CHAPITRE VII
Les jumeaux s’apprivoisent

LES jumeaux, Daniel et Danièle, avaient déjeuné depuis longtemps. Ils arrivèrent dans la cuisine, Friquet sur leurs talons ; leurs sourcils se froncèrent quand ils virent les quatre encore assis à table. Claude racontait son entrevue avec Junior. Annie riait aux larmes.
« Si tu avais vu sa tête quand je lui ai jeté le plateau sur les genoux, disait Claude. Du café a giclé sur son bras. Il a voulu me frapper mais Dagobert a sauté sur le lit et l’a traîné par terre.
Quelle peur il a eue ! Les yeux lui sortaient de la tête.
— Ce n’est pas étonnant qu’il ait décidé de descendre pour déjeuner, dit François. Il avait peur que tu ne recommences la même cérémonie tous les matins. »
Les Daniels écoutaient, cloués au sol par l’étonnement. Ils échangèrent un regard en hochant la tête. Puis ils s’approchèrent de la table ; pour la première fois, un seul des deux prit la parole. Personne ne savait si c’était Daniel ou Danièle, car ils se ressemblaient trop pour qu’on pût les distinguer.
« Que s’est-il passé ? demanda l’enfant à Claude. Pourquoi avez-vous monté le plateau de Junior ?
— Parce que nous sommes indignés du sans-gêne de Junior à l’égard de votre mère, répondit Claude. Un garçon qui déjeune au lit, quelle honte !
— Claude s’est chargée de le servir elle-même ; elle lui a donné une bonne leçon ; je crois que désormais il n’aura plus envie de déranger Mme Bonnard à tout propos, dit Michel. J’ai eu l’idiotie de parier que Claude n’oserait pas mettre son projet à exécution ; elle a gagné mon beau couteau de poche. »
Claude exhiba fièrement le canif. Les jumeaux partirent d’un éclat de rire ; les autres furent ébahis par cet accès de gaieté auquel ils ne s’attendaient pas.
« Ça, alors ! s’écria François. Je vous croyais incapables de rire. Vous avez l’air si méprisant et si morose. Puisque vous daignez descendre de vos grands chevaux, je vais vous confier un secret : nous avons la plus grande admiration pour votre mère ; au lieu de lui donner du travail, nous l’aiderons autant que nous le pourrons. Compris ? »
Les deux jumeaux arboraient maintenant un large sourire. Ils parlèrent l’un après l’autre d’un ton amical ; les deux automates se transformaient en enfants gais, francs et sympathiques.
« Nous détestons Junior, dit l’un d’eux. Il prend maman pour une esclave ; il sonne ou l’appelle à grands cris sans se soucier de la déranger ou de la fatiguer.
— Son père en fait autant, renchérit l’autre jumeau. Il a toujours besoin de quelque chose ; maman court de tous les côtés pour le satisfaire. Pourquoi ne va-t-il pas à l’hôtel ?
— Parce que les objets anciens que nous possédons lui font envie ; il veut les acheter, expliqua le premier. Je sais que maman lui en a déjà cédé quelques-uns… Elle a tellement besoin d’argent ; la vie est si chère ; nous grandissons si vite que nous avons tout le temps besoin de souliers et de vêtements.
— Je suis ravi de vous entendre parler comme tout le monde, dit François en leur donnant une petite tape dans le dos. Maintenant, je pense que vous allez vous présenter, Je sais que l’un de vous est un garçon et l’autre une fille, mais vous êtes absolument pareils ; vous pourriez être deux garçons. »
Les jumeaux eurent un sourire malicieux.
« Ne le répétez pas à Junior, dit l’un d’eux. Vous pourrez toujours me distinguer à cette cicatrice sur ma main. Moi, je suis Daniel-garçon. »
Les quatre regardèrent la cicatrice qui barrait la main du jeune garçon.
« Je m’étais blessé sur un fil de fer barbelé, reprit-il. Voilà, vous avez le moyen de nous reconnaître. Maintenant, racontez-nous le déjeuner de Junior du commencement à la fin. Cette brave Claude ! Elle ressemble à un garçon, comme ma sœur. »
Les jumeaux, si désagréables au début, étaient tout à fait apprivoisés. Les quatre s’en réjouissaient ; quand Mme Bonnard revint dans la cuisine pour débarrasser la table, elle fut tout étonnée de trouver ses enfants en train de bavarder gaiement avec ses jeunes pensionnaires. Un sourire de bonheur illumina son visage.
« Maman, Junior ne déjeunera plus au lit, annonça Daniel au comble de l’allégresse. Tu veux savoir pourquoi ? »
Il fallut de nouveau raconter toute l’histoire. Claude devint rouge comme une pivoine. Mme Bonnard la gronderait peut-être. Mais non. La fermière rejeta la tête en arrière et rit de bon cœur.
« Que c’est bon de rire, dit-elle. J’espère que Junior ne se plaindra pas à son père ; s’ils partaient tout de suite, je serais bien ennuyée. Aussi encombrants qu’ils soient, leur argent me fait plaisir. Je vais débarrasser la table.
— Non, non, c’est notre travail, protesta Annie. N’est-ce pas, les jumeaux ?
— Oui, dirent les Daniels, retrouvant leur vieille habitude de parler ensemble. Nous sommes tous amis maintenant, maman ; ils sont presque de la famille.
— Alors je vais donner à manger à mes poules si vous n’avez pas besoin de moi, dit Mme Bonnard.
— Nous laverons la vaisselle, promit Claude.
— Vous aimeriez faire un tour dans notre vieille Ford ? demanda Daniel. Il faut que vous connaissiez la région. Je crois que Roger s’en servira ce matin. Si je le lui demande, il vous prendra.
— Nous serions bien contents, dit François. À quelle heure ?
— Dans une demi-heure, dit Daniel. Je vais me mettre à la recherche de Roger ; quand vous entendrez klaxonner, venez. Roger ne parle pas beaucoup mais, si vous lui êtes sympathiques, il se déridera.
— Très bien, dit François. Que pouvons-nous faire, Michel et moi, pendant que les filles mettent de l’ordre ici ?
— Il y a toujours du travail dans une ferme, dit Daniel. Venez au poulailler ; nous y clouons des planches, ma sœur et moi, pour empêcher la pluie de mouiller l’intérieur. »
François et Michel, Dagobert sur leurs talons, accompagnèrent les jumeaux aussi gais et aussi souriants qu’ils avaient été sombres et hostiles. Quel agréable changement !
« Je me félicite d’avoir porté le déjeuner de Junior, déclara Claude en pliant la nappe. C’était ce qu’il fallait pour gagner le cœur des jumeaux. Annie, je crois que Junior arrive. »
Elle se cacha dans l’angle que formaient le mur et le buffet pendant qu’Annie rangeait les chaises autour de la table. Junior entra avec précaution et jeta un regard autour de lui. Il parut soulagé de voir simplement Annie. Il la jugeait inoffensive.
« Où est le chien ? demanda-t-il.
— Quel chien ? interrogea Annie de son ton le plus innocent. Friquet ?
— Non. L’autre, le gros ! Et le garçon à qui il appartient, dit Junior.
— Claude ? répondit Annie, amusée parce que Junior prenait Claude pour un garçon. Regardez là-bas. »
Claude sortit de sa cachette. Junior, en l’apercevant, poussa un cri de terreur et s’enfuit. Claude éclata de rire.
« Il ne nous donnera plus beaucoup de peine, dit-elle. J’espère qu’il ne se plaindra pas trop à son père. »
Au bout d’un moment, un klaxon retentit au-dehors.
« La Ford ! dit Claude. Par bonheur, nous avons fini de laver la vaisselle. Suspends les torchons pour qu’ils sèchent, Annie. Je vais ranger les assiettes dans le buffet. »
Quelques minutes plus tard, elles quittaient la cuisine pour se précipiter, dans la cour. La Ford était vieille, très sale, un peu de guingois. François et Michel appelèrent les filles à grands cris.
« Dépêchez-vous ! Vous n’avez pas entendu le klaxon ? »
Les filles coururent vers la voiture. Roger était au volant. Il les accueillit d’un signe de tête. Dagobert se jeta sur Claude comme s’il ne l’avait pas vue depuis un an et faillit la renverser.
« Dago, ne fais pas l’idiot dit Claude ! Tu m’as salie avec tes pattes boueuses. Où sont les jumeaux ? Ils ne viennent pas ?
— Non, dit Roger. Ils sont occupés. »
Ils montèrent. La Ford allait démarrer quand un autre amateur de promenades fit son apparition.
« Attendez-moi ! Je viens. Attendez-moi ! »

Junior accourait avec son assurance habituelle.
« Descends, Dagobert, saute-lui dessus », ordonna Claude à voix basse.
Sans se le faire dire deux fois, Dagobert s’élança vers Junior. Le jeune garçon poussa un cri, fit demi-tour et s’enfuit de toute la vitesse de ses jambes.
« Nous voilà débarrassés de lui, dit Michel satisfait. Regardez Dagobert : il rit de tout son cœur. Tu aimes bien faire ces petites farces-là, n’est-ce pas, Dago ? »
On aurait dit, en effet, que Dagobert riait ; ses babines étaient retroussées sur ses dents, sa langue pendait, ses bons yeux brillaient. Il remonta dans la voiture.
« C’est un chien intelligent », dit Roger.
Puis il mit la Ford en marche.
Que de cahots ! Quel bruit de vieille ferraille ! Les chemins étaient pleins d’ornières ; la vieille Ford branlante geignait, grinçait, oscillait, prête, semblait-il, à chaque instant, à verser ses occupants dans le fossé.
Annie n’était pas rassurée, mais ses frères et cousine avaient l’air heureux comme des rois.
« Vous allez voir les terres qui appartenaient autrefois aux Bonnard, dit Roger en s’arrêtant au sommet d’une petite colline. C’étaient jadis les propriétaires les plus riches de la région ; mais ils ont eu des revers ; ils ont été obligés de vendre la plupart de leurs champs au temps de l’arrière-grand-père ; maintenant, s’ils n’avaient pas le lait de leurs vaches, je ne sais pas de quoi ils vivraient. Ça coûte cher à entretenir, les bâtiments d’une grande ferme. Il y a toujours une toiture à réparer ; quand on a fini d’un côté, il faut recommencer de l’autre. »
Roger poussa un soupir, et les enfants comprirent que c’était un fidèle ami des Bonnard.