Horizon 2100
Année 2100 : la démographie française s’est stabilisée. L’espérance de vie atteint les 120 ans. Le nombre des naissances est de 2,1 enfants par femme. Le maintien du seuil de renouvellement des générations est dû au prolongement de la fécondité féminine jusqu’à 50 ans. Contrairement aux pronostics, la part de la reproduction par clonage, rendue techniquement et légalement possible, reste marginale : de l’ordre de 0,04 % des « naissances ». Seules les procréations médicalement assistées ont sensiblement augmenté, mais, après tout, cela fait bien longtemps que la naissance relève du médical.
John-Adam et Yasmine-Eve sont nés tous les deux en 2100. A leur naissance et jusqu’à 4 ans, leurs parents ont eu le choix entre plusieurs modes de garde : un congé parental de longue durée ou un accueil gratuit dans une crèche éducative. Les deux enfants sont ensuite entrés à l’école maternelle jusqu’à 6 ans, puis à la « première école » jusqu’à 13 ans. Le secondaire (collège) alterne ensuite des périodes d’enseignement général et des phases de sensibilisation ou d’apprentissage professionnels, selon un équilibre adapté au profil de chaque élève. A 16 ans, terme de la scolarité obligatoire, les deux enfants ont fait un premier choix d’orientation : le lycée généraliste jusqu’au bac pour Yasmine-Eve ; l’apprentissage professionnel pour John-Adam.
A 18 ans, âge de la majorité civile, parmi les possibilités qui s’offraient à eux, ils ont tous les deux choisi de faire d’emblée leur service national. Yasmine-Eve a opté pour un service militaire qui l’a conduite dans des opérations de « maintien de l’ordre » à l’étranger, tandis que John-Adam préférait l’humanitaire civil. L'un et l’autre auraient aussi pu attendre, puisqu’ils avaient jusqu’à 30 ans pour consacrer une année à la nation, éventuellement sous forme de courtes périodes. Mais l’attrait d’une aventure à l’étranger sans rapport avec ce qu’ils avaient vécu jusqu’à présent a été décisif dans leur choix. D’ailleurs, cette manière de clore les études secondaires par une expérience à l’étranger tend à se généraliser.
Après son service, Yasmine-Eve a pu financer ses études supérieures grâce au système emprunt-bourse, dont bénéficient tous les étudiants. La part de l’emprunt et de la bourse est calculée à partir des ressources parentales. Mais si les études se déroulent suivant le délai prévu et avec de bons résultats, l’emprunt se transforme automatiquement en bourse. Elle n’a jamais cessé d’exercer en parallèle des « petits boulots » en complément. De son côté, John-Adam s’est installé, à la fin de son apprentissage, comme installateur de capteurs solaires. Il a utilisé pour cela une partie de son FEV (« Fonds d’Entrée dans la Vie »), c’est-à-dire la somme que l’Etat a placée pour lui à sa naissance et dont il peut bénéficier comme il l’entend à sa majorité. Il réserve l’autre partie pour aller surfer à Malibu pendant trois mois.
Après ses études, Yasmine-Eve a trouvé un emploi. Mais rapidement, elle s’aperçoit qu’elle ne s’y plaît pas. Certes, elle a droit à des phases de formation pour reconversion. Mais le malaise est plus profond : elle vit aussi une séparation difficile avec son compagnon. Dépressive, elle décide de faire valoir son droit au CONSABAS (« congé sabbatique avec solde ») d’un an, au cours duquel elle peut voyager et reprendre des études. Elle s’engage alors dans une reconversion professionnelle totale qui lui permet de trouver un emploi plus conforme à ses aspirations. Elle rencontre au même moment un autre homme avec qui elle a deux enfants.
John-Adam avait demandé que sa fiscalité soit quelque peu allégée au moment où il s’installait professionnellement et affectivement : il est désormais l’heureux papa de deux petites filles et habite une jolie maison avec jardin. Malheureusement, au moment où il lui faut faire face à une fiscalité plus élevée, l’installation de capteurs solaires subit de plein fouet la concurrence de la nouvelle micropile nucléaire qui révolutionne le marché de l’énergie, désormais stockable sans perte. Après une courte période de chômage, qu’il peut gérer grâce à son assurance contre les risques liés aux innovations technologiques, la fonction publique l’accueille pour un CDD de deux ans d’abord comme surveillant, puis comme enseignant en lycée professionnel. Il peut dans ce cadre concevoir un prototype de surf à moteur (propre) qui lui permet d’intégrer une grande entreprise d’articles de sport.
Pendant ce temps, Yasmine-Eve a de nouveau changé d’emploi, après une courte période de chômage. Son revenu est moins élevé, mais le travail est aussi moins stressant. Elle s’est remariée à 45 ans avec un homme plus jeune qu’elle, dont elle attend un enfant. Elle en aura un autre l’année de ses 50 ans.
L'âge légal de la retraite est fixé à 75 ans. Mais cette échéance ne signifie plus grand-chose, puisque la fin de carrière est conçue comme une décélération progressive. Tous les septuagénaires doivent passer par un « Conseil en orientation ». Psychologues, médecins, juristes les informent et les aident à élaborer les projets pour la dernière partie de leur existence : check-up médical complet, estimation de l’espérance individuelle de vie, aide au récit de vie (qui est devenu au vieillard ce que le CV est au jeune), organisation du patrimoine et de la succession, coaching pour gérer les activités de la retraite et élaborer le projet de gestion du risque « dépendance ». Mais, par bonheur, la durée des périodes de dépendance des vieillards a beaucoup diminué : le gain de l’espérance de vie s’est fait aussi contre le handicap, ce qui permet en général à la vieillesse de couler paisiblement. Le projet de mourir en bonne santé n’est pas loin d’être réalisé.
Durant leur retraite, les ressources de nos deux héros sont composées de trois éléments : une pension de retraite, les fruits de leur retraite par capitalisation et une part maintenue de ressources liées à leur activité (défraiement associatif, salaires,...).
Dans leur 100e année, John-Adam et Yasmine-Eve se retrouvent dans un HAVRE « Hôtel d’Accueil pour une Vieillesse Riche et Epanouie » – pour lequel ils avaient cotisé à partir de leur trentième année avec quelques-uns de leurs amis. Leur résidence se situe dans un très joli petit village provençal près d’Aix-en-Provence, dans un ensemble qui comprend aussi une crèche/halte garderie. Ils y reçoivent régulièrement leurs enfants et petits-enfants qui viennent profiter du parc et de la piscine. Ils continuent d’être actifs comme salariés occasionnels ou comme bénévoles dans des associations humanitaires, Samu social local et soutien scolaire auprès des élèves des écoles du voisinage. Ils participent aussi activement à l’organisation des JMVi : Journées Mondiales de la Vieillesse. C’est à cette occasion qu’ils tombèrent amoureux. Après le décès de leurs conjoints respectifs, ils décident de se marier à l’âge de 110 ans. Ils vont connaître encore 8 ans de vie commune, à moins qu’un divorce...
Vision utopique ! dira-t-on. Peut-être, mais utopie réaliste alors, car il n’y a rien ici qui ne soit déjà réalisé ou raisonnablement prévisible. La crise de l’idée de progrès, l’essoufflement de l’aspiration révolutionnaire plongent notre horizon politique dans l’incertitude et dans le flou. Nos politiques désenchantées se cherchent inlassablement – et vainement – de grandes causes, de grands drames ou de grands desseins susceptibles de redonner au contrat social sa teneur et son élan. L’heureuse pacification des mœurs et des rapports humains, fruit de plusieurs siècles de « civilisation », se paie, on s’en aperçoit aujourd’hui, d’une fragilisation non seulement du contrat social, mais aussi des individus censés l’établir. Fragilisation du contrat social, car les grandes crises furent propices aux refondations et aux reformulations de ce contrat, alors que la crise endémique fait régner la démobilisation et le doute. Fragilisation des individus, car, alors que nos sociétés du bien-être avaient cru l’abolir, la tragédie de l’existence s’est seulement déplacée : son théâtre n’est plus la grande histoire universelle mais les petites histoires individuelles. La sécurité qui règne à l’extérieur masque et amplifie la constante insécurité intérieure des individus.
Peut-être n’est-ce là qu’une parenthèse dans l’histoire, que l’on regrettera amèrement quand le rugissement de l’histoire mondiale aura repris ses droits ; mais, en attendant cet éventuel retour de flamme, quel chemin faut-il prendre ?
C’est là, nous semble-t-il, que l’idée d’une politique des âges de la vie trouve tout son sens et sa portée. Il ne s’agit pas seulement d’un accessoire de plus dans l’éventail des options de gouvernance, mais d’un socle susceptible de redéfinir, voire de refonder le pacte social et la mission de l’Etat-providence. Seul un accompagnement collectif des grandes étapes de l’existence permettrait en effet d’ancrer l’action collective dans ce qui fait le cœur de l’individualité. Il y a là matière à un réenchantement de la politique pleinement conforme à l’esprit du temps et aux aspirations les plus profondes de l’individu contemporain. Toutes les grandes visions du monde, on l’a vu, ont forgé un dispositif complet, aussi bien intellectuel que social, d’accompagnement des âges de la vie : mythologie/rites de passage, cosmologie/exercices spirituels, théologie/sacrements, humanisme/police des âges. Pourquoi faudrait-il que l’époque contemporaine y renonce alors même que jamais dans l’histoire l’homme n’en a eu autant besoin ?