CHAPITRE V
 
La soirée à la ferme

img14.png

LEUR travail fini, Claude et Annie allèrent retrouver les garçons dans l’étable. Elles admirèrent les belles vaches tachetées de roux qui chassaient les mouches avec leur queue. Des grands seaux pleins de lait leur apprirent que la traite était terminée ; les jumeaux se disposaient à reconduire les bêtes dans un pré.

« Ça a bien marché ? demanda Annie.

— Très bien ; nous avons ri comme des fous, dit Michel. Mais j’ai eu plus de succès que François ; je chantais tout le temps ; les vaches aiment la musique.

— Ne fais donc pas l’idiot ! s’écria Claude. Tu as parlé au fermier ?

— Oui. Demain il nous fera faire un tour dans sa vieille Ford, répondit Michel avec satisfaction. Nous pourrons aussi monter sur le tracteur si Roger, l’ouvrier agricole, nous le permet. Roger, paraît-il, ne veut à aucun prix de Junior. Je ne sais pas s’il sera plus accommodant pour nous.

— Nous verrons, dit Claude. Junior a besoin d’une bonne leçon. Nous la lui donnerons tôt ou tard, Dago et moi.

— Nous vous applaudirons de bon cœur, déclara François. Mais prenons patience le plus possible. Mme Bonnard est si douce et si dévouée ! Il ne faut pas lui faire de peine ; si les deux Américains partaient, ce serait pour elle une grosse perte d’argent.

— Tu as raison, François, dit Claude. Mais Dagobert n’entre pas dans ces considérations. Il meurt d’envie de se jeter sur Junior.

— Comme je le comprends ! dit Michel en caressant la bonne tête de Dagobert. Quelle heure est-il ? Avons-nous le temps de nous promener ?

— Pas loin, répliqua François. Nous avons gravi tant de collines ce matin à bicyclette que j’ai les jambes toutes raides. Je suis incapable d’entreprendre une longue marche. »

Les autres furent du même avis ; ils se contentèrent de faire le tour des constructions de la ferme. Ces bâtiments étaient très vieux et quelques-uns menaçaient ruine. Les toits étaient recouverts d’ardoises d’un gris tendre qu’envahissaient le lichen et la mousse.

« Que c’est joli ! » dit Claude en s’arrêtant pour contempler la toiture d’un bâtiment. « Regardez cette mousse, comme elle est verte et brillante ! Mais quel dommage… On a remplacé la moitié des vieilles ardoises par d’horribles tuiles bon marché !

— Les Bonnard les ont peut-être vendues, dit François. Les vieilles ardoises valent très cher. Certains Américains les recherchent pour couvrir leurs maisons de campagne.

— Si je possédais une ferme comme celle-ci, je ne vendrais pas la moindre ardoise, pas même un brin de mousse ! s’écria Claude indignée.

— Toi peut-être, dit Michel. Mais d’autres peuvent s’y résigner pour garder une propriété familiale qu’ils aiment. Ils préfèrent se séparer de quelques ardoises plutôt que de voir leurs murs s’écrouler faute d’argent pour les réparer.

— Je suis sûre que le vieux grand-père refuserait d’en vendre une seule si on le consultait, dit Annie. Je me demande si l’Américain a essayé d’en acheter. C’est probable. »

Après avoir marché un moment, ils découvrirent un vieux hangar rempli d’objets hétéroclites mis au rebut. Furetant de tous les côtés, François fit des trouvailles intéressantes.

« Regardez cette énorme roue, dit-il en tendant la main vers un coin sombre. Elle est presque aussi grande que moi. Les fermiers du bon vieux temps devaient fabriquer eux-mêmes leurs charrettes… Peut-être dans cette grange. Et aussi leurs outils. Voyez celui-ci… Une faucille sans doute. Quelle drôle de forme ! »

Ils examinèrent l’instrument qui, vieux de deux ou trois siècles, paraissait encore tout neuf. François le soupesa et le trouva très lourd.

« Au bout de dix minutes, j’aurais mal au bras, déclara-t-il. Mais je parie que le vieux grand-père, dans sa jeunesse, aurait pu couper des épis de blé toute une journée avec cette faucille sans être fatigué. Il était sûrement fort comme un Turc.

— Rappelle-toi ce que la petite Ginette de la boulangerie nous a dit, ajouta Annie. Elle prétend qu’il a maîtrisé un taureau furieux. Nous lui demanderons de nous en parler. Il sera sûrement content de raconter ses prouesses.

— C’est un vieillard comme on en voit peu, dit François. Il me plaît beaucoup, malgré ses cris et ses fureurs. Venez, il se fait tard. Nous ne savons pas à quelle heure le dîner est servi. Je crois qu’il est temps de rentrer.

— Moi, je me suis renseignée, dit Claude. On dîne à sept heures et demie. Retournons là-bas, nous ferons un brin de toilette ; puis nous aiderons à mettre la table, Annie et moi.

— C’est cela, rentrons, dit François. Viens, Dago. Cesse de renifler dans tous les coins. Il n’y a pas de lapins ici. »

Ils reprirent le chemin de la ferme. Dans la cuisine, Mme Bonnard préparait déjà le repas. Les filles se hâtèrent de monter à leur chambre pour se laver les mains et se donner un coup de peigne.

« Nous voici, déclara Annie quand elles furent redescendues. Laissez-nous ces pommes de terre, madame Bonnard. Nous allons les peler. Nous avons fait le tour de votre propriété et fureté dans les vieux hangars.

— Ils ont besoin d’être débarrassés, dit Mme Bonnard, reposée par sa sieste. Mais le grand-père ne veut pas qu’on y touche. Il a promis à son aïeul de garder tous les vieux outils dont on ne se sert plus. Nous avons vendu quelques belles ardoises grises à un Américain, un ami de M. Henning. Grand-père a failli en devenir fou. Il a tempêté pendant toute une journée et toute une nuit ; le pauvre, si vous l’aviez vu ! Il brandissait une fourche et hurlait des menaces. Si un inconnu s’était présenté, je crois qu’il lui aurait fait passer un mauvais quart d’heure. Nous avons eu toute la peine du monde à le calmer.

— Mon Dieu ! » s’écria Annie qui se représentait la scène comme si elle y avait assisté.

Le dîner fut très gai, car M. Henning et Junior n’y parurent pas.

La conversation, ponctuée d’éclats de rire, était animée. Mais les jumeaux gardèrent le silence. Annie les considérait avec perplexité. Ne se dérideraient-ils jamais ? Elle leur sourit une ou deux fois mais ils détournèrent les yeux. Friquet était à leurs pieds. Dagobert dormait sous la table. Le grand-père et M. Bonnard n’avaient pas terminé leur travail.

« Ils profitent des dernières clartés du jour, expliqua Mme Bonnard. Il y a tant à faire dans une ferme. »

Mme Bonnard avait préparé un excellent pot-au-feu ; les enfants y firent honneur ainsi qu’à la compote de prunes accompagnée de crème fraîche. Soudain Annie bâilla.

« Excusez-moi, dit-elle. Je n’ai pas pu me retenir. Je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas garder les yeux ouverts.

— Tu m’as donné envie de bâiller aussi, dit Michel en portant la main à sa bouche. Je ne m’étonne pas que nous ayons tous sommeil. Nous nous sommes levés à l’aube ce matin, François et moi ; vous, les filles, vous avez fait un long trajet en autocar.

— Allez vous coucher tout de suite, conseilla Mme Bonnard. Vous vous lèverez sans doute de bonne heure demain matin. J’ai bien peur que les Daniels ne vous réveillent ; ils sont toujours debout à six heures ; ils ne peuvent pas rester au lit.

img15.png

— À quelle heure se lève Junior ? demanda Claude en riant. À six heures aussi ?

— Oh ! non, pas avant neuf heures ! répliqua Mme Bonnard. M. Henning descend vers onze heures… Il aime déjeuner au lit. Junior aussi.

— Quoi ? Vous portez un plateau à ce paresseux ? s’écria Michel indigné. Vous devriez le prendre par les épaules et l’obliger à descendre.

— Ils paient leur pension ; ils ont le droit d’être exigeants, dit Mme Bonnard.

— C’est moi qui servirai Junior demain matin, déclara Claude, à l’étonnement général. Dagobert et moi. Ce sera un plaisir pour nous. N’est-ce pas, Dago ? »

Dagobert fit entendre un grognement étrange.

« Il rit, expliqua Michel. Je n’en suis pas surpris. J’aimerais voir la tête de Junior quand vous entrerez dans sa chambre avec son déjeuner, Dagobert et toi.

— Tu crois que je ne le ferai pas ? demanda Claude. Qu’est-ce que tu paries ?

— Tu n’auras sûrement pas ce toupet, dit Michel. Je te parie mon canif tout neuf.

— J’accepte, dit Claude.

— Non, non, protesta Mme Bonnard. Je ne veux pas que mes hôtes se servent les uns les autres. L’escalier est très difficile à monter, surtout quand on est chargé.

— Je monterai le plateau de Junior, et même celui de M. Henning si vous voulez, dit Claude.

— Non, laisse M. Henning tranquille, dit François en jetant à Claude un regard d’avertissement. N’exagère pas, ma vieille. Contente-toi de Junior.

— Bon, bon, dit Claude, boudeuse. Les Américains ne viennent pas dîner ?

— Pas ce soir, répondit Mme Bonnard d’une voix satisfaite. Ils dînent dans une hôtellerie. Je crois qu’ils sont un peu fatigués de notre cuisine très simple. J’espère pourtant qu’ils ne rentreront pas trop tard. Grand-père aime fermer la maison de bonne heure. »

Les enfants furent contents quand la table fut débarrassée et la vaisselle en place ; ils étaient tous accablés de sommeil. Fatigués par l’air de la campagne, le long trajet accompli dans la journée, les petits travaux de la ferme, ils dormaient debout.

« Bonsoir, madame Bonnard, dirent-ils quand tout fut fini. Nous allons nous coucher. Les Daniels viennent aussi ? »

Les jumeaux daignèrent hocher la tête. Eux aussi n’en pouvaient plus. François se demanda où étaient M. Bonnard et le grand-père. Ils travaillaient encore sans doute… Il bâilla. Il savait d’avance qu’il dormirait comme une marmotte même sur la terre nue. Son.lit de camp lui paraissait le dernier mot du confort.

Tous se dispersèrent ; les jumeaux, François et Michel se rendirent dans la grange ; les filles montèrent dans leur chambre. Claude entrouvrit la porte de celle de Junior. Elle fut outrée par ce qu’elle vit. Junior ne se donnait pas la peine de ranger ses vêtements et ses objets de toilette ; de plus, il avait éparpillé sur le parquet les coquilles des noix qu’il avait mangées.

Tous furent bientôt couchés ; le matelas des filles était un peu dur mais elles s’en aperçurent à peine ; les garçons se trouvaient très bien dans leurs lits de camp. Dagobert était sur les pieds de Claude ; Friquet distribuait ses faveurs avec impartialité et partageait sa nuit entre Daniel et Danièle.

Environ deux heures plus tard, un grand vacarme retentit ; les filles se réveillèrent en sursaut, un peu effrayées. Dagobert se mit à aboyer. Claude, sur la pointe des pieds, sortit sur le palier ; elle entendit la voix bruyante du grand-père et revint auprès d’Annie.

« C’est M. Henning et Junior qui rentrent, dit-elle. Le grand-père avait fermé la porte à clef. Ils ont tambouriné à tout casser. Quel tapage !… Voici Junior qui monte ! »

En effet, Junior gravissait l’escalier en chantant à tue-tête.

« Quel fléau ! dit Claude. Attends un peu, mon petit ami. Tu seras moins fier quand je te monterai ton déjeuner demain matin ! »