CHAPITRE X
 
Cris et emportements

 

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ANNIE et Claude, avec Dagobert sur leurs talons, se mirent à la recherche des garçons ; ne les trouvant nulle part, elles finirent par y renoncer. Dans la cuisine, Mme Bonnard était en train d’écosser des pois ; elles s’assirent près d’elle pour prendre part à sa besogne.

« Vos frères donnent un coup de main pour réparer le poulailler, répondit Mme Bonnard à une question d’Annie. Les Daniels sont bien contents d’avoir de l’aide. Il y a tant de travail qu’ils ne savent plus par où commencer. Nous aurions bien besoin aussi de matériel neuf, un tracteur par exemple, mais c’est si cher ! Les granges sont en mauvais état, les poulaillers tombent en ruine.

— J’espère que les récoltes seront bonnes, dit Annie. Elles s’annoncent bien, n’est-ce pas ?

— Oui. Mais nous avons si peu de terres ! Par bonheur, les vaches sont de bonnes laitières. Je ne sais pas ce que nous ferions sans l’argent que nous rapporte le lait. Je ne devrais pas vous ennuyer avec mes difficultés ; vous venez ici pour vous reposer et vous amuser.

— Vous ne nous ennuyez pas et nous sommes bien contents de vous aider, dit Annie. Si vous ne nous le permettiez pas, nous serions très gênés. »

Claude et Annie durent attendre l’après-midi pour répéter aux garçons l’histoire que le vieux M. Francville leur avait racontée. Ils étaient au poulailler où, en compagnie des Daniels, ils maniaient gaiement les marteaux et les scies. Ravi de voir tant de monde autour de lui, Friquet, la queue frétillante, portait des morceaux de bois de l’un à l’autre ; il avait l’illusion d’être indispensable ; sa bonne volonté était si évidente que personne n’avait le courage de le détromper.

Zoé la pie était là aussi mais elle ne recevait, elle, aucun compliment. Dès qu’elle voyait un clou ou une vis, elle fonçait dessus pour s’en emparer puis prenait son vol sans prendre garde aux cris de fureur.

« Quelle peste, cette pie ! s’écria François. Elle vient de chiper le clou dont j’avais besoin. C’est la reine des voleuses ! »

Les jumeaux éclatèrent de rire. Depuis qu’ils s’étaient liés d’amitié avec les nouveaux venus, ils n’étaient plus les mêmes ; ils se montraient amusants, serviables et gais. François et Michel les admiraient ; aucun travail ne les rebutait ; ils étaient toujours prêts à rendre service à leurs parents.

« Nous étions furieux de vous voir arriver ici parce que nous pensions que vous donneriez trop de travail à maman, dit Danièle. Alors nous avons décidé d’être désagréables pour vous obliger à partir. Mais nous nous rendons compte que nous avions tort. C’est agréable d’être avec vous.

— J’espère que les filles sont de retour, dit Michel. Mme Bonnard a des kilos de pois à écosser, avec tant de bouches à nourrir ; en comptant votre grand-père, nous serons onze ou douze à table, Elle ne peut pas eu venir à bout sans aide… Oh ! Voici encore cette maudite pie ! Attention, Michel, elle va attraper cette vis. Friquet, chasse-la ! »

Le petit caniche se lança à la poursuite de la pie en aboyant à pleine voix. Zoé s’envola sur le toit du poulailler ; là, à l’abri des représailles, elle battît des ailes d’un air moqueur et insultant.

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Elle battit des ailes d’un air moqueur et insultant.

Les hôtes de la ferme se réunirent pour le déjeuner.

Le grand-père fronça les sourcils en voyant M. Henning entrer avec Junior. Le petit Américain salua Claude par une grimace. Elle lui répondit de la même façon. M. Henning, qui se tournait vers elle à ce moment, la réprimanda vertement.

« Voyons, dit-il, pourquoi déformez-vous ainsi vos traits ? C’est très grossier. De plus, vous n’êtes pas beau à voir, mon petit ami ! »

Personne ne corrigea son erreur. Mme Bonnard réprima un sourire ; elle aimait beaucoup Claude qui, comme sa fille Danièle, était un garçon manqué.

« Madame Bonnard, me permettez-vous d’amener un ami à déjeuner demain ? demanda M. Henning. Il s’appelle Durleston. M. Durleston. C’est un grand connaisseur d’antiquités. Il va me donner des conseils. Il serait content de voir les belles cheminées que vous avez dans les chambres. J’ai pensé que je…

Vous avez pensé que vous pourriez les acheter, hein ? cria le grand-père en frappant la table avec le manche de son couteau. Vous me demanderez d’abord mon autorisation ! Cette maison est encore à moi. Je suis vieux, j’ai près de quatre-vingts ans mais j’ai toute ma raison. J’interdis de vendre les objets qui appartiennent à notre famille depuis des siècles. Je ne le veux pas. Je….

— Allons, allons, grand-père, ne vous mettez pas dans cet état, dit Mme Bonnard de sa voix douce. Vous savez bien que, si nous vendons des vieilleries dont nous ne nous servons plus, c’est pour acheter des outils neufs ou du bois afin de réparer les granges.

— Alors, vendons-les à des Français ! s’écria le grand-père en brandissant sa fourchette. Que nos trésors restent dans notre pays ! C’est notre patrimoine. Nous n’avons pas le droit de les céder à des étrangers. Ce serait une trahison. Vous entendez, monsieur Henning, une trahison !

— Bien sûr que je vous entends ! cria à son tour M. Henning en se soulevant sur sa chaise. Je ne suis pas sourd. Mais je vous fais beaucoup d’honneur en achetant votre bric-à-brac. Vous…

— Cela suffit, monsieur Henning », s’interposa Mme Bonnard.

Elle parlait avec tant de dignité que l’Américain, confus, se hâta de se rasseoir.

« Excusez-moi, madame, dit-il, mais M. Francville a dépassé les bornes. Qu’est-ce qui lui prend ? Je veux acheter des rossignols que vous avez envie de vendre ; vous avez besoin d’un nouveau tracteur… moi j’achète de vieilles briques et des ardoises que je paie très cher. C’est tout… Vous vendez, moi j’achète.

— Des rossignols ! cria le grand-père en martelant la table avec son verre. Notre vieille roue de charrette que vous avez achetée était un rossignol ? Elle est encore solide malgré ses deux cents ans passés.

C’est mon arrière-grand-père qui l’a fabriquée lui-même… Mon père me l’a dit quand je n’étais qu’un petit garçon. À cette époque-là, les Etats-Unis n’existaient pas encore ! Vous voulez vous parer des plumes du paon. Vous…

— Allons, grand-père, vous serez malade si vous vous agitez ainsi, dit Mme Bonnard eu se levant pour s’approcher du vieillard tremblant de fureur. Vous appartenez à l’ancien temps ; vous n’aimez pas la vie moderne. Je ne vous en blâme pas, mais les choses changent, vous le savez. Calmez-vous. Venez avec moi ; vous vous étendrez sur votre lit. »

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Le vieillard prit le bras de Mme Bonnard qui l’emmena. Les sept enfants avaient gardé le silence pendant cette scène. M. Bonnard était soucieux ; il sortit de son silence habituel pour adresser quelques mots à M. Henning qui fronçait les sourcils.

« Une tempête dans un verre d’eau, dit-il. C’est sans importance !

— Hum ! grommela M. Henning. Il m’a coupé l’appétit, votre grand-père. Son entêtement est stupide !

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— Non ! s’écria un des jumeaux d’une voix vibrante de colère. Ce n’est pas vrai…

— Tais-toi, Daniel ! » ordonna son père d’un ton si sévère que Daniel se le tint pour dit.

Intimidé par le vieillard, Junior était resté coi. Dagobert avait poussé quelques grondements ; quant à Friquet, il s’était enfui dès que le grand-père avait élevé la voix.

Mme Bonnard revint s’asseoir, triste et fatiguée. En lui parlant de Ginette, la petite boulangère, François réussit à lui arracher un sourire. Pour l’amuser, Claude raconta qu’ils avaient acheté six macarons à l’intention de Roger, pour le remercier de la promenade dans la Ford.

« Je connais ces macarons, annonça Junior. J’en mange au moins trente par semaine. Ils sont formidables.

— Trente ! Je ne m’étonne plus que vous soyez si bouffi, ne put s’empêcher de s’écrier Claude.

— Bouffi vous-même ! » riposta Junior, encouragé par la présence de son père.

Un grognement de mauvais augure retentit sous la table, une haleine chaude effleura sa jambe nue. Le jeune Américain sursauta ; il avait oublié Dagobert.

François jugea qu’il était temps de changer le sujet de la conversation ; il se mit à parler des poulaillers ; désormais, grâce au travail accompli avec les jumeaux, la pluie n’y pénétrerait plus. Ses efforts furent couronnés de succès, M. Bonnard eut un sourire d’approbation.

« Vous êtes adroits de vos mains, garçons. J’ai jeté un coup d’œil tout à l’heure, c’est du bon travail !

— Danièle est habile aussi, dit aussitôt Daniel.

C’est elle qui a bouché le trou par où les rats entraient. N’est-ce pas, Danièle ?

— Je voulais aider, papa, mais ils m’ont chassé comme si j’avais la gale, dit Junior d’une voix furieuse. Est-ce que je peux me promener avec toi cet après-midi ?

— Non, répliqua M. Henning d’un ton bref.

— Oh ! si, papa, dit Junior d’une voix gémissante. Laisse-moi t’accompagner, papa.

— Non ! » répéta M. Henning.

Dagobert grogna de nouveau. Il n’aimait pas les voix irritées. Il se demandait ce que signifiaient toutes ces querelles ; mieux valait, pensait-il, rester sur le qui-vive ; Claude le poussa du bout du pied. Alors il s’allongea, la tête sur ses pattes.

Bien que le repas fût délicieux, tout le monde fut content quand il prit fin, Claude, Annie et Danièle insistèrent pour que Mme Bonnard allât se reposer pendant qu’elles débarrassaient la table et lavaient la vaisselle.

« Soyez gentils pour Junior cet après-midi, recommanda-t-elle avant de monter dans sa chambre. Il sera tout seul quand son père sera parti. Permettez-lui de rester avec vous. »

Personne ne répondit. Les six enfants n’avaient pas la moindre intention de s’encombrer de Junior.

« C’est un petit idiot gâté et mal élevé », pensa Claude en se livrant à sa besogne avec tant de vigueur qu’elle faillit renverser Annie.

« François, dit-elle tout bas à son cousin qui se préparait à sortir, nous avons quelque chose d’intéressant à te raconter, Annie et moi. Où seras-tu cet après-midi ?

— Dans le poulailler, je suppose, répondit François. Nous vous attendrons. Venez dans une demi-heure. »

Junior avait l’ouïe fine. Il entendit les paroles de Claude, et sa curiosité s’éveilla. Que confierait Claude aux garçons ? Etait-ce un secret ? En tout cas, il serait assez près pour l’entendre.

Quand les filles eurent fini leur travail, elles sortirent en courant de la cuisine. Junior les suivit de loin en ayant soin de rester hors de vue ; enfin, il vit Claude et Annie disparaître dans le poulailler où les autres travaillaient ; il s’approcha et colla son oreille contre une fente du mur.

« Ah ! Ils ne veulent pas de ma compagnie ! pensa-t-il. Eh bien, ils s’en repentiront ! Je trouverai bien un moyen de me venger ! »