CHAPITRE XVI
Une étrange randonnée sous terre.

Il faisait très sombre dans le tunnel souterrain. Les torches, qui lançaient leurs rayons lumineux sur les parois de pierre, étaient indispensables. Comme François l’avait indiqué à ses compagnons, un ruisseau serpentait au milieu du passage. Il lui avait donc fallu des siècles pour parvenir à se creuser cette voie dans le rocher. « L’eau vient probablement de la surface des falaises, remarqua François à voix basse en marchant avec précaution sur la corniche accidentée. Faites attention : on pourrait glisser facilement sur ces rebords !
— Oh ! » fit soudain Edmond qui confirma la prédiction de François en plongeant, bien malgré lui, un pied dans le courant glacé.
L’écho s’empara aussitôt de son « Oooh ooooh oooooh ».
La brève exclamation du pauvre garçon se transformait en tourbillons de « oooh » qui roulaient et tournaient autour des enfants. Aucun ne parut apprécier ce phénomène insolite. Annie se serra contre son frère aîné qui lui donna une bourrade réconfortante.
« Excusez-moi d’avoir crié, dit Edmond d’un ton contraint, cela m’a échappé.
— … chappé…pé…pé… », répondit l’écho. Claude ne put s’empêcher d’émettre un petit rire qui se répercuta cinq ou six fois.
« Maintenant, il faut vraiment nous taire, recommanda François dans un chuchotement. J’ai l’impression que nous arrivons à une grande ouverture : je sens dans la figure un fort courant d’air. »
Les autres aussi s’en rendaient compte; ils fermaient presque les yeux pour le supporter. Ils continuèrent à grimper la pente raide en essayant d’éviter les éclaboussures du cours d’eau qui faisait entendre un joyeux clapotis et brillait à la lueur des lampes.
François se demandait comment on pouvait transporter des caisses dans le souterrain abrupt et étroit :
« Il est peut-être assez large, pensa-t-il, mais tout juste ! Surtout dans les tournants… En débouchant de l’un d’eux, j’espère que nous n’allons pas nous trouver nez à nez avec un déménageur !… Ma parole, ce n’est plus un courant d’air, mais du vent ! Nous devrions bientôt parvenir à une issue. »
La voix étouffée d’Annie le tira de ses suppositions.
« François, nous avons déjà parcouru un bon bout de chemin. Est-ce que nous ne nous dirigeons pas vers la maison de pierre ?
— Oui, je le crois, répondit-il en s’arrêtant pour réfléchir. Dis donc, si ce passage nous conduisait aux caves ! Un vieux château a toujours de vastes caves avec, sans doute, plusieurs cachots pour garder les prisonniers. Attends ! Nous avons laissé les falaises derrière nous — et… Oui, à mon avis, nous approchons du château !
— Alors, il est possible que le mur du puits descende à côté de ses fondations ! » s’écria Mick d’un ton trop sonore.
L’écho fit sursauter garçons et filles. François apostropha son frère :
« Tu ne pourrais pas parler plus bas ? En tout cas, tu dois avoir raison. Cela ne m’était pas venu à l’esprit ! Le château ne se trouve pas loin du puits, et d’immenses caves s’étendent certainement sous terre.
— Le mur du puits est très épais, poursuivit Mick. Je parie que je voyais l’une des caves par la drôle de petite porte ! »
L’aventure prenait un tour de plus en plus intéressant. Les jeunes explorateurs se remirent en marche dans le passage interminable qui, cependant, grimpait beaucoup moins et s’élargissait, rendant le cheminement plus facile.
« Je pense que cette partie du tunnel a été construite, remarqua François dans un chuchotement en se retournant vers ses compagnons. Derrière nous, sous les rochers, nous avons suivi un souterrain naturel, difficile à monter; ici, ce n’est plus pareil. Regardez ces vieilles briques : elles servent à renforcer les parois.
— On a donc trouvé le passage secret qui va du château à la mer ! s’écria Mick qui en oublia presque de parler à voix basse. Comme c’est passionnant ! »
La découverte enthousiasma toute la petite troupe, sauf Dagobert qui ne comprenait pas pourquoi les enfants s’enfonçaient dans ce lieu obscur.
Le courant d’air froid était de plus en plus violent.
« Nous approchons de l’ouverture, dit François. Taisons-nous ! »
Pendant que chacun avançait en silence, Annie sentit son cœur battre à coups précipités. Où arriverait-on ? Soudain, François poussa une exclamation sourde :
« Une grille de fer ! »
Ses compagnons se pressèrent aussitôt derrière lui. Ils aperçurent une porte solide formée de barreaux entrecroisés. Dans le vent glacé qui s’en échappait, ils frissonnèrent malgré les chandails.
D’une main tremblante d’émotion, François dirigea devant lui le faisceau de sa torche. Le rayon lumineux se promena sur les murs d’une petite grotte et, au fond, apparut une porte cloutée, grande ouverte, qui permettait au courant d’air de s’engouffrer dans le souterrain.
« C’est une cave, ou plutôt un cachot, précisa François. Je me demande si la grille est verrouillée. »
Quand il la secoua, elle s’ouvrit avec une facilité déconcertante, comme si on venait de la graisser. Le garçon fit un pas en avant sous le souffle froid.
« Dire qu’il fait bon dehors ! soupira-t-il.
— Tiens ! Il y a un crampon fixé au mur, remarqua Mick en examinant le crochet métallique scellé dans la pierre. On y attachait peut-être les prisonniers.
— Comment les gens pouvaient-ils être aussi cruels ? interrogea Annie d’une voix horrifiée, tandis que sa vive imagination lui représentait les malheureux enchaînés là, ne se nourrissant que de pain et d’eau, sans chaleur, sans autre lit que le sol dur. J’espère que quelques-uns ont réussi à s’enfuir vers la mer ! reprit-elle.
— Cela m’étonnerait ! répliqua Mick.
— Mais c’est terrible ! chuchota Annie. J’ai l’impression d’entendre des plaintes. Quel endroit sinistre : partons !
— Moi non plus, je ne l’aime pas », fit Claude. Après avoir traversé le cachot, François franchit la porte et se trouva dans un couloir pavé. D’autres cellules s’ouvraient sur le passage étroit.
« Ce sont bien les oubliettes du château, affirma-t-il en revenant vers ses compagnons. Je suppose que les caves ne sont pas loin. On devait y emmagasiner des provisions et du vin. Venez, continuons d’explorer les lieux. Comme on n’entend pas un bruit, il n’y a sans doute personne. »
En suivant François, tous jetèrent un coup d’œil aux cachots humides, froids et nus où avaient peut-être souffert, bien des années auparavant, de pauvres prisonniers.
Arrivés au bout du couloir, les enfants virent une seconde grille, ouverte elle aussi. Une fois la porte passée, ils pénétrèrent dans une immense cave qu’encombraient de vieilles boîtes, des coffres qui faisaient les délices des vers, des chaises cassées. Malgré la circulation active de l’air, une odeur de renfermé s’en dégageait.
Cinq marches conduisirent garçons et filles devant une grande porte munie d’un gros verrou.
« Il est heureusement de notre côté », remarqua François en le tirant.
Il s’attendait à le trouver dur et rouillé; il fut d’autant plus surpris de son glissement souple.
« Il n’y a pas longtemps qu’il a été huilé, constata-t-il, et que quelqu’un est passé par là ! Il est même possible que des gens ne soient pas loin d’ici. Ne faisons pas de bruit ! »
Annie ne se sentit pas tellement rassurée.
« Fais attention, François. Si on nous a entendus, nous allons peut-être tomber dans un guet-apens ! Et…
— Ne t’inquiète pas, répondit son frère. Dago nous avertirait au moindre son suspect. »
Ces paroles à peine prononcées, Dagobert poussa un grognement, un grognement furieux et étonné qui fit tressaillir les enfants. Ils s’immobilisèrent en retenant leur respiration.
Mick se retourna pour observer Dago qui aboyait de nouveau et qui, tête baissée, examinait quelque chose sur le sol. Le garçon déplaça sa torche et se mit à rire.
« Tout va bien, annonça-t-il. N’ayez pas peur : regardez ! »
Un gros crapaud fixait sur les intrus son regard tranquille. Puis, il s’éloigna vers une tache humide, dans un renfoncement du mur.
Je n’en ai jamais vu d’aussi gros ! murmura Annie. Il doit avoir au moins cent ans ! »
Paraissant défier le pauvre Dagobert, la bête se blottit dans son coin.
« Viens, Dago ! chuchota Mick. Les crapauds ne sont pas méchants. »
Pendant ce temps, François franchissait la porte, en haut des marches. Une exclamation sonore lui échappa. Effrayés, les autres se précipitèrent à sa suite en se demandant ce qui le bouleversait ainsi.
« Voilà où nous sommes arrivés ! dit-il en éclairant le lieu obscur. Avez-vous déjà admiré des merveilles comme celles-ci ? »