CHAPITRE I
 
Les Cinq se retrouvent

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« Ouf ! » s’écria François, robuste garçon de treize ans, en essuyant son front moite. « Quelle chaleur ! Je parie qu’il fait plus frais à l’Équateur ! Les collines du Bocage normand ne sont pas très hautes, mais elles sont tout de même escarpées. »

Après la longue course à bicyclette, il avait peine à reprendre haleine. La côte avait été très pénible à gravir. Son frère Michel se mit à rire.

« Tu manques d’entraînement, François, dit-il.

Reposons-nous un moment. La vue est très belle d’ici. Nous dominons une grande vallée. »

Ils appuyèrent leurs bicyclettes contre une haie et s’assirent, adossés à un tronc d’arbre. À leurs pieds s’étendait un paysage normand miroitant sous une brume de chaleur qui bleuissait l’horizon. Soudain, une légère brise s’éleva ; François poussa un soupir de soulagement.

« Je n’aurais jamais entrepris ce voyage à bicyclette si j’avais pu prévoir qu’il ferait si chaud, dit-il. C’est heureux qu’Annie ne nous ait pas suivis ; dès le premier jour, elle nous aurait faussé compagnie.

— Claude aurait continué, remarqua Mick. Elle a assez de cran pour tout endurer.

— Notre Claudine nationale, renchérit François en fermant les yeux. Je serai joliment content de la retrouver ainsi qu’Annie. Deux garçons se débrouillent mieux ensemble ; les filles, c’est quelquefois encombrant, mais il nous arrive toujours des aventures palpitantes quand nous sommes tous les quatre.

— Tu veux dire tous les cinq, corrigea Mick. N’oublie pas Dagobert, ce bon vieux chien ! Il va nous faire fête. Oui, ce sera chic d’être réunis ! Attention à l’heure, François. Réveille-toi ! Si nous nous endormons, nous ne serons pas au rendez-vous quand l’autocar des filles arrivera. »

François dormait déjà. Mick le regarda en riant puis, consultant sa montre, il fit un petit calcul. Il était deux heures et demie.

« Voyons… Annie et Claude seront dans l’autocar qui s’arrête devant l’église du village à trois heures cinq, réfléchit-il. Francville est à environ quinze cents mètres d’ici, au bas de la colline. Je vais accorder à François une sieste d’un quart d’heure… Pourvu que je ne m’endorme pas moi aussi ! »

Ses yeux se fermaient. Il se leva pour faire les cent pas. Il fallait absolument aller à la rencontre des deux filles et de Dagobert, ne serait-ce que pour transporter les valises sur les bicyclettes.

Tous les cinq se rendaient dans une ferme appelée la ferme des Trois-Pignons, située sur une colline au-dessus du petit village de Francville. Venant pour la première fois dans la région, ils ignoraient ce qu’ils y trouveraient. La fermière, Mme Bonnard, avait fait jadis la connaissance de la mère de Claude dans une colonie de vacances. Elle avait écrit récemment à son ancienne compagne pour lui annoncer qu’elle prenait des pensionnaires pendant l’été, et la prier de la recommander à ses amis. Claude avait aussitôt décidé de passer une partie du mois d’août à la ferme avec ses trois cousins.

« J’espère qu’on n’y sera pas trop mal », pensa Mick en regardant les blés qui, dans les champs de la vallée, ondulaient sous la brise. « En tout cas, deux semaines ce n’est pas la mer à boire. Que ce sera amusant d’être ensemble tous les cinq ! » Il regarda de nouveau sa montre. C’était l’heure de partir. Il secoua François.

« Réveille-toi, paresseux ! »

— Encore dix minutes », grommela François qui, se croyant dans son lit, tenta de se retourner. Il glissa à terre et se redressa, surpris de se trouver sous un arbre.

« J’étais persuadé que j’étais dans ma chambre, dit-il. J’aurais dormi pendant des heures.

— Il est temps d’aller au-devant de l’autocar, déclara Michel. J’avais peur de t’imiter et j’ai marché pour ne pas m’endormir. Viens François, dépêchons-nous, sans cela nous serons en retard. »

Ils descendirent la colline en prenant soin de ralentir aux virages, car ils savaient par expérience que, dans ces campagnes, on risquait toujours de se trouver à l’improviste nez à nez avec un troupeau de vaches, une charrette ou un tracteur. Blotti au pied de la colline, le village paraissait vieux, paisible, somnolent.

« Chic ! On vend de la limonade et des glaces », dit Michel qui apercevait l’enseigne d’une petite boutique. J’ai tellement soif que j’ai envie de laisser pendre ma langue comme Dagobert.

— Cherchons d’abord l’arrêt des autocars, dit François. J’ai vu le clocher d’une église tout à l’heure, puis il a disparu.

— Voilà l’autocar ! s’écria Mick en entendant un bruit de moteur. Il arrive ; nous n’avons plus qu’à le suivre.

— Je vois Annie et Claude. Regarde ! cria François. Nous sommes juste à l’heure. Ohé ! Claude ! »

L’autocar s’arrêta devant la vieille église. Annie et Claude, chacune chargée d’une valise, sautèrent à terre ; Dagobert, la langue pendante, en fit autant ; tous les trois se réjouissaient de sortir de ce véhicule cahotant où ils avaient eu si chaud.

« Voici les garçons ! cria Claude en agitant les bras. François ! Mick ! Que je suis contente que vous soyez là ! »

Annie était la sœur cadette de François et de Michel. Claudine, leur cousine, avec ses courts cheveux bouclés et son regard intrépide, ressemblait plus à un garçon qu’à une fille. Elle détestait son prénom. Comme elle faisait la sourde oreille quand on le lui donnait, tout le monde avait pris l’habitude de l’appeler Claude.

Les deux garçons descendirent de bicyclette tandis que Dagobert bondissait autour d’eux en aboyant comme un fou. Eux aussi étaient heureux de retrouver leurs compagnes d’aventures ; ils leur donnèrent des tapes amicales sur l’épaule.

« Elles n’ont pas changé, remarqua Michel. Tu as du noir sur ton menton, Claude. Qu’est-ce que c’est que cette coiffure, Annie ? Elle ne te va pas bien.

— Toujours aussi aimable ! » s’écria Claude en lui donnant un petit coup avec sa valise. « Je ne sais pas pourquoi nous étions si pressées de vous revoir, Annie et moi. Allons, prends nos bagages, sois un peu serviable.

— Je n’aime pas du tout la nouvelle coiffure d’Annie. Et toi, François ? reprit Michel. Une queue de cheval ! Pourquoi pas une queue d’âne pendant que tu y étais ?

— Je ne voulais pas avoir trop chaud pendant le voyage », répliqua Annie.

Elle dénoua un ruban, et ses cheveux se répandirent sur ses épaules. Les critiques de ses frères la piquaient toujours au vif. Pour la consoler, François lui serra affectueusement le bras.

« Nous sommes bien contents de vous revoir, affirma-t-il. Que diriez-vous d’un verre de limonade ou d’une glace ? J’ai aperçu une petite pâtisserie là-bas. Moi, j’ai une envie folle de fruits. J’espère qu’à la ferme nous aurons des pêches et des prunes.

— Tu n’as pas dit un mot à Dagobert, s’écria Claude offensée. Il te lèche les mains et tu ne le remarques même pas. Le pauvre meurt de soif.

— Donne la patte, Dagobert », dit Michel.

Dagobert lui tendit poliment sa patte droite. Il en fit de même pour François, puis se remit à gambader et faillit renverser un petit garçon à bicyclette.

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« Viens, Dago, tu auras une glace, dit Michel en posant la main sur la tête du gros chien. Comme il est essoufflé ! Claude, je parie qu’il voudrait bien enlever son manteau de fourrure. N’est-ce pas, Dago ?

— Ouah ! » approuva Dagobert qui donna de grands coups de queue.

Tous entrèrent dans la boutique à la fois boulangerie, pâtisserie, crémerie. Une petite fille de dix ans s’avança vers eux.

« Maman se repose, dit-elle. Que voulez-vous que je vous serve ? Des glaces sans doute ! C’est ce que tout le monde demande quand il fait si chaud.

— Vous avez deviné, répondit François. Une pour chacun, cinq en tout, et quatre bouteilles de limonade.

— Cinq glaces ? Vous en donnerez une au chien ? demanda la petite fille surprise en regardant Dagobert.

— Ouah, ouah ! dit Dagobert.

— Il dit oui », expliqua Michel.

Quelques minutes plus tard, les Cinq savouraient leurs glaces. Celle de Dagobert glissa de la soucoupe ; il la promena dans toute la boutique en la léchant vigoureusement. La petite fille le regardait, stupéfaite.

« Il nous fait honte avec ses mauvaises manières ; il n’a pas été très bien élevé », dit solennellement François.

Claude le foudroya du regard ; il lui adressa un large sourire tout en débouchant sa bouteille de limonade.

« Que c’est frais ! dit-il. Je bois à nos vacances ! »

Il vida la moitié de son verre d’un trait et poussa un soupir de satisfaction.

« Béni soit l’inventeur de la glace et de la limonade, dit-il. Celui-là a vraiment rendu service à l’humanité. Je me sens beaucoup mieux maintenant. Et vous ? Nous allons à la recherche de la ferme ?

— Quelle ferme ? » demanda la petite fille qui ramassait l’assiette de Dagobert.

Le chien lui donna un grand coup de langue. « Oh ! s’écria-t-elle en le repoussant. Tu m’as mouillé la figure !

— Il a cru que vous étiez une glace, dit Michel en lui tendant son mouchoir pour s’essuyer. Nous allons à la ferme des Trois-Pignons. Vous la connaissez ?

— Oui, répondit la fillette. Mon oncle y est employé. Vous descendez la rue du village, vous tournez à droite ; la ferme est au bout du petit chemin. Vous allez passer quelque temps chez les Bonnard ?

— Oui. Vous les connaissez ? demanda François qui sortait son porte-monnaie pour payer les consommations.

— Je connais les jumeaux, de vue tout au moins. Ils se suffisent à eux-mêmes et n’ont pas d’amis. Vous verrez M. Francville, le grand-père de Mme Bonnard… C’est un original, celui-là ! Un jour, à lui seul il a maîtrisé un taureau furieux. Et sa voix… On l’entend à des kilomètres ! Quand j’étais petite, je n’osais pas m’approcher de la ferme. Mais Mme Bonnard est la bonté même. Elle vous plaira. Les jumeaux sont très gentils avec elle et aussi avec leur père ; ils travaillent pendant toutes les vacances. Ils se ressemblent tant qu’on ne peut pas les distinguer l’un de l’autre, et… »

Elle s’interrompit, car sa mère entrait dans la pâtisserie.

« Ginette, va t’occuper du bébé ; je resterai au magasin. Dépêche-toi. »

La petite fille s’en alla en courant.

« C’est un vrai moulin à paroles, dit sa mère. Vous désirez autre chose ?

— Non, merci, dit François en se levant. Il faut que nous partions. Comme nous logerons à la ferme des Trois-Pignons, vous nous reverrez sans doute bientôt. Nous aimons beaucoup les glaces.

— Ah ! Vous allez là-bas ! dit la boulangère. Je me demande si vous vous entendrez avec les jumeaux. Et prenez garde au grand-père… Malgré ses quatre-vingts ans, il a encore la main leste ! »

Les Cinq sortirent sous le soleil ardent. François se mit à rire.

« Eh bien, nous avons des renseignements. Mme Bonnard est la bonté même. Il y a des jumeaux impossibles à distinguer et un terrible grand-père à la voix de stentor. Une famille intéressante, à en juger d’après les apparences. Allons vite nous rendre compte. »