CHAPITRE XIV
 
Encore des émotions !

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« Et Dago ? interrogea Claude, inquiète. Il ne peut pas grimper aux arbres.

— Conduis-le sous un buisson et dis-lui de rester couché, ordonna François d’un ton pressant. Il sait très bien ce que cela signifie. Vas-y, Claude, vite ! »

Saisissant le chien par son collier, la fillette l’amena à un fourré d’arbustes très dense où elle le poussa. Surpris, il se retourna et écarta les feuilles du nez.

« Couché, Dago ! commanda Claude. Couché et tranquille. Compris ?

— Ouah ! » fit doucement Dagobert.

Son museau disparut; Dago était maintenant invisible. Ce chien intelligent comprenait toujours les ordres qu’on lui donnait.

François hissa Annie jusqu’à la première branche d’un arbre au feuillage épais.

« Monte aussi haut que tu pourras, conseilla-t-il à voix basse. Et ne bouge plus avant que je te fasse signe. N’aie pas peur. En cas de besoin, Dago nous défendra. »

Annie lui adressa un sourire un peu crispé. Contrairement à sa cousine, elle s’effrayait des risques à courir et ne tenait guère à s’y précipiter. Si elle aimait la paix, la tranquillité, ce n’était certes pas au sein du Club des Cinq qu’elle devait compter sur une existence exempte de danger !

Perchés sur de hautes branches, les enfants écoutaient la discussion qui continuait.

« Comment es-tu arrivé ici ? demanda un homme,

— Sur une barque, répondit Edmond.

— Qui est avec toi ? interrogea un deuxième individu.

— Personne, je suis venu tout seul, affirma Edmond sans mentir. J’aime les bêtes. Comme j’avais entendu dire que des animaux sauvages vivaient en liberté dans l’île, je voulais l’explorer.

— Tu aimes les bêtes ! s’exclama quelqu’un d’un ton méprisant. Voilà une belle histoire !

— Alors, regardez ce qu’il y a dans ma poche », dit Edmond.

Sans doute montra-t-il le petit hérisson.

« Je le soigne parce qu’il s’est fait écraser par un cheval, reprit le petit garçon.

— Bon, retourne à ta barque et vite ! Tout de suite, s’il te plaît ! Et n’aie pas l’air si effrayé; nous ne te ferons pas de mal. On a du travail ici et on n’a pas besoin de spectateurs, même s’il ne s’agit que d’un gosse qui se promène avec des hérissons dans sa poche ! »

Sans se le faire répéter, Edmond prit ses jambes à son cou. Bientôt, il se vit perdu. Jamais il n’arriverait à retrouver les autres enfants ni la plage où l’attendait le bateau. Pourquoi donc n’avait-il pas obéi à François ?… De quel côté devait-il se diriger ?

Tout sens de l’orientation en déroute, ignorant s’il fallait marcher devant lui, tourner à droite ou à gauche, il sentit la panique l’envahir. Comment rejoindre ses compagnons ? Il se mit à courir entre les arbres en souhaitant que Dago fût avec lui. Un instant plus tard, il s’arrêta : il s’était sûrement trompé de chemin ! Il prit alors une direction différente. Non, ce n’était pas la bonne, puisqu’il ne reconnaissait rien.

Croyant percevoir des voix qui parlaient au loin, il s’immobilisa de nouveau, l’oreille aux aguets. Entendait-il ses amis ? Ah ! Si Claude demandait à Dago de le chercher… Mais, craignant de voir le chien blessé, elle ne s’y risquerait pas !

Étaient-ce vraiment les enfants qui discutaient ou les murmures du vent créaient-ils cette illusion ? Edmond se précipita vers le bruit, plein d’espoir. Bientôt, hélas ! le son diminua. Ce n’était que la brise qui chantait dans le feuillage.

Quand il arriva à l’endroit où les bois s’abaissaient pour devenir taillis, Edmond aperçut la mer à quelque distance. Son cœur s’allégea. Une fois sur la côte, il n’aurait plus qu’à la longer pour parvenir à la plage et à la barque. Il était enfin sur la bonne voie ! Poussant un soupir de soulagement, il s’élança vers l’étendue bleue.

Après s’être frayé un chemin parmi les arbustes sauvages, il découvrit une falaise abrupte qui tombait à pic sur le sable. S’il parvenait à descendre jusqu’à cette bande étroite, il se trouverait tiré d’affaire ! Au bord de l’escarpement, il examina les saillies rocheuses : arriverait-il à s’y agripper ? Soudain, il recula, en proie à une vive frayeur. Quelle était cette rumeur étrange, terrifiante ? Il semblait qu’un géant pleurât et gémît de toute son âme. Les plaintes s’élevaient et retombaient en vagues régulières, comme si elles suivaient le rythme d’une respiration. Edmond sentit ses genoux trembler. Il paraissait pétrifié, dans l’impossibilité de bouger. Il s’assit enfin et tenta de reprendre son souffle, se bouchant les oreilles pour ne plus entendre la voix en détresse.

Tout à coup, il comprit avec soulagement qu’il s’agissait seulement du vent qui, en courant dans les falaises, engendrait ces sons bizarres.

« C’est vrai, pensa-t-il, le fermier nous avait pourtant bien dit que certaines personnes appelaient cette île « l’île-qui-gémit ». Le vent fait vraiment un drôle de bruit ! »

Il resta encore immobile un moment puis, remis de ses émotions, il revint sur ses pas et se pencha au-dessus du vide. Une surprise l’attendait.

« Il y a des gens en bas, se dit-il. Quatre hommes ! Ils font sans doute partie de la bande de l’île… Il ne faut surtout pas qu’ils me voient ! Qu’est-ce qu’ils fabriquent ? »

Allongé sur le rocher, il examina la scène. En effet, quatre individus s’affairaient. Tandis qu’Edmond les observait, ils disparurent. Mais où ? Le garçon tendit le cou pour essayer de le savoir.

« Je suppose qu’il existe des grottes, songea-t-il. C’est là qu’ils sont entrés !… J’aimerais que ce bruit de gémissements s’arrête; si cela continue, je vais me mettre aussi à pleurer ! »

Pendant qu’il poursuivait son guet, des voix affaiblies montèrent bientôt vers lui. Deux hommes marchaient sur les rochers qui bordaient la plage.

Ils transportaient une sorte de coffre long et profond.

Il s’agissait sûrement de l’une des boîtes que les autres enfants avaient remarquées et où reposaient les précieuses petites statues enveloppées de sciure !

« Voilà comment on les fait sortir de l’île : à travers un passage souterrain dans les falaises; ensuite, on les chargera sur une barque. Mais je ne vois pas de bateau; il n’est peut-être pas encore là. »

Edmond ne lâchait pas du regard les hommes qui posaient, l’une après l’autre, les caisses sur une grande roche plate.

« Des petites caisses, des grosses… Ma parole, ils ne perdent pas leur temps ! songeait le garçon qui souhaitait ardemment voir ses amis auprès de lui. Je me demande ce qu’elles contiennent. Sûrement pas le lit en or : je parie qu’il est beaucoup trop important pour pouvoir être placé dans une barque. Il faudrait d’abord le démonter !… Tiens une autre boîte, une petite, cette fois. Sapristi, ils auront bientôt besoin d’un navire pour embarquer une telle cargaison ! »

Comme s’il répondait à sa pensée, un navire apparut au loin.

« Le navire ! Je l’avais prévu. Maintenant, un canot va s’en détacher. »

Cependant, le bâtiment n’approchait pas, ne mettait aucune embarcation à la mer. Les individus disparurent.

« Ils attendent sûrement la marée, pensa Edmond. Que diront les autres quand je leur raconterai tout cela ? Ils n’arriveront pas à me croire… N’importe comment, ils ne me gronderont pas à cause de ma promenade ! »

Il décida d’aller retrouver ses compagnons. En suivant la falaise, il finirait bien par découvrir leur plage ! Il se redressa, jeta un dernier coup d’œil aux caisses et… se sentit saisi par deux mains qui l’immobilisèrent. Terrifié, il n’osa pas tourner la tête pour voir son agresseur.

« Laissez-moi, laissez-moi ! » cria-t-il, empli d’effroi.

En tentant de se dégager, il aperçut Dago qui trottait vers lui et poussa un soupir de soulagement.

« Au secours, Dago ! »

Mais Dagobert n’accourut pas, ne fit pas mine de le défendre. Sans bouger, il fixait sur lui un regard étonné, alors que le pauvre garçon continuait de se battre avec rage.

Un petit rire le fit sursauter. Un rire !… Qui pouvait s’esclaffer à ses dépens ? Edmond se força à regarder derrière lui : Mick et Annie se retenaient à grand-peine de pouffer; quant à Claude, elle était pliée en deux et laissait échapper une sorte de miaulement. Son ravisseur le libéra enfin et fit éclater sa joie. C’était François.

« Dites donc, à mon avis, ce n’est pas très amusant ! s’écria Edmond. Vous m’avez fait une peur ! Vous vous croyez malins ?

— Où es-tu allé ? demanda François d’un air sévère. Je t’avais interdit de t’éloigner, mais tu es parti !

— Oui, répondit le pauvre Edmond. Et un homme m’a fait prisonnier. Ensuite, quand il m’a lâché, j’ai couru et je me suis perdu. Je ne pouvais plus vous retrouver… En tout cas, j’ai découvert quelque chose de très, très intéressant pendant ma promenade !

— Quoi ? fit aussitôt François.

— Asseyons-nous d’abord. Je ne me sens pas d’aplomb. Quelle idée de me sauter dessus de cette façon !

— N’y pense plus, dit Annie, pleine de regret à la vue du petit garçon qui semblait vraiment secoué. Et maintenant, raconte-nous ce qui s’est passé. »

Encore tremblant, Edmond s’installa sur la pierre. Il relata ses aventures aux enfants qui l’écoutaient avec une attention aiguë.

« Ainsi, le deuxième accès de la salle aux trésors se trouve sur la plage, dit François avec satisfaction. Un chemin souterrain passe dans la falaise. Je n’y aurais pas pensé. Voilà une bonne chose à savoir ! Je vous propose d’aller explorer les grottes lorsqu’il n’y aura plus personne.

— Il vaudrait mieux nous y rendre à la nuit tombée, observa Edmond. Il ne faudrait pas qu’on nous remarque au moment où nous descendrons sur les rochers pour atteindre la caverne ! Les hommes de la bande resteront sûrement aux aguets, maintenant qu’ils m’ont surpris dans l’île. Bien que je leur aie affirmé le contraire, ils ont peut-être deviné que je ne suis pas tout seul ici !

— Et si nous allions manger ? lança Claude. Nous pourrions discuter en même temps. On dressera des plans pour cette nuit… L’aventure devient passionnante, n’est-ce pas, Dago ?

— Ouah ! » approuva celui-ci en se promettant, toutefois, de ne pas quitter sa maîtresse d’un coussin de patte.