Celle qui faisait les cent pas non loin de la bouche de métro conservait des traces d’une bonne éducation :
— Bonsoir, monsieur, me dit-elle, lorsque je parvins à sa hauteur.
Je répondis : “ Bonsoir, madame », et passai. Ce n’était pas celle que je cherchais.
J’enfilai la rue des Lavandières-Sainte-Opportune.
Une rafale, chargée de gouttelettes de pluie, me prit en traître. Elle semblait provenir du Palais de Justice dont on distinguait confusément la masse accroupie de l’autre côté du fleuve, avec ses tours dressées comme des oreilles. Je rattrapai mon chapeau de justesse et je me dis que je ferais aussi bien de rentrer me coucher.
Pour une nuit de janvier, il faisait plutôt doux, mais on était quand même en janvier. Des coups de vent pareils, on les ressentait moins agréablement qu’au cœur de l’été.
Et j’avais beau me répéter que j’étais plus ou moins en service, j’avais du mal à m’en persuader. Le père Louis Lheureux – un joli nom –, je n’avais qu’à attendre qu’il regagne son hôtel de la rue de Valois, pour lui mettre la main dessus. Certes, il était préférable de le cueillir entre deux eaux-de-vie pour lui faire entendre raison, mais ce n’était pas obligatoire. Inutile, dans ces conditions, d’essayer de remonter son itinéraire galant ou de fouiller les bistrots où l’on soupe. Seulement... j’aimais bien rôdailler un peu dans les rues, les rues chaudes, enfin pas trop froides... pour un mois de janvier.
Je serrai les dents sur le tuyau de ma pipe, baissai la tête pour avoir l’air d’un coureur et fonçai vers la rue Jean-Lantier, abritée de la bise.
Quelques mois auparavant, dans cette rue, une blonde appelée Gaby y usait consciencieusement ses semelles, entre deux entrées d’hôtel. Elle y était peut-être encore.
Il faisait un peu moins sombre qu’au milieu d’un tunnel. Dans l’ombre, deux autres ombres allaient et venaient.
La première qui me sauta dessus, comme si j’étais l’Agha Khan en personne, ne me parut pas blonde, autant que je pus en juger. Ou alors, si elle était blonde, c’était discrètement. Pas de ce blond platine, éclatant et agressif, de ma blonde à moi.
— Gaby n’est pas là ? demandai-je.
— Gaby, c’est moi, fit la fille, d’une voix fatiguée.
— Gaby la blonde, précisai-je.
Plus depuis six mois, mon chou. J’ai changé la couleur de mes tifs...
— On peut voir ta frimousse ? J’ai à parler à Gaby la blonde. Je ne veux pas me gourer.
— Mais puisque je te dis que c’est moi, Gaby.
C’était elle, en effet. Je m’en rendis compte dans le couloir de l’hôtel minable où je l’entraînai pour la dévisager à la lueur jaunâtre d’une ampoule électrique crasseuse et de faible voltage, anémique. Un visage assez joli, mais anémique, lui aussi, souffreteux, et ni jeune ni vieux.
— T’es content ? demanda-t-elle. Je suis bien moi ?
— Oui.
— Alors...
— Juste un tuyau. Tiens, voilà mille balles ({3}) pour ta perte de temps.
Sans hésitation ni murmure, elle prit le billet et le glissa dans son bas, me montrant des jambes que les varices commençaient à attaquer. Rien de surprenant à cela. Elle entrait dans cette catégorie de tapineuses qui sont plus souvent debout qu’allongées. Il fallait qu’elle eût de bonnes chaussures. Un modèle inusable. Il me semblait les lui avoir toujours vues, ces chaussures à lanières, à claire-voie, qui ne devaient pas tenir très chaud aux pieds. Les bottes de cuir, c’était plus haut, qu’on les trouvait. Dans la Saint— Denis. La Gaby, en plus, elle grelottait presque dans son manteau de lainage tout coton. Parce que, si les bottes c’était plus haut, les manteaux de fourrure c’était plus loin, rue Caumartin, où évoluent les gagneuses de haute volée. Dans un autre monde.
— Quel tuyau ? fit Gaby.
Je repoussai mon chapeau sur le sommet du crâne :
— Tu ne me reconnais pas ?
Elle soupira :
— Oh ! tu sais ! J’en vois tellement.
Du vent. Passons.
— Je m’appelle Nestor.
— Drôle de blase.
— C’est le mien. Et je cherche un drôle de zigue. Un de tes michetons. Louis, qu’il s’appelle, lui, s’il t’a dit son nom, ce qui est possible, car il est d’un naturel, plutôt bavard. Un pedzouille assez vieux, et pas tellement pedzouille d’allure, tout bien considéré. Un cave de province. Un bourgeois de Limoges, mais avec presque pas d’accent. Il parle toujours de sa ville, c’est pourquoi je t’en parle à mon tour. Il fait une virée dans le coin, une fois l’an. Et comme il a ses habitudes... Je l’accompagnais, l’année dernière. Oui, je suis nourrice sèche, à mes heures. Paraît qu’il est de nouveau dans le secteur, mais je n’arrive pas à tomber dessus. Tu vois qui je veux dire ?
Elle ne se creusa pas longtemps les méninges :
— Oui, oui, je vois... Un gonze qu’a toujours l’air de se foutre du populo ?
— Tout juste.
— Tu parles si je me souviens de lui !
— Pourquoi ?
— Il est gentil et pas regardant. Il en faudrait beaucoup, des comme lui. Il a beau avoir l’air vanneur d’un drôle de zigue, comme tu dis.
— Il est venu te voir, ce soir ?
— Non, soupira-t-elle. Ni ce soir, ni ces jours-ci.
— Eh bien, tant pis. Pour lui, pour toi et pour moi. Merci quand même, Gaby.
— Pas de quoi.
Elle me regarda avec ses yeux de chien battu. Elle se demandait à quoi rimait cet interrogatoire et si, en fin de compte, il n’allait pas lui dégringoler une tuile sur le coin du maquillage. Les tuiles, elle devait les collectionner ; en réunir déjà un nombre suffisant pour constituer un toit de surface normale. Un toit qui lui serait bien utile sur ce trottoir où les clients l’importunaient certainement moins que les flics ou les intempéries...
Je me sentis brusquement plein de pitié.
Ça devait tenir au cafard sournois qui me taraudait depuis que je traînais dans ce quartier où il ne se passe jamais rien, qui ne vit que la nuit, et qui vit pourquoi, bon sang ? T.P.L.V. Tout pour le ventre. Dans une odeur de viandes mortes et de légumes arrachés à la terre. Et dans la journée, ce n’est pas mieux. Magasins pour classes laborieuses, sinon pour gens de maison. Ce n’est que vers la place du Palais-Royal que l’on commence à respirer un parfum moins sordide, mais la proximité du ministère des Finances flanque tout en l’air. Et sur les quais, les oiseaux sont en cage. Ils sifflent. Ils appellent au secours. Polop.
Les oiseaux des Tuileries ne sont pas plus libres. Ils n’en bougent pas, des Tuileries. C’est une cage un peu plus vaste, dans un magnifique décor, voilà tout. Pour sauver l’honneur, il reste les pigeons qui se soulagent sans vergogne sur les bonshommes de pierre mal abrités dans leurs niches de la rue de Rivoli, ou sur les touristes qui sortent du Louvre, les yeux perdus d’admiration.
N’empêche que tout cela, c’est quand même de la rigolade sinistre. Et les vols pratiqués dans les collections du musée (La Joconde, avant la guerre de 14 ; L’Indifférent, avant celle de 39, et, ces jours-ci, — avant celle de quand ? —, un portrait par Raphaël) constituent des divertissements qui tournent court.