il garait son véhicule à l’emplacement habituel, sous l’acacia qui s’élevait à l’entrée du garage, Mr. J.L.B. Matekoni méditait encore sur l’effronterie absolue de ces mécaniciens. Il imaginait le boucher arrivant au garage et décrivant un problème, puis repartant au volant, conforté par l’assurance que l’on s’était occupé de tout. Peut-être même lui mentait-on sur la difficulté à obtenir les pièces. Mr. J.L.B. Matekoni était persuadé qu’on lui facturait le montant des pièces authentiques, qu’il aurait fallu commander à un revendeur spécialisé, en Afrique du Sud ou même en Angleterre, c’est-à-dire très loin d’ici. Il songea à l’usine anglaise où se fabriquaient les Rover. Sous un ciel gris, sous la pluie qui tombait là-bas en abondance et qui faisait tant défaut au Botswana. Et il pensa aussi à ces Anglais, ses frères en mécanique, penchés sur les forets et les tours métalliques qui produisaient ces merveilleuses pièces détachées. Que ressentiraient ces hommes, se demanda-t-il, s’ils venaient à apprendre que très loin de chez eux, au Botswana, il existait des garagistes sans scrupules prêts à introduire toutes sortes d’éléments inadaptés dans ce moteur qu’eux-mêmes avaient créé avec tant d’amour ? Que penseraient-ils du Botswana s’ils savaient cela ? Cette seule question le fit vibrer de colère. Et il était sûr que Mma Ramotswe partagerait son indignation lorsqu’il lui raconterait. Il avait remarqué comment elle réagissait chaque fois qu’on lui parlait d’une mauvaise action. Elle demeurait d’abord silencieuse, secouait la tête, puis murmurait une remarque qui exprimait toujours avec une extrême précision ce que lui-même ressentait, mais dans une formulation dont il n’atteindrait jamais la perfection. Lui, c’était un homme de machines, de blocs-moteurs, d’écrous et de boulons, et non un homme de mots. Toutefois, il savait apprécier les paroles justes quand il les entendait, surtout quand elles sortaient de la bouche de Mma Ramotswe qui, dans son esprit, parlait pour le Botswana.

Au lieu d’entrer au garage par l’atelier, Mr. J.L.B. Matekoni passa sur le côté pour gagner l’Agence No 1 des Dames Détectives. D’ordinaire, la porte restait ouverte, si bien qu’il y avait parfois des poules qui entraient et importunaient Mma Makutsi en picorant le sol autour de ses pieds ; aujourd’hui, toutefois, elle était fermée, ce qui suggérait soit que Mma Ramotswe et Mma Makutsi s’étaient absentées, soit qu’un client se trouvait à l’intérieur. Mr. J.L.B. Matekoni se pencha pour placer son oreille contre le trou de la serrure, afin d’entendre d’éventuels bruits de voix. À cet instant, la porte s’ouvrit de l’intérieur.

Mma Holonga demeura pétrifiée à la vue de Mr. J.L.B. Matekoni, quasiment plié en deux, puis elle se tourna à demi vers Mma Ramotswe.

— Il y a un homme ici, dit-elle. Il y a un homme qui écoute.

Mma Ramotswe lança un coup d’œil à Mr. J.L.B. Matekoni pour l’avertir.

— Il s’est fait mal au dos, je crois, Mma. C’est pour cette raison qu’il se tient comme ça. Et, de toute façon, ce n’est que Mr. J.L.B. Matekoni, le propriétaire du garage. Rien ne lui interdit de rester là. Et il n’est pas mal intentionné.

Mma Holonga regarda de nouveau Mr. J.L.B. Matekoni qui, sentant qu’il lui revenait d’authentifier les explications de Mma Ramotswe, plaça une main sur son dos et fit mine de souffrir.

— Je pensais qu’il cherchait à nous écouter, insista-t-elle. C’est ce que j’ai cru, Mma.

— Non, il ne ferait jamais ça, assura Mma Ramotswe. Parfois, les hommes se tiennent quelque part à rester sans rien faire. Je pense que c’était son cas.

— Je vois, répondit Mma Holonga en passant devant Mr. J.L.B. Matekoni avec un regard en biais. Bon, je m’en vais, Mma. Mais je suis impatiente d’avoir des nouvelles.

— Bien, bien ! lança Mma Ramotswe quelques instants plus tard, tandis qu’elle et son fiancé regardaient Mma Holonga monter dans sa voiture. Cela faisait vraiment bizarre, tu sais. Que fabriquais-tu, à écouter comme cela par le trou de la serrure ?

Mr. J.L.B. Matekoni se mit à rire.

— Je n’écoutais pas. Ou plutôt, je n’écoutais pas, j’essayais juste d’entendre…

Il s’arrêta. Il ne s’expliquait pas très bien.

— Tu voulais savoir si j’étais occupée, souffla Mma Ramotswe. C’est ça ?

Mr. J.L.B. Matekoni hocha la tête.

— C’est exactement ça.

Mma Ramotswe sourit.

— Tu pouvais toujours frapper et crier Ko ko. C’est ce que l’on fait d’habitude, non ?

Mr. J.L.B. Matekoni encaissa le reproche en silence. Il n’avait aucune envie de discuter de cela avec Mma Ramotswe. Il était impatient de lui parler de la voiture du boucher et il lorgna la théière. Ils pourraient prendre une tasse de thé et il lui raconterait cette chose affreuse qu’il avait découverte presque par hasard, et elle lui dirait comment agir. Il déclara donc qu’il avait soif parce qu’il faisait très chaud, et Mma Ramotswe suggéra aussitôt une tasse de thé. Elle sentait que quelque chose le tourmentait, et n’était-ce pas le rôle d’une épouse d’écouter son mari quand il avait des soucis ? Bien sûr, rectifia-t-elle aussitôt en son for intérieur, je ne suis pas tout à fait sa femme. Je ne suis que sa fiancée. Mais même les fiancées doivent écouter et elles peuvent d’ailleurs donner exactement les mêmes conseils que les épouses. Elle mit donc la bouilloire à chauffer et ils prirent le thé tous les deux, assis sous l’acacia, près du camion de Mr. J.L.B. Matekoni. Dans l’arbre, au-dessus d’eux, une tourterelle grise d’Afrique les regarda un moment, silencieuse, avant de s’envoler à la recherche du compagnon qu’elle venait de perdre de vue.

Au récit de Mr. J.L.B. Matekoni, Mma Ramotswe réagit exactement comme prévu. Elle fut en colère ; non d’une manière bruyante, à la façon de beaucoup de gens lorsqu’ils se fâchent, mais sans violence, avec, simplement, les lèvres pincées et, dans le regard, une lueur particulière qui en disait long sur ses sentiments. Elle n’avait jamais pu tolérer la malhonnêteté qui, estimait-elle, menaçait les relations humaines dans leur essence même. Quand on ne pouvait se fier aux autres, quand on ne savait pas s’ils pensaient vraiment ce qu’ils disaient ou s’ils tiendraient leurs promesses, la vie devenait totalement imprévisible. C’était la certitude que l’on pouvait compter les uns sur les autres qui rendait possibles les tâches simples de la vie. Tout reposait sur la confiance, même les actes les plus quotidiens, comme traverser la route (il fallait pouvoir se dire que les automobilistes prendraient garde aux piétons) ou acheter à manger dans une buvette (dont on devait espérer que le propriétaire ne nous empoisonnerait pas). C’était une leçon apprise dès le plus jeune âge, à l’époque où nos parents nous lançaient dans les airs et nous donnaient des frissons, avant de nous récupérer dans leurs bras. Nous savions que ces bras seraient là, et ils étaient là.

Mma Ramotswe demeura quelques instants silencieuse quand Mr. J.L.B. Matekoni eut terminé son histoire.

— Je connais ce garage, dit-elle enfin. Au début, quand j’ai eu ma petite fourgonnette blanche, c’est chez eux que j’allais. C’était avant de connaître le Tlokweng Road Speedy Motors, bien sûr.

Mr. J.L.B. Matekoni écoutait avec attention. Voilà qui expliquait l’état de la petite fourgonnette blanche la première fois qu’il l’avait vue. Il avait cru que les plaquettes de freins usées et l’embrayage trop mou résultaient de la négligence de Mma Ramotswe, et non des conséquences de la prise en charge du véhicule – si l’on pouvait parler de prise en charge – par le First Class Motors, appellation que ce garage avait la témérité de s’octroyer. À cette pensée, son cœur manqua un battement. Dire que Mma Ramotswe aurait pu avoir un accident à cause de ses freins défectueux ! Dans ce cas, il ne l’aurait peut-être jamais revue et ne serait pas devenu ce qu’il était aujourd’hui : le fiancé de l’une des femmes les plus remarquables du Botswana ! Il savait toutefois qu’il n’y avait aucun intérêt à ressasser de telles pensées. L’Histoire était émaillée d’événements qui avaient tout changé et qui auraient très bien pu ne pas se produire. Imaginez par exemple que les Britanniques aient cédé à la pression de l’Afrique du Sud, et accepté d’intégrer ce qui était alors le Protectorat du Bechuanaland à la province du Cap… Cela aurait aisément pu arriver et, dans ce cas, il n’existerait pas de Botswana aujourd’hui, ce qui aurait représenté une immense perte pour tout le monde. Et son peuple aurait souffert, lui aussi, si une telle catastrophe était survenue ; toutes ces années de tourments que d’autres avaient endurées, mais qui leur avaient été épargnées, à eux. Entre cette souffrance et la situation présente, qu’y avait-il ? La décision d’un homme politique, quelque part, un homme qui n’avait peut-être jamais mis les pieds dans le Protectorat ou qui, de toute façon, ne s’en souciait guère. Et puis, bien sûr, il y avait eu Mr. Churchill, que Mr. J.L.B. Matekoni admirait beaucoup, même s’il n’était encore qu’un enfant à la mort du grand personnage. Mr. J.L.B. Matekoni avait lu dans l’un des magazines de Mma Makutsi que Mr. Churchill avait failli être écrasé par une voiture alors que, jeune homme, il visitait les États-Unis. S’il s’était tenu ne serait-ce que vingt centimètres plus loin du trottoir quand la voiture l’avait fauché, il n’aurait pas survécu, et l’Histoire, suggérait l’article, aurait été très différente. Il y avait aussi le président Kennedy, qui aurait pu se pencher en avant à l’instant où le tueur appuyait sur la détente, de sorte qu’il aurait vécu et transformé l’Histoire plus encore qu’il ne l’avait déjà fait. Mais Mr. Churchill avait survécu, comme Mma Ramotswe, et cela seul comptait. À présent, la petite fourgonnette blanche était scrupuleusement entretenue ; son embrayage était bien serré et ses freins réagissaient comme il se devait. Et Mr. J.L.B. Matekoni avait installé une nouvelle ceinture de sécurité extralarge à l’avant, afin que Mma Ramotswe puisse la boucler sans se sentir mal à l’aise. Elle ne risquait rien, et c’était là ce qu’il voulait par-dessus tout. Il serait impensable qu’il arrivât malheur à Mma Ramotswe.

— Il va falloir que tu fasses quelque chose, déclara soudain Mma Ramotswe. Tu ne peux pas laisser passer ça.

— Mais bien sûr ! répondit Mr. J.L.B. Matekoni. J’ai demandé au boucher d’apporter sa voiture ici la semaine prochaine et je vais commencer à m’en occuper. Il faudra que je commande les pièces, mais je crois savoir où les trouver. Il y a à Mafikeng un homme qui connaît très bien ces vieilles automobiles et les pièces dont elles ont besoin. Je lui demanderai.

Mma Ramotswe hocha la tête.

— C’est très gentil à toi de prendre cette voiture en main, dit-elle. Mais quand je te disais qu’il faudrait faire quelque chose, c’était surtout vis-à-vis du First Class Motors. Ce sont eux qui ont trompé cet homme. Et ils en tromperont d’autres.

Mr. J.L.B. Matekoni réfléchit.

— Je ne vois pas ce que je pourrais faire, objecta-t-il. On ne peut pas transformer un mauvais mécanicien en bon mécanicien. On n’apprend pas à danser à une hyène.

— Les hyènes n’ont rien à voir là-dedans, rétorqua Mma Ramotswe. Mais les chacals, si. Les gens de ce garage sont des chacals. Tu dois les empêcher de nuire.

Mr. J.L.B. Matekoni sentit l’inquiétude le gagner. Mma Ramotswe avait raison, mais il ne savait vraiment pas comment s’y prendre pour les empêcher de nuire. Il n’existait aucun Ordre des Garagistes auprès duquel porter plainte (Mr. J.L.B. Matekoni avait souvent pensé qu’une telle institution eût été la bienvenue) et il ne détenait aucune preuve de la malhonnêteté des mécaniciens en question. Jamais il ne parviendrait à convaincre la police qu’il y avait eu fraude, car il ne subsistait aucune trace de ce qui avait été dit au boucher. Les fraudeurs pourraient toujours répondre qu’il avait été convenu dès le départ que les éléments défectueux seraient remplacés par des pièces ordinaires et l’on trouverait bon nombre de mécaniciens pour venir témoigner au procès que c’était là une pratique courante. Donc, puisque la police ne pouvait rien faire, il ne restait plus qu’à aller trouver le patron du First Class Motors pour lui parler, perspective qui ne tentait pas du tout Mr. J.L.B. Matekoni. Ce garagiste avait un visage antipathique et une réputation de brute. Il ne supporterait certainement pas qu’un homme comme Mr. J.L.B. Matekoni lui dise ses quatre vérités, et la situation risquait de devenir très vite périlleuse. Il était facile à Mma Ramotswe de lui conseiller de rencontrer ce scélérat, mais, visiblement, elle ne comprenait pas que l’on ne pouvait faire le ménage dans le monde de la mécanique à soi tout seul.

Mr. J.L.B. Matekoni ne dit rien. Il avait l’impression que cette journée n’avait été qu’une succession de moments désagréables – et dès le départ. Il était tombé sur un cas choquant de malhonnêteté, il avait été soupçonné d’écouter aux portes (alors que tout ce qu’il faisait, c’était écouter ce qui se passait à l’intérieur) et à présent venait cette requête inconfortable de Mma Ramotswe, qui attendait de lui qu’il aille affronter les détestables individus du First Class Motors. Tout cela se révélait très déstabilisant pour un homme qui, en règle générale, n’aspirait qu’à une existence paisible, qui n’aimait rien plus que se pencher sur un moteur de voiture et le bichonner jusqu’à ce qu’il consente à repartir. Tout, semblait-il, devenait subitement plus compliqué que nécessaire, et puis – un frisson le parcourut quand cette pensée lui revint tout à coup à l’esprit – il y avait aussi, planant au-dessus de sa tête, la terrible menace de la descente en parachute forcée. En fait, cette dernière perspective était encore pire que le reste : une assignation à comparaître, une dette impayée dont, tôt ou tard, il devrait s’acquitter.

Il se tourna vers Mma Ramotswe. Mieux valait lui en parler tout de suite, car les choses seraient plus faciles s’il avait quelqu’un avec qui partager son angoisse. Peut-être l’accompagnerait-elle à la ferme des orphelins afin d’expliquer clairement à Mma Potokwane qu’il n’y aurait pas de saut en parachute, du moins, pas pour lui. Elle saurait la convaincre, car une femme était toujours mieux placée qu’un homme pour négocier avec une autre femme à la personnalité dominatrice. Lorsqu’il ouvrit la bouche pour prendre la parole, toutefois, il s’aperçut que les mots lui faisaient défaut.

— Oui ? s’enquit Mma Ramotswe. Qu’y a-t-il, Mr. J.L.B. Matekoni ?

Il la supplia d’un regard, désireux de l’entendre lui venir en aide dans son tourment, mais Mma Ramotswe, ne voyant rien d’autre qu’un homme qui la fixait avec une vague expression de désir, lui sourit et lui toucha gentiment la joue.

— Tu es quelqu’un de bien, déclara-t-elle. J’ai beaucoup de chance d’avoir un fiancé comme toi.

Mr. J.L.B. Matekoni poussa un soupir. Il avait des voitures à réparer. Cette montagne de problèmes pouvait attendre le soir, lorsqu’il irait chez Mma Ramotswe pour le dîner. Alors, ils auraient le temps de parler, au calme sur la véranda, attentifs aux bruits de la nuit tombante – le bourdonnement des insectes, les bribes de musique qui leur parviendraient du terrain vague situé derrière la maison, l’aboiement d’un chien dans l’obscurité… Alors, il pourrait commencer.

— Écoute, Mma Ramotswe, dirait-il. Je ne suis pas très heureux.

Et elle comprendrait, car elle comprenait toujours, et il ne l’avait jamais vue prendre les soucis d’autrui à la légère.

Toutefois, lorsqu’ils s’installèrent sur la véranda ce soir-là, Motholeli et Puso, les deux orphelins que Mr. J.L.B. Matekoni avait accepté si hâtivement de recueillir, étaient avec eux, si bien que le moment lui parut mal choisi pour aborder ses problèmes. Rien ne fut dit alors, pas plus qu’autour de la table du dîner où, tandis qu’ils dégustaient le repas préparé à leur intention par Mma Ramotswe, la conversation tourna essentiellement autour d’une nouvelle robe promise à Motholeli et sur laquelle, semblait-il, il y avait beaucoup à dire.