CHAPITRE VII
Dans la prairie

Après cette conversation intéressante, les enfants quittèrent le père Lucas, le laissant à ses travaux. L’esprit encore plein du récit qui excitait leur imagination, ils remontaient le chemin tortueux tandis que Dago courait, virait, galopait, fou de liberté, dans les bruyères que traversait le sentier.
Soudain, il tomba en arrêt. D’un épais fourré, un minuscule lapin jaillit comme une flèche, affolé.
Dago partit à sa poursuite; effrayée, la bête se jetait de côté et d’autre, essayant de s’échapper.
« Laisse, Dago, laisse ! » cria Claude.
Dans son ardeur chasseresse, le chien ne l’entendit même pas. Alors que la petite boule blanche fonçait non loin de lui, Edmond émit un curieux sifflement. Le lapin hésita une fraction de seconde, puis il fit volte-face et s’élança droit sur lui. Il sauta dans ses bras et s’y blottit, tremblant de tout son corps. À son tour, Dagobert bondit, mais Claude le tira en arrière.
« Non, Dago ! Tu n’attraperas pas cette bête. Assis ! J’ai dit : assis ! »
Le chien regarda Claude d’un air dégoûté. Furieux contre sa maîtresse, il s’éloigna. Les lapins n’existaient-ils pas pour qu’on les attrape ? se demandait-il dans sa cervelle canine. Pourquoi Claude se mêlait-elle de gâcher son plaisir ?

Le lapin s’y
blottit, tremblant de tout son corps.
Le petit lapin frémissait de la tête jusqu’au bout de la queue. Peu à .peu, il se calma. Quand Edmond le déposa au pied d’un arbuste, il s’enfuit en un éclair à la recherche du terrier le plus proche.
« Voyons, Dago, fit Edmond. Il est trop petit pour toi qui es si gros !
— Ouah ! » répondit Dago comme s’il comprenait, et il donna un coup de langue au garçon.
Puis, avec des aboiements joyeux, il se mit à danser autour de lui : c’était sa façon de l’inviter à jouer.
Edmond s’élança devant lui à toutes jambes.
Les cousins le suivirent, impressionnés une fois de plus par le don mystérieux que possédait leur compagnon sur les animaux. Claude fronça les sourcils; elle ne se sentait guère rassurée. Si elle ne prenait pas garde, son chien lui préférerait bientôt Edmond ! Elle se promit d’y veiller… Au croisement du chemin avec la route, ils rejoignirent Edmond et Dago, essoufflés.
« Regardez ! s’écria Mick. Dans le pré, en face, je vois des violettes. Nous pourrions en cueillir quelques bouquets pour orner la chaumière !
— Tu as parfois de bonnes idées ! » approuva Annie.
Garçons et filles commencèrent de rassembler les fleurettes mauves qui poussaient sur le talus de la prairie. À peine trois minutes s’étaient-elles écoulées que Dagobert revenait vers eux en bondissant. Il tenait un objet dans sa gueule.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda Claude. Une pierre ? Donne, Dago ! »
Soudain, ce qui semblait un caillou disparut sous les dents de Dago qui prit un air stupide. Il cracha des coquilles brisées, une substance jaune mélangée à une autre translucide… Il avait trouvé un œuf ! Les enfants éclatèrent de rire à ce spectacle comique. Dagobert repartit vers un buisson, puis revint avec un second œuf qu’il déposa délicatement aux pieds de Claude. La fillette le ramassa tandis que le chien s’élançait de nouveau en direction du taillis d’où il extirpa un nouvel œuf. Au grand amusement de tous, il recommença le manège à plusieurs reprises. Le mouchoir de Claude contenait maintenant cinq œufs !
« Voilà une poule qui choisit un drôle d’endroit pour pondre ! remarqua François, hilare. À qui peut-elle appartenir ?
— Tiens ! s’écria Mick. J’aperçois une ferme, là-bas. La poule doit sans doute s’en échapper.
— Allons trouver le paysan, proposa Claude. Il saura bien si l’une de ses volailles a des goûts d’indépendance ! »
Au bout d’une centaine de mètres, la petite troupe atteignit deux vastes corps de bâtiment qui encadraient une cour. Des canards et leurs canetons, des poules et leurs poussins picoraient. À la vue des enfants et de Dago, ils s’enfuirent dans un grand bruit de caquètements et de claquements d’ailes. Le mouchoir de Claude à la main, François s’avança vers le fermier qui dételait un cheval.
« Nous vous apportons un cadeau de notre chien, annonça-t-il. Il a trouvé ces œufs dans un buisson du pré.
— Ma foi, déclara l’homme en souriant, cela fait bien une semaine que j’essaie de repérer la place où la poule blanche et noire cache ses œufs !

Voyez-vous, la porte reste presque toujours ouverte, mais c’est la seule volaille qui s’amuse à se sauver… Merci beaucoup ! Entrez, voulez-vous boire de la limonade ? »
Les enfants pénétrèrent dans la salle fraîche, tandis que Dago, à sa grande joie, se voyait offrir des os de lapin.
« Nous habitons la chaumière qui se dresse sur la falaise, dit Michel. La connaissez-vous ?
— Certainement. Il y a bien longtemps de ça, ma grand-mère y a vécu. Quelle vue magnifique ! Je crois que c’est l’une des plus belles qui soient ! De là-haut, vous pouvez apercevoir l’île aux Quatre-Vents. On devrait plutôt l’appeler l’« île du Mystère» ! Il paraît que les gens qui s’y sont rendus n’en sont jamais revenus.
— Que leur est-il arrivé ? demanda Annie.
— Il se peut qu’il s’agisse d’un conte, dit le fermier avec prudence. Comme on dit que des trésors y demeurent cachés, des collectionneurs du monde entier ont essayé de s’introduire dans l’île — non pas dans l’intention de voler, vous comprenez, mais pour se rendre compte de l’existence réelle des objets précieux qu’ils tenteraient ensuite d’acheter pour un musée… ou une boutique d’antiquités. D’après la rumeur, les bois cacheraient des statues blanches comme la neige… Moi, je n’en crois rien !
— Les collectionneurs sont-ils revenus ? questionna François.
— Il y en aurait de nombreux dont on n’aurait plus entendu parler, répondit le paysan d’un ton grave. Ce n’est peut-être qu’une fable stupide… Ce dont je suis certain, pourtant, c’est que deux hommes envoyés par un musée louèrent un jour un bateau. Ils hissèrent un pavillon blanc pour que les gardes ne tirent pas sur eux… Jamais on n’en a eu de nouvelles : ils ont disparu purement et simplement.
— Comment est-ce arrivé ? interrogea François.
— Personne n’en sait rien. Lorsqu’on retrouva la barque, elle dérivait à des kilomètres au large. Elle était vide. Les gendarmes conclurent qu’ils avaient perdu leur direction à cause du brouillard.
— Ont-ils abandonné leur embarcation pour gagner la rive à la nage ? s’enquit Mick. Ou un navire de passage les a-t-il recueillis ?
— En tout cas, ils n’ont jamais donné signe de vie, déclara le fermier. J’ai l’impression que les pauvres se sont noyés, à moins que les gardes ne les aient abattus au moment où ils cherchaient à accoster !
— Et les gendarmes n’ont rien fait ? dit François, étonné.
— Mais si : une patrouille de la gendarmerie maritime s’est rendue dans l’île. Aux questions posées, les gardes jurèrent qu’ils n’avaient vu arriver personne et qu’ils étaient les seuls habitants. Les gendarmes eurent beau fouiller partout, ils ne découvrirent que le château de pierre, au milieu des bois, et des dizaines de bêtes sauvages qui connaissaient si peu la peur qu’elles laissaient approcher les gens sans bouger.
— C’est bien mystérieux, observa François en se levant. Merci beaucoup pour la limonade et pour votre récit. Le père Lucas aussi nous a raconté des histoires sur l’île aux Quatre-Vents.
— Le père Lucas ! s’écria le fermier. Il est sûrement bien renseigné : je crois que, pendant un moment, il faisait partie des gardes… Vous êtes gentils de m’avoir rapporté les œufs; prenez-les donc, vous pourrez les manger à la coque. »
Quand les enfants sortirent, Dagobert se mit à bondir avec fougue. Cela ne l’amusait pas d’errer dans la cour, devant les poules dédaigneuses qui se promenaient sans soucis en sachant que le chien ne s’attaquerait pas à elles.
« Est-ce que tes os étaient bons, Dago ? » interrogea Claude.
Il accourut vers elle et lui donna un rapide coup de langue. Drôle de question ! Il appréciait toujours les os ! Il s’élança dans la prairie, furetant auprès des buissons. Peut-être flairait-il la trace d’un gros lapin de garenne qu’on lui permettrait, cette fois, de chasser ?
Garçons et filles atteignirent bientôt la route qu’ils suivirent en discutant de l’île étrange.
« Je me demande ce qui est vraiment arrivé aux deux envoyés du musée disparus de façon si mystérieuse, fit Annie. C’est bizarre, cette barque vide à la dérive !
— Ils ont dû se noyer, remarqua Mick. Croyez-vous qu’il reste encore quelques-uns des trésors cachés par le vieux monsieur ? Probablement pas : les gendarmes les auraient trouvés au cours de leurs recherches.
— J’aimerais bien aller dans l’île ! fit Claude d’un air enthousiaste. Je ne pense pas que les gardes tireraient sur nous, quand même ! Ils seraient peut-être même contents de notre visite. Elle leur changerait les idées; ils s’ennuient sûrement dans leur solitude.
— Ne prends pas tes désirs pour des réalités, conseilla François. Nous n’approcherons pas de cette côte, sois-en certaine !
— Je sais que c’est impossible, répliqua Claude. Pourtant, si nous arrivions à aborder sur l’île et à l’explorer sans que les gardes s’en aperçoivent, quelle aventure palpitante ce serait !
— Pas si palpitante que ça ! s’exclama Mick. Nous risquerions d’être criblés de balles ! N’importe comment, on a sans doute enlevé les trésors depuis longtemps. Nous ne découvririons rien d’intéressant, sauf les animaux sauvages; Edmond en deviendrait fou de joie ! Qu’en dis-tu, Edmond ?
— Je m’amuserais bien ! répondit Edmond, les yeux brillants. D’ailleurs, je pourrais emprunter une barque à un pêcheur; je tournerais autour de l’île pour tenter de voir les bêtes.
— Tu ne feras rien de tel ! coupa immédiatement François. N’essaie pas de nous jouer un de tes tours !
— Tu n’as pas ma promesse, repartit le petit garçon d’un ton rogue. Tu verras…
— Ce que je vois, c’est que tu t’imagines déjà grand ! fit François. Dépêchons-nous maintenant ! Nous devrions être en train de déjeuner; j’ai une faim !… Que mangerons-nous, Annie ?
— Des œufs à la coque, répondit Annie, du jambon; il reste beaucoup de pain; de la laitue que j’ai déjà lavée. Et des tomates et des oranges !
— Chic ! s’écria Claude. À table, Dago, à table !
À ces paroles prometteuses, Dagobert bondit sur la pente comme une flèche.
« Si je pouvais filer de cette façon, soupira Annie, essoufflée. Pousse-moi, François; je n’arriverai jamais là-haut !
