CHAPITRE X
 
Une situation embarrassante

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Debout près de l’eau, François regardait au-dessus du rouleau formé par les vagues, espérant apercevoir le bateau à faible distance.

« Je pourrais le ramener, songeait-il. Non, la mer est déserte… Oh ! Je me battrais pour mon imprudence !»

Mick le rejoignit, l’air inquiet. « Crois-tu que la terre soit trop éloignée pour que j’y parvienne ? demanda-t-il. Je pourrais peut-être nager jusque là-bas et revenir avec une autre barque.

— Non, répondit François. C’est trop loin. La marée est tellement forte, en ce moment, que personne n’arriverait à nager contre le courant. Nous voilà dans de beaux draps !

— Si nous faisions des signaux ?

— De quelle sorte ? Tu agiterais une chemise pendant des heures que tu n’attirerais l’attention de personne.

— Il faut pourtant faire quelque chose ! s’écria Mick d’une voix aiguë. Au fait, nous trouverons peut-être ici une barque; les hommes doivent en posséder une pour leurs allées et venues !

— Tu as raison ! Où ai-je la tête ? Dès qu’il fera noir, nous explorerons l’île. Les deux individus s’approvisionnent sans doute sur le continent; ils disposent sûrement de deux ou trois bateaux. »

À cet instant, Annie et Claude s’approchèrent, accompagnées de Dago qui geignait.

« Il ne semble pas beaucoup aimer l’île aux Quatre-Vents, constata Claude. Je suppose qu’il sent le danger.

— Il y a de quoi ! fit Mick en posant la main sur le museau du chien. Je suis bien content qu’il soit avec nous. Les filles, pouvez-vous proposer une solution ? Nous, nous n’en sommes pas capables…

— Faisons des signaux, proposa Claude.

— D’ici, on ne les verrait pas, répondit Mick. Nous y avons déjà pensé.

— Ce soir, quand la mer se sera retirée, pourquoi n’allumerions-nous pas un grand feu sur la plage ? dit Annie. On le remarquerait sûrement ! »

François et Mick se dévisagèrent.

« En effet, approuva François. Ce serait encore mieux de le faire flamber sur une hauteur; par exemple là-bas, sur la falaise.

— Mais il risquera d’alerter les hommes de l’île, observa Mick.

— Tant pis ! répliqua François. C’est notre seule chance. Tu as de bonnes idées, Annie !… Dites donc, nous allons avoir faim : y a-t-il quelque chose à manger ?

— Je possède deux barres de chocolat, annonça Claude en plongeant la main dans la poche de son short. Il est un peu ramolli.

— Voilà cinq ou six bonbons, ajouta Annie. Et vous, les garçons ? Mick, tu ne sors jamais sans sucre d’orge; ne me dis pas qu’aujourd’hui tu n’en as pas !

— Tiens, regarde, un paquet neuf ! rétorqua Mick, prenons-en chacun un bâton. »

Bientôt, tous suçaient les sucres d’orge devenus plat de résistance. Le chien, qui bénéficia de la distribution, avala sa part en un éclair.

« Dommage de t’en donner, Dago, dit Annie, vraiment dommage ! Cric-crac, c’est fini ! Tu ne te rends donc pas compte de ce que c’est ! Les chiens ne savent pas apprécier les bonbons comme nous. Non, Dago, ne va pas renifler la poche de Mick : tu n’en n’auras plus ! »

Déçu, Dagobert parcourut la plage à petits pas. Il flaira la trace d’un lapin et, alléché, la suivit dans le bois, nez au sol. Sans remarquer son départ, les naufragés continuaient de discuter, essayant de trouver une issue à leur situation critique : pas de bateau, pas de nourriture, un moyen bien précaire de demander du secours… La position n’avait rien d’enviable, songeait Mick.

Soudain, un bruit sec claqua à leurs oreilles : Pan ! Filles et garçons sursautèrent.

« C’est un coup de feu ! affirma Mick. Les gardes ! Sur qui tirent-ils ?

— Où est Dago ? s’exclama Claude en jetant un regard circulaire. Dago, Dago, viens ici ! Dago ! »

La gorge des enfants se serra. Dago !… Non, la balle n’était sûrement pas destinée au bon chien ! Les gardes ne se seraient pas souciés d’un animal !

Presque folle d’angoisse, Claude, dont les joues se mouillaient de larmes, agrippa le bras de Mick.

« Mick, on n’a pas blessé Dago, n’est-ce pas ? Dago, où es-tu ? Dago !

— Chut ! Ecoute un peu, Claude, fit Mick alors que des cris s’élevaient au loin. J’ai cru entendre gémir Dago. C’est peut-être lui qui court dans les buissons ! »

Ils perçurent un froissement, comme si quelqu’un foulait les feuilles mortes des fougères. Très vite, Dago montra le bout du nez, cherchant sa maîtresse de ses yeux brillants.

« Mon Dago, mon vieux Dago ! s’écria Claude en embrassant le grand chien. Que j’ai eu peur ! Ont-ils tiré sur toi ? Est-ce que tu es blessé ?

— Je m’explique pourquoi on l’a visé, lança Mick. Regardez ce qu’il apporte : la moitié d’un jambon ! Lâche-le, voleur ! »

Tout frétillant, la viande entre les dents, Dago quêtait un geste d’approbation. Affamé et persuadé que ses amis l’étaient aussi, il avait décidé de se mettre en chasse.

« Méchant, où as-tu pris cela ? » demanda François.

S’il avait su parler, Dago lui aurait répondu : « Je suivais la trace d’un lapin, lorsque je suis arrivé dans un hangar plein de boîtes de conserves. Sur une assiette, j’ai vu un jambon qui m’attendait… »

Le jambon tomba aux pieds de Claude. Il paraissait fort appétissant.

« Merci quand même, dit François. Nous nous en arrangerons bien. Pourtant si nous rencontrons le propriétaire, quel qu’il soit, nous le rembourserons !

— François, Dago a été touché ! fit Claude d’une voix tremblante. Regarde : il lui manque une touffe de poils à la queue, et il saigne.

— C’est ma foi vrai ! s’écria François en examinant le chien. Sapristi, ces hommes ne plaisantent pas ! Je pense que nous devrions aller les trouver pour leur apprendre que nous sommes là; je ne tiens vraiment pas à ce que nous leur servions de cibles !

— Allons-y tous ensemble, décida Mick. Ils s’imaginaient sans doute que Dago n’était qu’un renard qui se sauvait sous les arbres. Pauvre Dago ! »

L’incident ne semblait pas affecter Dago. Fier de fournir un dîner à ses compagnons, il agitait même avec entrain son panache endolori !

« Il est certain que maintenant, sur cette île, ni les oiseaux ni les autres animaux ne sont plus apprivoisés, remarqua Annie. Les coups de fusil qui partent à tort et à travers les auront effrayés et rendus de nouveau sauvages.

— Oui, approuva François. J’ai l’impression qu’il ne s’agit plus de simples gardes-chasse qui éloignent les curieux pour permettre aux bêtes de vivre en liberté, mais de gardes véritables, féroces, semblables aux personnages que nous avons aperçus dans la cour du château.

— Alors, qu’est-ce qu’ils surveillent ? s’enquit Claude.

— C’est ce que j’aimerais bien savoir, répondit François. J’ai l’intention de partir en reconnaissance — pas maintenant, quand il fera nuit !

— Je voudrais que nous ne soyons pas venus ! déplora Annie. Nous nous amuserions dans la chaumière avec Edmond. Je me demande s’il a récupéré son pipeau… Il me semble que nous avons emprunté le bateau il y a très, très longtemps !

— On pourrait peut-être traverser le bois, sans bruit, pour essayer de trouver quelque chose, proposa Claude, Ou bien longer la côte en espérant découvrir un bateau. Je m’ennuie à rester là, à bavarder !

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— Bon, dit François qui, lui aussi, éprouvait le besoin de se dégourdir les jambes. Dago ne manquera pas de nous signaler les dangers. On marchera en file indienne, dans le plus grand silence. Dago, passe devant. Tu nous avertiras si un garde s’approche de nous. »

Dès que les enfants se levèrent, Dagobert les regarda d’un air content.

« Je vous protégerai, promirent ses yeux vifs. N’ayez pas peur ! »

Ils s’engagèrent avec précaution entre les arbres qui bruissaient : chut, chut, chut ! murmuraient les feuilles au-dessus de leur tête, comme pour les inciter à la plus grande prudence. Cinq minutes plus tard, Dago s’arrêta net avec un grondement étouffé. Derrière lui, garçons et filles s’immobilisèrent, l’oreille tendue.,

Ils n’entendirent rien. La forêt sombre, particulièrement dense à cet endroit, ne laissait pas pénétrer le soleil. Pourquoi Dago grognait-il ? Il avança une patte et, derechef, poussa un aboiement sourd.

François risqua quelques pas en avant, s’efforçant de ne pas faire le moindre bruit. Brusquement, il se figea, les yeux écarquillés. Son cœur se mit à battre à grands coups. Devant lui, une étrange forme humaine brillait dans la demi-obscurité du sous-bois. Muette, elle pointait vers lui un bras accusateur. Croyant la voir bouger, il recula, effrayé.

Ses compagnons, qui l’avaient rejoint, regardaient par-dessus son épaule d’un air épouvanté. Dago se hérissa de colère.

Chacun demeurait sur place, médusé. Annie avala sa salive en s’accrochant aux doigts de Mick. Soudain, Claude émit un petit rire inattendu. À la stupéfaction de ses cousins, elle courut vers la silhouette étincelante et lui serra la main.

« Bonjour, dit-elle. Je suis ravie de faire la connaissance d’une statue bien élevée ! »

Ainsi, ce n’était qu’une statue ! Elle paraissait si réelle et, en même temps, si immatérielle… De gros soupirs de soulagement s’exhalèrent. Quant à Dago, il s’élança vers la statue pour prendre contact avec l’odeur de ses vêtements drapés.

« Regardez autour de vous ! s’écria François. Ce coin est plein de statues; comme elles sont belles ! On dirait qu’elles vont s’animer… Pourvu que cela ne se produise pas ! »