CHAPITRE VIII
 
Edmond et son pipeau

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Au sommet de la montée, Dagobert haletant, la langue pendante, attendait les enfants. Ils le virent ramasser un objet rond, le lancer, puis le rattraper.

« Encore un œuf ? suggéra Mick en riant de sa plaisanterie.

— Il serait déjà cassé ! fit Claude. Donne, Dago. Qu’est-ce que tu as trouvé ? »

Claude vit une balle rouler à ses pieds.

« C’est une balle qu’on fait rebondir sur une raquette, remarqua-t-elle. Voyez, elle est trouée à l’endroit d’où l’élastique s’est détaché. Quelqu’un a dû la perdre. Tiens, Dago, tu peux jouer.

— Il ne va pas l’avaler ? s’écria Edmond d’un air soucieux. Elle n’est pas très grosse…

— Dago est trop intelligent pour avaler une balle ! rétorqua Claude. Ne t’inquiète donc pas de lui; je m’en charge. C’est mon chien, non ?

— Bon, fit Edmond. Mademoiselle Je-sais-tout s’occupe de son chien ! »

Claude fixa sur lui des yeux courroucés; il lui répondit par une grimace. Ensuite, il siffla Dago. Oui, il osa siffler Dago ! Le sang de Claude ne fit qu’un tour.

« Tu n’as pas le droit de siffler mon chien ! s’exclama-t-elle. N’importe comment, Dago ne te répondra pas. »

À sa surprise indignée, Dago commença de sauter devant le petit garçon, espérant une course. Comme Claude le rappelait avec sévérité, il la regarda, étonné. Alors qu’il revenait vers elle, Edmond modula un nouveau son. Obéissant, le chien se prépara à retourner sur ses pas.

Sa maîtresse saisit son collier d’une main tandis que, de l’autre, elle lançait un coup de poing à Edmond. Elle le manqua. Son adversaire se mit à danser autour d’elle en riant.

« Arrêtez, vous deux ! ordonna François qui remarqua l’air furieux de sa cousine. Allons, cessez ! Edmond, marche devant et ne t’arrête pas. Ne sois pas bête, Claude; il te taquine pour que tu perdes ton sang-froid. Ne lui donne pas ce plaisir ! »

Si Claude ne répondit rien, ses yeux étincelèrent.

« Sapristi, pensa Annie, maintenant, finie notre tranquillité ! Elle ne pardonnera pas à Edmond d’essayer de lui prendre Dago. Par moments, ce gamin est vraiment odieux ! »

Affamés, tous manifestèrent leur plaisir à la vue du repas qu’Annie se mit à préparer. Claude ne voulant pas lâcher Dago pour le cas où Edmond chercherait à l’attirer, Mick partit aider sa sœur dans la cuisine.

« Le voilà qui siffle encore ces notes bizarres, dit Mick à Annie. Les animaux ne semblent pas pouvoir y résister. Je ne m’étonne pas que Claude tienne solidement Dago par le collier !

— J’espère qu’elle ne va pas nous faire la tête, dit Annie. Bien sûr, Edmond se conduit quelquefois de façon idiote, il est agaçant au possible, mais au fond il n’est pas méchant. Tu ne trouves pas ?

— Je pense qu’il est mauvais comme la gale, répliqua Mick en coupant les tomates en tranches. Si j’étais un chien, je n’irais pas me frotter contre lui, je le mordrais ! Est-ce qu’il y a assez de tomates ?

— Oh ! oui, répondit sa sœur. Combien de kilos de tomates allons-nous manger, à ton avis ? Tiens, ouvre cette boîte de sardines. C’est une besogne que je déteste parce que je me blesse presque toujours.

— Alors, ne t’y attaque plus jamais ! déclara Mick d’un ton solennel. À partir d’aujourd’hui, je me nomme « ouvreur de boîtes » officiel !… Ma vieille Annie, heureusement que tu es là ! Tu prends tout sur tes épaules et nous en profitons. Claude devrait quand même t’aider davantage; il faudra que je lui en parle.

— Non, surtout pas ! protesta Annie, effrayée. J’aime bien travailler seule. Claude ne ferait que casser la vaisselle. Malgré sa bonne volonté, elle est aussi maladroite qu’un garçon lorsqu’il s’agit de laver les assiettes ou de les ranger.

— Tu penses que les garçons sont maladroits ! fit Mick en arborant un air offensé. M’as-tu déjà vu casser quelque chose ? Je suis aussi habile qu’une fille ! »

Hélas ! Il n’avait pas terminé ces mots que le verre qu’il tenait glissa de sa main et se brisa sur le carrelage. Annie le regarda et partit d’un éclat de rire ravi.

« Maladroit, maladroit ! chantonna-t-elle. Tu ne peux pas prendre un verre sans le laisser tomber ! Ecoute, emporte le plateau dehors et, surtout, tiens-le bien ! »

Le repas fut dévoré. Qu’il était agréable de rester assis sur la falaise en observant, au loin les quelques barques qui naviguaient dans le port ! Par ce temps clair, les enfants pouvaient contempler à loisir l’île aux Quatre-Vents. Les pêcheurs prenaient garde, semblait-il, de ne pas l’approcher, la contournant même à distance lorsqu’elle se trouvait sur leur chemin.

« Là-bas, des blaireaux doivent se promener dans la forêt, remarqua soudain Edmond. J’aimerais bien en voir un de près !

— Tu es sûrement le seul à le désirer, dit Claude. Ils sentent mauvais ! Dieu merci, il n’y en a pas ici. Tu ne pourras pas en appeler avec ton pipeau.

— Edmond, fais venir un petit lapin, demanda Annie. Est-ce qu’il approcherait si nous ne bougions pas ?

— Je le crois », répondit Edmond en plongeant la main dans sa poche droite.

L’air inquiet, il fouilla dans l’autre. Il se leva d’un mouvement brusque, vida ses poches. Le visage bouleversé, il regarda ses compagnons.

« Je ne l’ai plus, murmura-t-il. J’ai perdu mon pipeau. Jamais je n’en découvrirai un comme celui-ci, jamais ! »

Edmond parut sur le point de fondre en larmes. Il se mit à chercher de tous côtés, et chacun participait à ses efforts. Seule, Claude demeurait assise, ne se souciant pas du drame. Mick, après lui avoir jeté un coup d’œil, fronça les sourcils.

Elle paraissait contente de la perte du précieux instrument. Comme elle devait détester le pauvre Edmond ! Evidemment, il faisait rarement preuve d’amabilité; pourtant, il était tellement malheureux maintenant qu’il devenait impossible de ne pas se sentir ému de son chagrin.

Claude rassembla assiettes et verres et les porta dans la chaumière. Annie la rejoignit quelques instants plus tard.

« J’ai de la peine pour Edmond, dit-elle. Et toi ?

— Non, répondit brièvement sa cousine. Tant pis pour lui ! J’espère qu’il ne retrouvera pas son pipeau… Cela lui apprendra à essayer de me prendre Dago !

— Que tu es bête ! s’écria Annie, choquée. Il le fait pour rire ! Il ne faut pas prendre ses taquineries au sérieux; tu sais bien que Dago t’aime mieux que n’importe qui et qu’il te préférera toujours ! Dago t’appartient et rien ni personne ne pourra le détacher de toi… C’est pour s’amuser qu’Edmond l’attire, tu le sais bien !

— Oui, fit Claude d’une voix tremblante, mais Dago lui obéit. Et il ne le devrait pas !

— Je crois qu’il ne peut pas s’en empêcher. Edmond possède un pouvoir singulier sur les animaux. Quant à son pipeau, il produit une sorte d’appel magique.

— Alors, je suis contente qu’il soit perdu ! s’exclama Claude. Contente, contente, contente ! ! !

— Tu es donc idiote et méchante », conclut Annie en sortant.

Elle se rendait compte qu’il était inutile de raisonner sa cousine lorsqu’elle se complaisait dans cet état d’esprit. En marchant, elle se posa des questions qui la tourmentèrent : Claude savait-elle où était le pipeau ? L’aurait-elle par hasard découvert, puis dissimulé ou même cassé ? Non ! S’il arrivait parfois à Claude de manifester son mauvais caractère, elle ne connaissait pas la mesquinerie. Et combien il serait mesquin de détruire le pipeau insolite aux trilles ensorcelants !

Annie se dirigea vers les garçons en se promettant d’essayer de consoler Edmond; mais il n’était plus là.

« Où est-il ? demanda-t-elle.

— Il cherche son pipeau, répondit Mick. Je crois qu’il a vraiment beaucoup de chagrin, qu’il est bouleversé. Il nous a annoncé qu’il allait retourner à la ferme et qu’il referait tout le chemin parcouru ce matin. S’il réussit à retrouver le pipeau, il aura de la chance !

— Pauvre Edmond ! fit Annie, compatissante. S’il m’avait attendue, je l’aurais accompagné… Est-ce qu’il ne lui sera plus possible d’appeler les bêtes sauvages ?

— Je ne sais pas, dit Mick. Euh… Claude n’a pas une idée au sujet du pipeau ? C’est peut-être méchant à dire, mais elle aurait pu le voir et le garder pour jouer un tour à Edmond.

— Je ne crois pas, affirma Annie. La plaisanterie serait trop mauvaise… François, que comptes-tu faire, cet après-midi ? D’après ta figure, tu vas dormir !

— Oui, approuva François. Je reste étendu ici, au soleil, jusqu’à trois heures. Ensuite, j’irai me promener sur le port et je me baignerai peut-être.

— Moi aussi, fit Mick en bâillant. Il fait tellement beau qu’on se croirait au mois de juillet ! Que je me sens bien ! J’ai sommeil… À bientôt ! Je dooors… »