CHAPITRE IX
 
L’île aux Quatre-Vents

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Les enfants dormaient profondément à trois heures passées, sous les chauds rayons du soleil, quand une mouche se mit à bourdonner avec obstination autour des oreilles d’Annie. Elle se réveilla, se frotta les yeux et consulta sa montre. « Déjà trois heures dix ! s’écria-t-elle, étonnée. Réveille-toi, François ! Mick, debout ! Ne voulez-vous plus vous baigner ? »

Les deux garçons se redressèrent en bâillant et regardèrent d’un œil envieux Claude, plongée dans le sommeil. Edmond était invisible.

« Il doit toujours essayer de retrouver son pipeau, remarqua Annie. Courage, levez-vous ! Mick, ne t’allonge pas, tu te rendormirais ! Je vais chercher les maillots. Savez-vous où se trouvent les serviettes de bain ? Il faudra sûrement que nous nous enroulions dedans pour nous déshabiller.

— Elles sont dans notre chambre, répondit Mick d’un ton paresseux. Comme j’ai bien dormi ! Je me croyais dans mon lit. »

Annie réapparut bientôt devant la chaumière, munie d’un paquet de linge.

« J’ai tout ce qu’il nous faut ! cria-t-elle à ses frères. François, dépêche-toi, debout !

— Bon, dit François en s’étirant. Quel soleil magnifique ! »

Du pied, il poussa Mick.

« Allons, marmotte ! Décide-toi à te lever, sinon on te laisse ici. Au revoir, Claude… Nous partons ! »

Claude se mit enfin sur son séant. Comme pour la remercier, son chien lui donna un coup de langue sur la joue.

« Je suis prête, dit-elle en le caressant. Il fait si chaud que j’ai envie de me plonger dans la mer. Et toi, Dago ? »

Remuant gaiement la queue, Dagobert s’élança aux côtés des enfants. Ils suivirent la route jusqu’à un terrain pierreux, en friche, qui surplombait une petite plage déserte. L’étendue bleue, scintillante, l’endroit calme les incitèrent à s’y arrêter. En moins de trois minutes, ils endossèrent leur tenue de bain. Annie courut au bord de la mer et tâta l’eau du bout des pieds.

« Elle est bonne ! cria-t-elle. Pas du tout froide. Je vais bien me baigner !

— Ouah ! » fit Dago en bondissant dans l’eau.

Il adorait se rouler dans les vagues. Dès l’arrivée de Claude, il barbota dans sa direction. De ses bras, elle lui entoura le cou et se laissa tirer par lui. « Brave Dago, robuste Dago ! » pensa-t-elle.

Garçons et filles s’en donnèrent à cœur joie. À quelques mètres du rivage, de grosses lames s’enflaient et retombaient en gouttelettes, pareilles à des cascades en miniature. Elles entraînaient avec elles les enfants qui, en poussant des exclamations ravies, sautaient au rythme des flots. Parfois, ils plongeaient sous les crêtes d’écume blanche et, au-delà de cette barrière, ils nageaient dans la mer devenue lisse. C’était une vraie journée de vacances.

Quand ils se sentirent fatigués, ils s’allongèrent au soleil, sur le sable chaud. Comme d’habitude, Dago montait la garde près de sa maîtresse. Au bout d’un instant, Claude se redressa, contempla le large d’un air d’envie et remarqua un pêcheur qui ramenait sa barque.

« Si nous avions un bateau !… soupira-t-elle en observant l’homme qui, maintenant, tirait son embarcation à l’autre bout de la crique. Croyez-vous que le pêcheur accepterait de nous louer le sien ?

— Allons le lui demander », décida François en se levant.

À la requête que le garçon lui exposa poliment, le marin examina les visages tendus vers lui.

« Non, répondit-il d’un ton bourru en vissant sa pipe entre ses dents. Je ne vous louerai pas ma barque. »

Il considéra un instant l’expression déçue de ses jeunes interlocuteurs et poursuivit d’un air malicieux :

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« Mais je veux bien vous la prêter ! Vous trouverez au fond une paire de rames. Je dois faire réparer le moteur et l’atelier ne pourra s’en occuper qu’après-demain… À votre retour de promenade, vous n’aurez qu’à hisser le bateau sur le sable : il ne bougera pas.

— Merci beaucoup ! lancèrent quatre voix reconnaissantes.

— Comment s’appelle-t-il ? demanda Claude. Oh ! La Belle Aventure !

— Ce nom nous convient à merveille ! remarqua Mick en aidant son frère à pousser la coque vers la mer. Voilà la barque qui part ! Doucement, nous aimerions monter ! Claude, veux-tu aller chercher nos vêtements ? Nous pourrions nous habiller au cas où nous aurions froid. »

Le Club des Cinq fut vite installé dans l’embarcation qui tanguait sur les vagues. François ramait vers le large avec entrain. Une bonne brise soufflait.

« Je n’ai plus trop chaud maintenant ! » dit Claude en enroulant sa serviette autour de son corps.

La marée descendante n’était pas pour rien dans l’allure rapide du bateau. Soudain, l’île aux Quatre-Vents parut bizarrement grande.

« Attention ! fit Annie. Nous approchons de l’île ! Il est possible qu’un garde nous surveille en ce moment. »

Malgré les efforts acharnés de François, la marée entraînait les navigateurs vers le seul endroit à éviter. Mick saisit une rame, laissant l’autre à François, et tous deux luttèrent avec désespoir contre la poussée de la mer pour tenter de s’éloigner de la côte interdite.

Les manœuvres furent vaines. La masse liquide était la plus forte. Alors que le bateau ne se trouvait plus qu’à faible distance du rivage, une énorme vague survint qui le jeta sur le sable. En se retirant, elle le laissa échoué. Comme il s’inclinait sur le côté, chacun se précipita à terre.

« Sapristi ! s’écria François. Quelle marée ! Si j’avais su qu’elle soit si puissante, je n’aurais pas conduit la barque loin du rivage.

— Qu’allons-nous faire ? » demanda Annie, assez effrayée.

Elle jeta aux alentours des coups d’œil inquiets, s’attendant à voir surgir un garde armé d’un fusil. Peut-être la petite troupe connaîtrait-elle de sérieux ennuis à cause de son incursion dans l’île.

« À mon avis, commença François, nous resterons ici jusqu’à la prochaine marée qui nous permettra de rentrer. Je me demande pourquoi le pêcheur ne nous a pas signalé ce danger ! Il croyait sans doute que nous étions au courant. »

Les enfants tirèrent un peu le bateau sur la plage, saisirent leurs vêtements et les cachèrent sous un buisson. Puis ils se dirigèrent vers le bois touffu qui mordait sur le sable. À peine y arrivaient-ils qu’ils entendirent un bruit étrange, mystérieux.

« Des chuchotements, remarqua Claude en s’arrêtant. Les arbres chuchotent… Ecoutez : on dirait même qu’ils gémissent !

— Je n’aime pas beaucoup cela, dit Annie. J’ai l’impression qu’ils racontent sur nous des histoires méchantes. »

Chut… chut… chut… chut ! faisaient les arbres dont les feuilles s’agitaient au vent.

« Je ne m’étonne plus qu’elle s’appelle l’île aux Quatre-Vents ! reprit Claude. J’ai du sable plein les oreilles… La marée ne tournera pas avant une ou deux heures : de quelle façon passerons-nous ce temps ?

— Nous pourrions partir en exploration, proposa Mick. Après tout, Dago est là ! En le voyant, personne n’osera nous attaquer.

— Avec leurs fusils, ils seraient capables de tirer sur lui, observa Claude. S’il se mettait à gronder, à courir vers eux en montrant les dents, ils auraient peur et ils feraient feu !

— Je pense que tu as raison, admit François, furieux contre lui-même d’avoir entraîné ses compagnons dans cette dangereuse mésaventure. Ne lâche pas le collier de Dago, Claude.

— Je crois, dit soudain Mick, que nous devrions essayer de trouver les gardes; nous leur expliquerions que la marée nous a poussés malgré nous, que nous ne pouvions plus diriger la barque. Puisque nous ne sommes pas des adultes venus dans l’intention de fouiner ici, ils nous croiraient sûrement. Nous n’aurions plus rien à craindre ! »

Les enfants regardèrent François qui approuva :

« Oui, c’est une bonne idée. Nous nous livrons, nous demandons du secours… N’importe comment, nous ne voulions pas accoster : la mer a lancé notre embarcation sur ce rivage. »

Tandis que le Club des Cinq pénétrait dans la forêt, les bruissements des arbres redoublèrent d’intensité. On ne voyait personne. Le bois était si épais qu’il était parfois très difficile de s’y frayer un chemin. Après une dizaine de minutes de marche et de grimpées harassantes, François s’arrêta. Entre les troncs, il apercevait quelque chose.

Mick, Annie, Claude flanquée de Dagobert, se pressèrent derrière lui. François tendit la main, désignant un grand mur de pierre gris.

« C’est sans doute le vieux château », dit-il.

Autour d’eux, le feuillage se mit à chuchoter encore plus fort. Les enfants arrivèrent près du mur et commencèrent de le longer. Il était très haut : Annie, renversant la tête en arrière, put à peine en voir le sommet. Lorsqu’ils atteignirent enfin une grille, ils jetèrent des regards curieux à l’intérieur du domaine. Une immense cour s’étendait sous leurs yeux, entièrement vide.

« Si nous appelions ? » proposa Mick qui se sentait lilliputien devant la porte monumentale.

Il se préparait à exécuter son projet quand deux hommes gigantesques apparurent, descendant de larges marches de pierre. Leur allure farouche provoqua chez Dago un grondement menaçant qu’il ne put réprimer. Ils s’arrêtèrent immédiatement, stupéfaits, et observèrent les alentours.

« Le bruit vient de là-bas », dit l’un d’eux en tendant le bras vers la gauche.

Au vif soulagement des enfants qui s’étaient retranchés à l’abri du mur, les hommes s’élancèrent dans une mauvaise direction.

« Il vaut mieux que nous retournions à la plage, chuchota François. L’air de ces individus ne me plaît pas : on dirait de véritables bandits ! Claude, arrange-toi pour que Dago n’aboie pas. »

Ils suivirent de nouveau l’enceinte du château, mais en sens inverse, traversèrent le bois plein de murmures et débouchèrent sur la bande de sable.

« Nous ramerons aussi vite que nous le pourrons, décida François. J’ai l’impression qu’il se passe ici quelque chose de bizarre; ces hommes semblent étrangers. Ce ne sont sûrement pas les gardes.

— François ! s’écria Mick d’une voix bouleversée. Où est le bateau ? Je ne le vois plus. Nous avons dû nous tromper de plage ! »

Annie, François, Claude regardèrent de tous côtés. En effet, l’embarcation ne se trouvait plus là ! Sans nul doute, ils la découvriraient dans un endroit différent…

« C’est pourtant bien ici, fit observer Claude. Pensez-vous que la mer ait emporté notre barque ? Regardez cette grosse vague qui arrive… et qui se retire en entraînant du sable !

— Zut ! lança François, troublé. Le bateau a très bien pu être soulevé par une lame de cette force. Attention ! En voilà une autre !

— C’est sur cette plage que nous avons accosté ! cria Annie en jetant un coup d’œil sous un buisson, près du bois. Voyez, nos affaires sont là !

— Prends-les vite ! commanda François, tandis qu’une énorme vague envahissait la crique. Que je suis bête ! Pourquoi n’avons-nous pas tiré le bateau plus loin ?

— J’ai froid maintenant, dit Annie. Je vais m’habiller. Il sera plus facile de porter un maillot qu’un tas de vêtements !

— Bonne idée ! » approuva Mick.

Garçons et filles se changèrent rapidement; ils eurent plus chaud, ce qui les réconforta un peu.

« Si nous laissions les serviettes et les costumes de bain cachés dans les buissons ? proposa Claude. Ils nous serviront de point de repère.

— Mais qu’est-ce qu’on va faire ? interrogea François d’une voix anxieuse. Sans bateau, impossible de rentrer… Et pourquoi donc avons-nous pris une barque qui s’appelle La Belle Aventure ! Nous aurions dû nous douter qu’il arriverait quelque chose ! »