CHAPITRE III
 
La maison de la falaise

img10.jpg

Le lendemain matin, les enfants se préparaient à partir pour la maison de Mme Pichon. « Tu viens avec nous, maman ? demanda François. Nous aimerions que tu nous donnes ton avis.

— Non, je ne peux pas, répondit sa mère. Je n’avais pas prévu, hier, que j’aurais tant de travail aujourd’hui.

— Tant pis, soupira François en l’embrassant. Nous irons seuls. Je crois pourtant que nous saurons tout de suite si nous avons envie d’habiter là-bas ou non. Il faut aussi que nous fassions la connaissance d’Edmond… Il est dix heures moins le quart; Claude est déjà ici avec Dago. J’appelle les autres, puis nous sortons les vélos. »

Bientôt, les quatre enfants roulaient, et Dago, comme d’habitude, courait près d’eux, la langue pendante, les yeux brillants de joie. Voilà la façon dont il concevait le paradis terrestre : bondir aux côtés de ses amis du matin jusqu’au soir.

Ils suivaient une route qui grimpait vers le sommet de la colline. Soudain, au débouché d’un tournant, un immense panorama s’offrit à leur vue, Quelques bateaux de pêche se balançaient doucement, ancrés dans la mer d’un bleu éblouissant. Annie, sans hésiter, sauta de sa selle.

« Je ne ferai pas un mètre de plus avant d’avoir empli mes yeux de tout cela ! s’écria-t-elle, enthousiasmée. Il y a des kilomètres de mer et de ciel ! »

Elle rangea sa bicyclette contre une barrière de bois, puis s’absorba dans la contemplation de ce paysage qui la ravissait. Mick la rejoignit. Une voix retentissante les fit sursauter :

« Hue ! Noiraude ! »

En se retournant, les deux enfants aperçurent, dans le pré longeant la route, un paysan qui portait un rouleau de fil de fer. De sa main libre, il repoussait, à grand renfort de bourrades, une vache qui prétendait franchir les limites de son domaine. L’air nonchalant, l’animal consentit à rentrer dans le droit chemin. L’homme adressa un grand sourire à Annie et à son frère, s’épongea le front d’un mouchoir à carreaux et se mit à réparer la clôture.

« Nous irons nous promener dans ces prés, décida Annie. Regarde, là-bas, les ajoncs tout dorés, et les petites fleurs qui jaillissent de partout, les coucous, les pâquerettes, les marguerites. Comme c’est beau ! Sans parler de la mer…

— Oui… Si on peut admirer un pareil paysage de la maison de Mme Pichon, je serais vraiment content d’y habiter. Rends-toi compte ! En nous levant, le matin, nous n’aurions qu’à nous pencher à la fenêtre pour contempler le port, la mer immense, les coteaux qui bordent la baie et, au-dessus, le ciel…

— Tu fais de la poésie ! » s’exclama Annie, étonnée.

Comme François et Claude les appelaient maintenant à tue-tête, ils se résignèrent à reprendre leurs bicyclettes et tous pédalèrent de nouveau avec vigueur.

« Il faut trouver une porte blanche avec l’indication La Falaise, dit Claude. Sur le versant qui fait face à la mer.

— La voilà ! s’écria Annie. Posons nos vélos contre ce buisson. »

Après avoir poussé la porte du jardin, ils virent à leur gauche, non loin d’eux, une chaumière biscornue dont la façade surplombait, du haut de la falaise, le port et l’étendue bleue.

« On dirait une maison de conte de fées, remarqua Annie. Elle a de drôles de petites cheminées, des murs qui penchent, un toit de chaume qui gondole… et des fenêtres minuscules ! »

Les jeunes visiteurs descendirent un sentier qui serpentait vers la chaumière. Lorsqu’ils atteignirent le puits, ils se penchèrent par-dessus la margelle pour examiner l’eau qui reposait au fond.

« Il faudrait boire de cette eau, fit Annie en plissant le nez. Nous devrions descendre le seau au bout de la corde en tournant cette manivelle. Croyez-vous que l’eau soit potable ?

— Étant donné que des gens en boivent depuis des années et des années, j’imagine qu’elle est bonne, observa François. Venez ! essayons de trouver la porte… s’il y en a une ! »

Les enfants aperçurent, flanquée de chaque côté par une petite fenêtre, une porte de bois mal jointe, munie d’un marteau de cuivre ancien. Deux autres croisées s’ouvraient à l’étage. François les regarda d’un air dubitatif. De l’extérieur, les chambres lui semblaient bien exiguës. Le Club des Cinq trouverait-il assez de place pour s’y loger ?

Il frappa trois coups Personne ne vint ouvrir.

Après avoir heurté de nouveau, il chercha des yeux une sonnette; elle n’existait pas.

« La porte n’est peut-être pas fermée à clef », avança Annie.

En effet, une fois la poignée tournée, François put pénétrer dans une pièce qui paraissait servir de salle à manger-cuisine.

« Il y a quelqu’un ? » cria-t-il.

Aucune réponse ne lui parvint.

« Puisqu’il s’agit bien de la maison que nous sommes venus visiter, je pense que nous pouvons entrer», décida François que suivaient Mick et les filles.

Sans aucun doute, la chaumière existait depuis un siècle au moins. Comme les meubles de bois sculpté étaient vieux ! Les enfants remarquèrent des lampes à pétrole posées sur deux tables et, dans un renfoncement, un réchaud qui supportait une casserole. François monta un escalier étroit, en colimaçon, qui permettait d’accéder au premier étage. Il arriva dans une longue pièce sombre recouverte d’un toit de chaume que maintenaient des poutres noircies.

« La maison doit dater d’il y a très longtemps ! cria-t-il à ses compagnons. Je n’ai pas l’impression qu’elle soit assez grande pour nous quatre, en plus de la femme de ménage et du jeune Edmond ! »

Il avait à peine achevé que la porte d’entrée s’ouvrait brutalement sous la poussée de quelqu’un.

« Que faites-vous ici ? s’exclama le nouveau venu. Vous êtes chez moi ! »

img11.jpg

François dévala les marches. Un garçon d’une dizaine d’années, la figure hâlée, dévisagea les quatre enfants d’un air courroucé.

« Serais-tu par hasard Edmond ? demanda poliment Mick.

— Oui. Et vous, qui êtes-vous ? Ma grand-mère est partie faire des courses. Attendez qu’elle arrive : elle va vite vous faire sortir !

— Ta grand-mère s’appelle-t-elle Mme Pichon ? demanda François. Si c’est elle, elle nous a demandé de visiter sa maison pour décider si oui ou non nous te tiendrons compagnie pendant qu’elle ira soigner sa cousine.

— Mais moi, je ne veux pas de vous ! lança le gamin. Alors allez-vous-en ! Je suis bien plus heureux lorsque je suis seul. Pourquoi ma grand-mère s’inquiète-t-elle toujours ?

— Je crois qu’il y a aussi une femme de ménage, observa François. N’est-elle pas là ?

— D’habitude, elle vient le matin, répondit Edmond. Grand-mère lui-a donné congé pour la durée de son absence. Elle m’a préparé quelques provisions. Je n’ai pas besoin de vous. Laissez-moi tranquille !

— Ne fais pas le nigaud, Edmond, repartit François. Tu ne peux pas vivre seul ici : tu es trop jeune !

— Je ne suis pas seul. J’ai beaucoup d’amis ! affirma Edmond d’un ton de défi.

— Dans un endroit aussi isolé, où l’on ne voit autour de soi que les falaises et la mer, cela m’étonne ! lança Mick.

— Pourtant, j’en ai ! déclara Edmond. Et en voilà un; regardez ! »

Il plongea la main dans sa poche et, devant les filles horrifiées, il brandit un serpent.

Annie se cacha derrière son frère avec un petit cri. Remarquant sa frayeur, Edmond s’approcha d’elle, tenant le serpent par son milieu; le reptile se tordait dans tous les sens.

« N’aie pas peur, Annie, dit François, rassurant. C’est une couleuvre inoffensive. Rempoche cette bête, Edmond. Si elle est seule à te tenir compagnie, tu vas sûrement t’ennuyer !

— Je vous répète que j’ai beaucoup d’amis ! cria Edmond en remettant la couleuvre dans son nid improvisé. Je vous battrai si vous ne me croyez pas !

— Du calme ! fit Mick. Montre-nous donc tes autres compagnons. J’espère que ce ne sont pas des gamins qui te ressemblent !

— Des gamins ! s’écria Edmond avec mépris. Je n’en fréquente pas. Venez dehors, je vais vous prouver que je dis la vérité. »

Tous sortirent de la petite maison, ébahis des manières brutales du singulier garçon. Une fois dans le jardin, ils remarquèrent ses yeux lumineux, de la couleur des bleuets, et ses cheveux presque aussi dorés que les boutons d’or.

« Asseyez-vous et ne bougez pas, ordonna-t-il. Là-bas, à côté des buissons. Ne remuez surtout pas un doigt ! Vous allez voir… »

Les enfants, surpris et amusés, s’installèrent à l’ombre des ajoncs. Se laissant tomber par terre, Edmond tira quelque chose de sa poche. Qu’était-ce ? Claude essaya de le découvrir, mais le garçon cachait l’objet au creux de sa main droite. Le portant à ses lèvres, Edmond commença de siffler. Le son léger, étrange, s’enflait, mourait et reprenait, comme une sorte d’hymne sauvage et émouvant.

Annie trouva cet air fort mélancolique.

Un bruissement d’herbe se fit entendre sur la pente. À la stupéfaction des jeunes visiteurs, un animal apparut : un lièvre ! Les longues oreilles pointées vers le ciel, il fixait des yeux brillants sur l’enfant. Soudain, il se dirigea droit sur lui et, là, se mit à gambader. Une pie descendit d’un pommier, voleta au-dessus du lièvre, fascinée, le regardant bondir, virevolter, la peur instinctive oubliée. Les cousins, ravis, retenaient leur souffle.

Tout à coup, Dago, du fond de la gorge, fit entendre un grognement sourd. Il en fut le premier étonné; il n’avait pu s’empêcher de manifester ses sentiments. Immédiatement, le lièvre se sauva, la pie disparut en jacassant.

Le visage crispé par la fureur, Edmond leva la main pour battre Dago. Claude intercepta le poing menaçant.

« Laissez-moi ! cria Edmond. Ce chien a effrayé mes amis. Attends que j’attrape un bâton pour te rosser ! Tu es méchant, tu… »

img12.jpg
Les longues oreilles pointées vers le ciel.

Un fait inattendu se produisit alors. Dago s’approcha doucement du garçon irrité, se coucha près de lui et posa la tête sur ses genoux en le contemplant avec adoration. La main encore prête à frapper se baissa pour caresser l’animal.

« Ici, Dago ! » s’exclama Claude, prise de colère devant la conduite illogique de son chien.

Celui-ci se leva, lécha la jambe du garçon, puis rejoignit sa maîtresse.

« Vous pouvez venir chez moi, déclara Edmond, si vous amenez votre chien. Il est sensationnel ! J’aimerais bien en faire mon copain. »

Cela dit, il sauta sur ses pieds et dévala la côte, laissant quatre enfants stupéfaits et un chien qui gémissait.

« Dites donc, remarqua Mick, ce garçon ne doit pas être tellement méchant pour que Dago le regarde partir comme s’il perdait son meilleur ami ! »

img13.jpg