CHAPITRE IX
 
Une page d’histoire

 

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ANNIE et Claude écoutaient parler l’antiquaire comme si elles étaient hypnotisées. Debout derrière le comptoir de cette boutique obscure, entouré par des objets encore plus vieux que lui, ce petit vieillard voûté avait un tel air d’autorité ; son crâne était presque chauve ; des rides profondes sillonnaient son visage ; ses lourdes paupières cachaient à demi ses yeux.

Un descendant des Francville qui habitaient jadis un château ! Que c’était intéressant !

« C’est pour cela que vous vous appelez Francville ? demanda Annie. Comment était le château ? Nous en avons entendu parler aujourd’hui pour la première fois. Nous ne savons même pas à quel endroit il s’élevait. Je n’ai pas vu une seule ruine ; pourtant nous avons fait une longue promenade ce matin.

— Non, bien sûr, dit M. Francville. Il a été complètement brûlé voilà des siècles ; les gens ont pris les vieilles pierres pour construire leurs maisons. Cela se passait il y a si longtemps.

— En quelle année ? demanda Claude.

— Voyons. Il a été brûlé vers 1106… au XIIe siècle, dit M. Francville. À l’époque où le roi d’Angleterre Henri Ier se battait contre son frère Robert Courte-Heuse pour s’assurer la possession de la Normandie. Dans vos écoles, on ne vous apprend sans doute plus ces choses-là.

— Bien sûr que si ! protesta Claude avec conviction. Nous savons même qu’Henri Ier, vainqueur de la bataille de Tinchebray, a fait prisonnier Robert Courte-Heuse.

— Je vous félicite de connaître si bien votre histoire de France, dit M. Francville. Eh bien, c’était un château normand. Regardez cette gravure. »

Il leur montra la copie d’une estampe qui représentait un édifice du XIIe siècle.

« Oui, c’est un château de style normand, dit Claude. Le château de Francville était comme celui-là ?

— J’ai un vieux dessin, dit le vieillard. Je le chercherai pour vous le montrer. Le château n’était pas très grand mais très beau. Les détails d’architecture ne vous intéressent sans doute pas. J’ignore comment il a été brûlé ; les historiens locaux ne sont pas d’accord à ce sujet. D’après la légende, il a été attaqué une nuit par les Anglais. Des soldats de la petite garnison, vendus à l’ennemi, y ont mis le feu… Pendant que les habitants combattaient l’incendie, les Anglais sont entrés et ont massacré presque tout le monde.

— Le château n’a plus été habitable, j’imagine, remarqua Annie. Mais c’est étrange qu’on n’en voit plus une seule pierre.

— C’est ce qui vous trompe ! riposta M. Francville d’un ton triomphant. Il y a des pierres du château un peu partout dans la ferme. Mais nous savons seuls où elles se trouvent, le grand-père et moi. Un mur… Un puits… Mais je ne vous révélerai pas où ils sont. C’est un secret. Vous le répéteriez aux Américains qui veulent acheter tous nos trésors.

— Jamais de la vie ! Nous vous en donnons notre parole ! » s’écrièrent les deux filles à la fois.

Dagobert frappa le sol avec sa queue comme pour approuver.

« Le grand-père vous montrera peut-être quelques-unes de ces vieilles pierres, reprit M. Francville. Mais j’en doute… j’en doute fort ! Vous pouvez tout de même admirer une très belle chose à la .ferme… Tout le monde la connaît, ce n’est pas un mystère. Avez-vous remarqué la vieille porte de la cuisine qui s’ouvre sur le corridor ?

— Oui. La porte de chêne avec des ferrures ouvragées, dit aussitôt Annie. C’est la grande mode maintenant. Elle n’est pas vraiment ancienne ? »

M. Francville mit sa tête dans ses mains et gémit comme s’il souffrait.

« La grande mode ! La grande mode ! Qu’est-ce qu’on inventera encore ? Vous n’allez pas confondre cette belle porte ancienne avec les horribles imitations que l’on voit dans les maisons modernes ? Quelle drôle d’époque nous vivons ! Vous n’avez pas deviné que cette porte était vieille de plusieurs siècles, qu’elle était autrefois dans un château ? Vous ne distinguez pas le vrai du faux ?

— Je ne l’ai pas très bien regardée, dit Annie un peu déconcertée. Nous sommes arrivés hier seulement et je n’ai pas fait attention.

—Les gens ne savent plus se servir de leurs yeux, dit M. Francville. Regardez cette porte, tâtez-la, examinez le grand marteau. Imaginez nos ancêtres à qui elle appartenait il y a des siècles ! »

Claude soupira. Cette conversation ne l’intéressait guère. Une idée lui vint brusquement à l’esprit.

« Monsieur Francville, puisque le château était en pierre, comment a-t-il été détruit complètement ? demanda-t-elle. Que s’est-il passé ?

— Je n’ai pas pu le découvrir, répondit tristement M. Francville. J’ai fait des recherches dans toutes les bibliothèques du pays, j’ai consulté des manuscrits de cette époque… J’ai examiné les vieux registres de l’église de Francville. Autant que j’en puisse juger, le château a été assiégé et, ainsi que je vous l’ai dit, des traîtres y ont mis le feu. Les planchers se sont effondrés, le château a brûlé de fond en comble. Les grands murs se sont écroulés ; la famille de Francville s’est enfuie. Le baron a été tué, mais sa femme a pu cacher les enfants, dans la vieille chapelle, paraît-il, près des granges. Elle leur a fait prendre peut-être un passage souterrain qui conduisait au lieu saint.

— Une vieille chapelle… Elle est encore debout ? interrogea Annie. Ou bien a-t-elle brûlé aussi ?

— Elle existe encore, dit M. Francville. Le vieux grand-père vous la montrera. On y met des sacs de céréales maintenant. C’est triste, triste. Mais, ne l’oubliez pas, elle est encore pleine de prières ! »

Claude et Annie le regardèrent, se demandant ce qu’il voulait dire. N’avait-il pas le cerveau un peu dérangé ? La tête penchée, il garda le silence un moment, puis il leva les yeux.

« La légende a brodé sur ces événements vieux de plus de huit cents ans, mais le fond est vrai. Moi, j’ai une théorie…

— Laquelle ? demandèrent Claude et Annie.

— Le château avait des oubliettes et des caves, expliqua l’antiquaire. Le feu a dévoré le bois, les pierres se sont écroulées. Mais les souterrains n’ont pas été détruits. Ils existent encore, du moins j’en suis persuadé depuis des années. Mais ce qui était dans les caves, l’y trouverait-on encore ? »

Il parlait d’une voix grave qui effraya un peu ses jeunes interlocutrices. Claude reprit vite son sang-froid.

« Pourquoi ces souterrains n’ont-ils jamais été explorés ? demanda-t-elle. Quelqu’un aurait dû y penser.

— Quand les murs se sont abattus, toutes les entrées des caves ont été bloquées par d’énormes pierres, dit M, Francville. Les paysans et les fermiers n’ont pas pu les déplacer. Peut-être avaient-ils peur aussi. Ils les ont laissées pendant des années jusqu’au moment où le vent et les intempéries les ont disjointes. Alors on les a prises pour bâtir des murs et des margelles de puits. À ce moment-là, tout le monde avait oublié l’existence des souterrains. Des siècles sans doute s’étaient écoulés depuis l’incendie. »

Il se plongea dans ses réflexions ; Claude et Annie attendirent poliment qu’il se remît à parler. « Oui… tout le monde avait oublié… On n’y pensait plus. Lorsque je me réveille la nuit, je me demande ce qu’il y a sous terre. Des ossements de prisonniers ? Des coffres pleins d’argent ? Des bijoux cachés par la châtelaine ? Pendant des heures Je rumine ces pensées. »

Annie était mal à l’aise. Pauvre vieux ! Il vivait dans le passé. Son imagination avait inventé toute une histoire qui, certainement, ne reposait sur aucune réalité. Elle le plaignait sincèrement. En même temps elle avait grande envie d’examiner l’emplacement de l’ancien château. Selon toutes probabilités, il était recouvert d’herbes, d’orties, de coquelicots qui dansaient dans le vent. Rien n’indiquait que là, jadis, s’élevait un édifice orgueilleux avec des tours qui se détachaient sur le ciel, des créneaux où flottaient des étendards. Elle croyait entendre les cris des combattants, le galop des chevaux, le sifflement des flèches. Avec un effort, elle sortit de sa rêverie.

« M. Henning connaît-il ces événements anciens ? demanda-t-elle.

— Pas tous… Seulement les bribes qu’il a entendues dans le village, répondit l’antiquaire. À chaque instant, il vient me harceler. Il voudrait faire venir des ouvriers et creuser partout. J’en suis sûr, il achèterait tous les champs environnants pour arriver à l’emplacement du château… s’il savait que les souterrains contiennent des objets de valeur. Ne répétez pas ce que je vous ai raconté.

J’ai trop parlé. Je parle toujours trop quand je suis sous le coup d’une violente émotion. Dire que mes ancêtres habitaient autrefois le château de Francville !… Moi je ne suis qu’un pauvre vieux dans un magasin d’antiquités où je ne vois presque jamais de clients…

— Nous sommes des clientes ! protesta Annie. Je voudrais acheter des chandeliers de cuivre, mais je reviendrai une autre fois. Vous êtes fatigué maintenant Vous devriez vous reposer un peu. »

Elles sortirent presque sur la pointe des pieds.

« Ma parole, dit Claude, il me tarde de raconter cela aux garçons. Quelle histoire ! Elle avait l’air vraie, n’est-ce pas, Annie ? Il faut que nous cherchions l’emplacement de ce vieux château. Qui sait ce que nous trouverons ? Viens… Retournons vite à la ferme ! »