CHAPITRE PREMIER
La crise de l’âge adulte
La crise de l’âge adulte
« Je ne crois pas à cette théorie selon laquelle
on devient réellement adulte à la mort de ses parents ; on ne
devient jamais réellement adulte. »
Michel Houellebecq, Plateforme
Dans le tome II du livre premier du
Capital 7 , Marx montre en quoi le règne
de la machine à l’ère capitaliste a profondément ébranlé l’économie
ancienne des âges. L'initiation, écrit-il, qui régissait les
professions traditionnelles, s’efface, et, avec elle, l’idée d’un
adulte achevé, stabilisé dans la maîtrise de son métier ou de son
art : tel était le maître artisan. Devant la machine, et parce
qu’elle n’exige plus la force musculaire ni l’expérience d’un
savoir-faire, la différence entre l’enfant et l’adulte s’estompe,
comme s’estompe celle entre l’homme et la femme. Telle est la cause
profonde de l’égalisation des conditions. Elle est moins le fruit
d’un progrès de la conscience humaine que le résultat d’une
mutation de la technique, elle-même produite par les nouvelles
exigences économiques du capitalisme. Il en résulte une sorte de
révolution permanente qui discrédite par principe toute sorte de
vieillissement : « La bourgeoisie, écrit Marx dans un célèbre
passage du Manifeste, ne peut exister sans révolutionner
constamment les instruments de production... Tous les rapports
sociaux traditionnels et figés, avec leur cortège de notions et
d’idées antiques et vénérables se dissolvent ; tous ceux qui les
remplacent vieillissent avant même de pouvoir s’ossifier
8
. » Bref, sous l’effet du capitalisme, se trouvent contestées
toutes les hiérarchies traditionnelles, même celles qui pouvaient
paraître socialement fondatrices comme la hiérarchie des âges :
avec la modernité, la maturité devient introuvable.
On trouve un constat très similaire chez
Tocqueville, même si c’est à partir d’un point de vue tout à fait
différent. Pour l’auteur de la Démocratie en Amérique (II,
I, 8, p. 54 9 , c’est moins à la
mécanisation qu’au déploiement de l’idée de perfectibilité, qu’il
faut imputer la subversion de l’âge adulte. Le principe de
perfectibilité est, dit-il, aussi ancien que le monde, mais
l’avènement de l’idée chrétienne d’égalité – c’est-à-dire du
sentiment profond que les autres hommes sont, d’abord et avant
tout, des semblables – lui donne un caractère nouveau. Dans le
régime aristocratique de la hiérarchie, l’horizon des possibles est
limité aux grands cadres de l’ordre institué : chacun ne peut
s’améliorer que dans les limites de sa caste. Mais, à mesure que
les castes disparaissent, et que progresse l’égalisation des
conditions, « l’image d’une perfection idéale et toujours fugitive
se présente à l’esprit humain » : « Les nations aristocratiques
sont naturellement portées à trop resserrer les limites de la
perfectibilité humaine, et les nations démocratiques les étendent
quelquefois outre mesure ». L'homme tend alors vers ce projet fou
d’une grandeur immense et inaccessible. Et cet idéal vient
subvertir l’image même de l’adulte : il n’y a plus d’homme
fait, l’homme est toujours àfaire. Sa réalisation est
repoussée dans un futur toujours plus éloigné. « Ce qui empêche
aussi, écrit Tocqueville (II, III, 19, p. 337), que les hommes des
temps démocratiques ne se livrent aisément à l’ambition des grandes
choses, c’est le temps qu’ils prévoient devoir s’écouler avant
qu’ils ne soient en état de les entreprendre. "C'est un grand
avantage que la qualité, a dit Pascal, qui, dès dix-huit ou vingt
ans, met un homme en passe, comme un autre pourrait l’être à
cinquante ; ce sont trente ans de gagnés sans peine.” Ces trente
ans-là manquent d’ordinaire aux ambitions des démocraties.
L'égalité, qui laisse à chacun la faculté d’arriver à tout, empêche
qu’on ne grandisse vite 10 . »
Tel est pour Tocqueville le principal danger de
la démocratie : elle risque de ne plus rien produire de grand ; ni
grand homme ni même grande personne ! La figure de l’adulte achevé
et réussi s’est restreinte à de petits désirs sans grande ambition
: « Chez les peuples démocratiques, l’ambition est donc ardente et
continue, mais elle ne saurait viser habituellement très haut ; et
la vie s’y passe d’ordinaire à convoiter avec ardeur de petits
objets qu’on voit à sa portée » (p. 336). L'embourgeoisement de
l’âge adulte ne contribue donc pas à étendre le regard des
individus, car : « On n’élargit pas graduellement son âme comme sa
maison » (p. 337).
Marx et Tocqueville. Par-delà la différence des
perspectives et des analyses, le diagnostic converge chez deux des
plus grands interprètes de la modernité : pour eux, l’époque
n’aurait plus les moyens de concevoir l’âge adulte. La logique de
l’égalité, d’une part, le déstabiliserait comme âge de référence ou
âge idéal ; la logique du progrès, d’autre part, le priverait de
toute substance. A l’époque moderne, l’âge adulte serait voué à
n’être que celui de la sclérose ou de la médiocrité. La maturité
vivrait-elle de nos jours son chant du cygne ?
« A mi-chemin de notre vie, je me trouvai en une
forêt obscure, parce que le droit chemin était perdu. Qu’elle est
difficile à décrire cette forêt sauvage, impénétrable et drue, dont
le souvenir suffit à me remplir d’effroi ! C'est à peine si la mort
me semble plus amère. »
Dante, Divine comédie,
L'enfer
Forçons le trait pour tenter d’y voir clair.
Auparavant, l’enfance était l’antichambre de la vie ; la vieillesse
l’antichambre de la mort. Entre les deux, l’âge adulte incarnait
l’existence authentique. L'économie des âges semble avoir
aujourd’hui changé du tout au tout. L'âge adulte apparaît ébranlé,
d’un côté, par une adolescence qui s’éternise, de l’autre, par
l’émergence du nouvel âge de la retraite active et épanouie.
Contesté en son amont et son aval, l’âge adulte cesserait du même
coup d’être un état – l’âge par excellence – pour devenir à son
tour un simple « moratoire », une longue crise : cette fameuse «
crise du milieu de la vie », dont les psychologues nous disent
qu’elle prend aujourd’hui de plus en plus d’ampleur. Adolescence
interminable, jeune vieillesse et crise du milieu de vie : tels
seraient les trois traits caractéristiques de nos nouvelles vies
d’individus.
Adolescence interminable ?
Par « post-adolescence » (André Béjin) ou «
adolescence interminable » (Hervé Le Bras)
11 , il faudrait
entendre l’apparition d’un nouvel âge : celui non seulement du
retard ou de l’attente, mais encore du refus de l’âge adulte. Les «
rites indiscutables d’entrée dans l’âge adulte » s’effacent, nous
dit-on : ni l’obtention du diplôme, réduite à une formalité peu
probante, ni le premier emploi ou salaire, ni même l’installation
affective ne signifient plus grand-chose dans un contexte où tout
est susceptible d’être remis en cause. Changement ou perte
d’emploi, de conjoint ; retour chez les parents ou aux études.
Cette incertitude produit une stratégie existentielle qui fait que
l’« on évite de prendre [trop tôt] de graves décisions ». Et «
souvent, écrit André Béjin, il faut avoir été frappé par quelque
malheur – maladie, accident, mort d’êtres chers – pour se résoudre
à quitter ce que Erik Erikson a appelé le “moratoire psychosocial”
de l’adolescence prolongée. On se résigne alors après une longue
résistance, à laisser en friche certaines de ses potentialités pour
assumer plus de responsabilités 12 ». Etre adulte n’apparaît
plus comme la condition et l’exercice de la liberté, mais comme sa
négation, sa sclérose et son atrophie. Parce que l’adulte doit
faire des choix et s’incarner dans la vie réelle (métier,
famille,...), il doit s’achever dans les soucis et les
responsabilités. Hegel le disait à son ami Niethammer sur un mode
plutôt serein : « quiconque possède un emploi et une femme qu’il
aime n’a plus rien à attendre de l’existence 8 ». Mais, dans un univers dont la sérénité n’est
pas le fort, on perçoit l’ampleur de ce phénomène, repéré par
plusieurs sociologues : l’« immaturité » croissante « de la vie
adulte » (Jean-Pierre Boutinet), produisant un « individu incertain
» (Alain Ehrenberg) et inquiet 13 .
Le nouvel âge des jeunes vieux
D’autant plus incertain et inquiet qu’à l’autre
bout de cet âge, en est apparu un autre, tout à fait inédit. C'est
l’âge des « jeunes vieux ». Il survient après les années de
formation, les responsabilités professionnelles et familiales, mais
avant les problèmes de santé et le naufrage de la vraie
vieillesse. Il ne s’agit pas là d’une simple transition, mais d’une
étape à part entière, qui voit d’ailleurs sa durée augmenter au fur
et à mesure que croît l’espérance de vie sans incapacité. C'est la
période du temps à vivre, « bon pied bon œil », en « pleine
possession de ses moyens », où l’on peut enfin se consacrer à soi
et aux autres. A cet âge, les parents débordés ou absents se muent
en grands-parents attentifs ; les casaniers se font nomades ; les
spécialistes s’ouvrent à d’autres horizons. Il y a bien sûr les
pépins de santé, le risque de l’ennui, le sentiment d’inutilité,
et, parfois, la charge des vieux parents, venue se substituer sans
transition à celle des enfants. Mais cela n’atteint pas l’image
bénie de cet âge rêvé, dont la valeur ne compte pas le nombre des
années. Selon une enquête de 2004, 57 % des travailleurs français
de 50 à 59 ans déclarent vouloir partir en retraite le plus tôt
possible, comme si une autre vie – la vraie ? – commençait après la
vie professionnelle 14 . Actif par choix et par
plaisir, libéré des principales obligations statutaires, l’individu
trouve enfin le temps de son épanouissement. Alors que, jusqu’à
présent, l’âge était conçu comme un rétrécissement continu des
possibles, voici que l’allongement de la durée de la vie offre un
sursis inespéré : de nouvelles activités, une autre vie amoureuse,
une seconde existence, tout – ou presque – redevient possible.
Selon l’INED, le nombre de divorces des couples de plus de soixante
ans a doublé depuis 1985. La concurrence de ce nouvel âge sur l’âge
adulte est déloyale. Comment s’étonner que l’avènement de cette
seconde maturité des jeunes vieux ait profondément déstabilisé la
première et, avec elle, la lisibilité de l’échelle des âges ? Ce
qui nous rappelle un dessin de Reiser, résumant les nouvelles
trajectoires existentielles ; la légende en était : « Etudiant,
Chômeur, Retraité,... une vie bien remplie ! »
La crise du milieu de la vie
Attaquée en ses deux extrémités, la maturité
adulte se trouve en outre fragilisée en son cœur même. En elle se
concentrent toutes les angoisses de l’individu contemporain. Car
s’il y a une crise de l’âge adulte, c’est aussi parce que l’âge
adulte est devenu lui-même une longue crise. Alors que
l’adolescence se vit sur le mode de la révolte – comment devenir un
individu contre la famille, contre la société ? –, la « crise du
milieu de la vie 15 » est la période du désarroi
: comment rester un individu après la famille et après les destins
rêvés ?
A cet âge, trois évidences existentielles au
moins s’estompent : on cesse d’être l’enfant de ses parents,
c’est-à-dire l’être chéri par excellence ; on cesse aussi d’être
parent à temps plein, c’est-à-dire d’avoir l’exercice d’une
sollicitude exclusive ; on cesse enfin de se rêver un avenir
professionnel et sexuel radieux. Si l’on échoue dans ses projets,
on déprime parce qu’on a échoué ; et si l’on a réussi, on déprime
parce qu’il n’y a plus rien à espérer. Les grandes raisons de vivre
s’effacent. Il ne reste plus qu’à être soi-même, ce qui est loin,
bien loin, d’être aisé ou exaltant. Romain Gary raconte cette
expérience dans son roman, Au-delàde cette limite, votre ticket
n’est plus valable 16 . L'auteur-héros, hanté par
son déclin sexuel, achève son texte par ces mots : « Je n’ai jamais
vu aussi clairement en moi-même qu’en ce moment, où je ne vois plus
rien. »
Tout se passe, en fait, comme si l’antique
symptôme du « démon de midi », repéré jadis par les théologiens
(Psaume 91, 6) s’était généralisé et démocratisé. Il s’agissait,
pour les Pères du désert, de cette tentation du milieu du jour qui
frappe les anachorètes aux heures les plus chaudes de la journée.
Loin de produire de l’excitation débridée, le démon de midi
est la cause de l’« acédie », cette mélancolie teintée d’un dégoût
généralisé qui éloigne le chrétien et l’homme en général de la
spiritualité authentique. A quoi bon ? est le mot, par
excellence, de l’« acédie 17 ». D’où la double tentation
du midi : le regret du matin (de l’énergie) et l’espoir du soir (de
l’apaisement serein).
Si la formule désigne aujourd’hui la tentation
d’une vie déclinante désireuse de renouer avec la fraîcheur
juvénile, c’est au prix d’un malentendu. En 1914 paraît le livre de
Paul Bourguet, Le démon de midi, qui fait scandale. « Je
donne, moi, écrivait Bourguet, le même nom à une autre tentation.
(...) Cette tentation, c’est celle qui assiège l’homme, au midi,
non pas d’un jour, mais de ses jours, dans la plénitude de sa
force. Il a conduit sa destinée, jusque-là, de vertus en vertus, de
réussite en réussite. Voici que l’esprit de destruction s’empare de
lui – entendez bien : de sa propre destruction 18 . » De
fait, le roman de Bourget, qui se déroule dans la bourgeoisie
catholique parisienne, raconte moins les aventures d’un homme mûr
parti avec une « petite jeune » que l’histoire de cette soudaine et
complète autodestruction d’une vie qui peut être aussi prélude à
son authentique construction. Revenu à ce sens premier, le démon de
midi pourrait bien caractériser la condition adulte contemporaine
et non pas seulement une anecdotique dérive.
Concurrencée par l’adolescence tardive, doublée
par la vieillesse juvénile, harassée et déprimée par toutes les
contraintes de l’existence moderne, la maturité semble aujourd’hui
introuvable. Elle ne se présente en tout cas plus comme cet état «
d’élite, sûr de soi et dominateur » qu’elle occupait encore il n’y
a pas si longtemps. Comme, par exemple, en 1894, quand Léon
Bourgeois, ancien et futur ministre de l’Instruction publique,
venait défendre à Nantes le projet d’un « patronage de la jeunesse
», c’est-à-dire d’une école étendue à l’adolescence. L'objectif ne
souffrait à l’époque d’aucune hésitation : « Il faut, disait Léon
Bourgeois en son discours républicain, que l’adolescent soit
préparé non pas seulement à son métier mais à la vie, et qu’il ait,
vienne l’âge d’homme, acquis non seulement les connaissances, mais
encore et surtout les forces qui lui seront nécessaires pour
remplir le triple devoir et porter la triple dignité du chef de
famille, du soldat et du citoyen 19 . » Belle confiance en cet
âge exemplaire, dont, notons-le au passage, la femme se trouve
radicalement exclue. Ceci, à tout le moins, permet de modérer
quelque peu la nostalgie que nous pourrions concevoir d’une époque
où la figure de l’adulte viril (les deux termes étaient alors
synonymes) allait de soi. Il n’en reste pas moins que l’éclatement
de la famille, la pacification démocratique et la désertion
civique, à quoi il faudrait ajouter l’incertitude professionnelle
dans un monde économique incertain, ont déstabilisé la figure de
l’adulte père, soldat, citoyen, travailleur. Dans ce contexte, quel
modèle de maturité l’école pourrait-elle encore promouvoir ?
D’autant qu’aux incertitudes existentielles pesant sur la maturité
des modernes, vient s’ajouter une contestation idéologique de ce
qui pourrait en faire la légitimité. Si l’âge adulte est en crise,
de nos jours, ce n’est pas seulement comme fait, mais c’est aussi
comme idéal. C'est cette mise en cause de l’idéal adulte qui a
alimenté l’avènement du jeunisme, versant idéologique de ce
brouillage des âges.
« Les adultes sont nos ancêtres, et l’homme
progresse en s’éloignant de cet état originel. »
G. Lapassade, L'entrée dans la vie
20 (1963)
Le terme de jeunisme et son usage sont
singuliers. Jeunisme, comme d’ailleurs âgisme, sont formés sur le
modèle de racisme. Pris en ce sens, le jeunisme devrait désigner
les attitudes qui stigmatisent la jeunesse. Ce fut le cas pour les
premières occurrences identifiées du terme
5 . Mais rapidement c’est le sens
contraire qui s’est imposé : le mot désigne, pour ses détracteurs,
la position ou l’idéologie qui critique l’idée de maturité adulte
et valorise, contre elle, le « moment-jeune » comme tel 21 . Sur
l’une des banderoles saisies par le photographe du Monde
lors des manifestations enseignantes contre la réforme des
retraites, on pouvait lire : « Une instit vieille, ridée, sans
énergie ne fait plus sourire ses élèves
22 . » La formule
rappelle un célèbre slogan de 68 : « Professeurs, vous nous faites
vieillir. »
Idéologie aberrante, dira-t-on, qui ne
mériterait pas d’être prise au sérieux si elle n’offrait une sorte
de motion de synthèse aux deux scénarios opposés évoqués plus haut
: disparition des âges et lutte des âges. D’un côté, en effet, elle
scinde l’humanité en castes d’âges antagonistes, jeunes contre
vieux, lisant ce conflit comme le véritable moteur de l’histoire
et, de l’autre, elle nous rend la vie impossible par un usage
hyperbolique de l’impératif « restez jeune ! » Ce qui signifie
aussi, comme le remarquait A. Finkielkraut
23 , « oubliez tout !
», « allégez-vous du poids de la mémoire et de la Culture qui vous
empêche de vivre indépendant et authentique ». Du même coup, le
jeunisme inverse la chaîne de transmission et brise la relation
éducative : non seulement le jeune n’a rien à apprendre de
l’adulte, mais celui-ci doit se mettre à l’école de celui-là, pour
éventuellement le faire sourire. L'école serait-elle désormais
vouée à « enseigner la jeunesse aux jeunes
24 » ?>
Tout cela est juste. Mais comment ne pas voir
aussi que la revendication de ce dessein jeuniste plonge ses
racines au plus profond de la logique démocratique ? Après tout,
disent les jeunistes, si « les hommes naissent libres et
égaux en droits », sur quoi repose la hiérarchie des âges, sinon
sur un reliquat d’archaïsme qu’il conviendrait d’abolir ? Et si la
« perfectibilité » désigne bien l’essence de l’humanité de l’homme,
comment ne pas reconnaître que la jeunesse, âge des possibles,
l’incarne beaucoup mieux que l’âge adulte, âge des choix, et que la
vieillesse, âge du renoncement ? Il faudrait donc libérer les
jeunes de cette minorité « artificielle », en laquelle les adultes
les confinent, sous prétexte « qu’ils ne sont pas assez mûrs pour
la liberté 25 » ; et il conviendrait de
promouvoir courageusement contre les adultes-bourgeois-installés la
force de création, d’innovation et de régénération que représente
la jeunesse. Grandir, c’est vieillir ; vieillir, c’est mourir ;
donc grandir, c’est mourir, et vivre, c’est rester jeune !
CQFD.
Tels sont les termes d’un débat qui se rejoue
régulièrement aussi bien à propos de l’éducation qu’au sujet de la
culture. Faut-il rendre les élèves davantage acteurs, voire
auteurs, de leur propre éducation au risque de briser le fil de la
transmission et la responsabilité qu’ont les adultes à leur égard ?
Y a-t-il une « culture jeune » créative, musicale et festive,
alternative plausible à la culture scolaire, classique, écrite, des
vieux ou doit-on défendre pied à pied La Culture contre les
agressions de cette chimère, d’autant plus insaisissable qu’elle
est nulle ?
Il n’est pas question ici de renvoyer dos à dos
les deux camps – le jeunisme n’est pas tenable – mais il faut
comprendre la structure et la logique de l’affrontement. Car
l’idéologie jeuniste a pour notre étude cette vertu capitale de
manifester en toute clarté l’ouverture béante de nos questions
directrices : pourquoi grandir ? pourquoi vieillir ? A ces deux
questions, il répond de manière radicale : « Pour rien. La vraie
vie consiste à ne pas grandir et à ne surtout pas vieillir. »
Le type idéal du jeunisme (G. Lapassade)
La meilleure expression de l’idée
jeuniste se trouve sans nul doute dans le livre, paru en
1963, de Georges Lapassade, L'entrée dans la vie. Essai sur
l’inachèvement de l’homme 26 . Cet ouvrage, qui eut en
son temps un grand écho, est emblématique. Il rassemble sur la
question des « âges de la vie » des thématiques éparses dans les
principaux dispositifs intellectuels alors en présence :
psychanalyse, marxisme, existentialisme, phénoménologie,
ethnologie.
La thèse générale de l’ouvrage est que l’homme
est par essence voué à l’inachèvement, ce qui signifie que tout
idéal de maturité ou d’accomplissement doit être récusé pour
laisser place à « l’entrisme » : « toute histoire, individuelle et
collective, est entrée permanente et jamais aboutissement définitif
» (p. 205-206). Alors que l’ensemble des traditions et des sagesses
qui se sont succédé dans l’histoire ont érigé des normes adultes,
des promesses d’achèvement, il faudrait désormais prendre pour
idéal « le mouvement permanent par lequel l’homme s’efforce,
jusqu’au terme de son existence, d’entrer dans la vie » (p. 206).
C'est pourquoi la jeunesse est l’essence de l’homme, tandis que
l’adulte est son aliénation.
Lapassade reprend là une thématique ancienne,
dont on pourrait identifier la première occurrence dans le célèbre
mythe de Prométhée 27 . Celui-ci raconte que, à
l’origine, à la suite d’un mauvais partage des attributs du monde
vivant, l’homme se retrouva, parmi les animaux, totalement nu et
démuni. C'est pour pallier cette condition initiale que Prométhée
déroba le feu divin et transmit aux hommes le savoir de la
technique. Autrement dit, à la différence des animaux qui sont dès
la naissance programmés par leur instinct et défini par leur
condition, l’homme n’est pas prédéterminé, et voit le jour en
situation d’immaturité profonde : en ce sens, l’homme naît « rien
».
Mais, insiste Lapassade, cette définition peut
faire l’objet de deux utilisations normatives. La première, qu’il
impute à la philosophie des Lumières et, plus généralement, à toute
la pensée moderne, consiste, en partant de cet inachèvement
initial, à poser une norme ou un modèle à atteindre. L'homme
originellement inachevé doit s’efforcer de se finir dans l’âge
adulte ; « l’adulte, c’est l’homme développé et formé ; l’enfant ne
sert ici qu’à préparer l’adulte » (p. 14). Contre cette idée, il
affirme sa propre conception qui consiste à poser l’inachèvement
essentiel de l’humain : l’individu doit rester fidèle à
cette essence (qui l’écarte de toute essence) et lutter
farouchement contre toute tentation de « finition » ou
d’accomplissement ; bref : surtout ne jamais sombrer dans l’âge
adulte, âge de la déchéance humaine, puisque l’humanité y déroge de
son inachèvement essentiel. Selon cette seconde conception,
l’enfant succède « à l’adulte au lieu de le précéder » (p.
15).
Pour justifier cette idée, Lapassade se fonde
sur la notion biologique de « néoténie évolutive » : certaines
espèces de batraciens, comme l’axolotl, cessent parfois de passer à
l’état adulte et se perpétuent sous leur forme larvaire. Ainsi,
dans le monde vivant, « le néotène est un adolescent qui a remplacé
l’adulte » (p. 15). Telle est la condition de l’homme : celle d’un
perpétuel embryon. De sorte que « insister sur la néoténie humaine,
c’est (...) valoriser l’indétermination de la jeunesse et,
corrélativement, dévaloriser les déterminations de la maturité »
(p. 18). La psychanalyse confirme ce que la biologie suggère en
montrant qu’on ne rompt jamais avec son enfance. A certains égards,
écrit Lapassade, « le monde humain reste de part en part un
monde d’enfants » (p. 31). L'histoire elle-même, en imposant la
vision d’« un monde en révolution permanente », nous fait prendre
conscience que « plus rien n’est fixe, pas même la notion de
maturité ».
Il convient donc, à la fois par nécessité et par
devoir, de critiquer, de relativiser et, au final, de déconstruire
cette norme fixiste au profit de l’idée d’une « adolescence
permanente ». Aujourd’hui (en 1963), écrit Lapassade, « les jeunes
révoltés sont devenus indifférents sinon hostiles, au monde qui les
attend et qui leur demande d’être adultes. Leur révolte est sans
doute dans une impasse. Son sens n’en est pas moins essentiel au
monde d’aujourd’hui. On peut y voir en effet une contestation de la
norme de l’adulte, annonciatrice de son déclin » (p. 164).
De sa thèse, Lapassade déduit une sagesse : «
accepter la vie comme expérience du changement » (p. 87), assumer «
la situation de l’homme dans le monde » qui se caractérise comme «
une adhésion sans véritable attache, un engagement impliquant sans
cesse le désengagement » (p. 207). Il en déduit surtout un projet
pédagogique : « A la pédagogie traditionnelle, centrée sur
l’adulte, s’oppose une pédagogie qui cherche encore son statut,
mais qui conteste les normes qui réglaient jusqu’ici le travail
éducatif » (p. 174). Elle pourrait prendre la forme d’une «
pédagogie libertaire » dans laquelle « l’école cesse d’être
orientée par la préparation à la vie ; la norme de l’adulte n’est
plus ici le fondement du processus éducatif (...) la « vraie vie »,
c’est l’enfance et la jeunesse ; le problème d’une « entrée dans la
vie adulte » au terme de la formation éducative n’a plus ici la
fonction normative que lui reconnaissait l’école du passé » (p.
179). Cette pédagogie, prélude, donc, à une « décolonisation
complète de l’enfance » (p. 180) 28 .
(Re)lire cet ouvrage aujourd’hui produit un
effet saisissant : à bien des égards, son programme s’est réalisé,
notamment sur le plan éducatif. Car c’est bien, en effet, – et
c’est peu dire – l’« inachèvement » qui le caractérise. Mais au
lieu de s’en féliciter, il y a lieu de s’en plaindre, puisqu’en
l’occurrence, c’est l’adulte qu’on a jeté avec l’eau du bain. Bel
exemple de dialectique des Lumières où le projet d’émancipation se
mue en son contraire : la régression. L'intérêt du livre est
pourtant indéniable, ne serait-ce que parce qu’il contient et
articule les deux dogmes du jeunisme comme idéologie : le jeune est
l’avenir de l’homme ; l’adulte est l’ennemi du jeune.
Le jeune est l’avenir de l’homme
Si le jeune est l’avenir de l’homme, c’est
d’abord parce que, le monde moderne marchant « au progrès », la
jeunesse annonce une humanité meilleure. C'est ce qu’exprime à
merveille cette formule révolutionnaire qui fait florès dès 1797 :
« La postérité a remplacé les ancêtres
29 ». C'est par elle,
et par ses représentants, que l’on peut espérer la régénération de
la politique, de l’entreprise, des mœurs, de l’art, de la culture,
de la science, de l’amour. D’où le fait qu’au sein des mouvements
révolutionnaires une place à part est faite à cet âge, soit qu’il
soit strictement encadré dans les appareils politiques (jeunesses
communiste, fasciste,...), soit qu’il s’oppose à leur logique trop
étroite (les jeunes Turcs).
Sur le plan individuel, le jeunisme pose comme
unique objectif de la vie humaine celui d’apprendre à « rester
jeune ». Le courant de la transmission s’inverse, ce n’est plus à
l’adulte ou à l’ancêtre de dire à l’enfant comment vivre, mais
c’est à l’enfant qu’il revient d’éduquer ses parents. Dans Le
fossé des générations (1970), Margaret Mead avait évoqué cette
situation à propos des enfants d’immigrés. Ceux-ci s’avèrent
souvent plus adaptés que leurs parents dans leur nouvelle patrie.
Conséquence de la modernisation effrénée : nous serions tous voués
à devenir des « immigrés dans le temps » ; l’inadaptation nous
guette à plus ou moins long terme, dont seuls nos enfants pourront
nous sauver. Non seulement les vieux n’ont plus rien à transmettre,
mais ils ont tout à apprendre. Quand ils ne sont pas d’emblée et
irrémédiablement exclus comme c’est le cas dans le sport, la mode,
la technologie et la musique. C'est ce que prophétisait Nicholas
Negroponte à propos de l’avènement de l’homme numérique
30 : « Qu'il s’agisse de la
population d’Internet, de l’usage du Nintendo et de Sega, ou de la
pénétration des micro-ordinateurs, l’important ne sera plus
d’appartenir à telle ou telle catégorie sociale, raciale ou
économique, mais à la bonne génération. Les riches sont à présent
les jeunes, et les démunis, les vieux. »
L'adulte est l’ennemi du jeune
D’où le second dogme de l’idéologie « jeuniste »
: l’adulte est l’ennemi du jeune. Car l’adulte fait de la
résistance ! Il s’obstine à vouloir éduquer celui qui devrait être
son maître ; il s’accroche à son pouvoir en dépit de son
inadaptation et fait valoir avec arrogance une prétention désuète à
la maturité. La hiérarchie des âges, dépourvue de la moindre
justification, ne s’explique plus que par une raison contingente :
l’adulte est arrivé avant, voilà tout. Mais cette antériorité, dans
l’univers démocratique, ne saurait fonder une supériorité. Les
prérogatives de l’adulte doivent donc être considérées comme des
privilèges assis sur une domination arbitraire. Celle-ci est mise
en accusation pour deux motifs, dont l’articulation n’est
d’ailleurs pas aisée : si l’adulte est l’ennemi, c’est, non
seulement parce qu’il opprime le jeune en le maintenant dans une
relation de dépendance et d’infériorité, mais aussi parce qu’il
l’aliène en ne lui reconnaissant pas d’identité spécifique. Le
jeunisme revendique donc pour le jeune d’être à la fois le même (un
homme comme les autres) et un autre (un être à part) au nom d’un
double droit à l’égalité et à la différence.
D’où deux types de revendications. Tout d’abord,
celle d’un accès précoce à la citoyenneté, selon le modèle de la
libération du tiers état contre les nobles, des peuples colonisés
contre les puissances coloniales et des femmes contre les hommes.
Quelques titres d’ouvrages illustrent cette stratégie argumentative
: Pour décoloniser l’enfant de Gérard Mendel ou, plus
récemment, Le peuple adolescent et Le deuxième homme
de Michel Fize 31 .
La seconde série de revendications concerne la
reconnaissance de ce que Talcott Parsons avait été un des premiers
à désigner en 1942 sous le nom de youth culture 32 . La
culture jeune se définit contre le « modèle dominant du rôle de
l’homme adulte » qui « valorise la responsabilité », à laquelle
elle oppose « la gratuité ». C'est particulièrement le cas, note
Parsons, dans les high schools américaines où se concentrent
les nouvelles « tensions dans les rapports des jeunes avec leurs
aînés » (p. 115). Son émergence se manifeste dans l’invention du
dating et du flirt, relation amoureuse qui ne porte
pas à conséquence, ou encore à travers les stéréotypes comme le «
chic type » (swell guy), champion d’athlétisme, et la «
belle fille » (glamour girl), as de la séduction. On peut
penser que la vague rock à partir de 1954
6 transforme ce modèle particulier en
schéma universel. Paul Yonnet a parfaitement décrit les trois
dimensions principales de cette culture juvénile de masse, qui se
déploie, par rapport à la culture adulte, suivant une logique à la
fois d’opposition et de dépassement
33 : le rock comme
conscience de classe, la mode comme instrument de propagande et la
« libération sexuelle » comme idéologie. Le rock, dans la mesure
où, à partir de son avènement historico-mondial, la musique cesse
d’être un simple divertissement pour devenir une ontologie ; la
mode, parce que, en la matière, l’« ado » devient prescripteur ; la
« libération sexuelle », pour autant que, partie de la jeunesse,
elle devient l’emblème de la vie contemporaine. Esthétique,
consommation et sexualité : dans ces trois domaines, la culture
jeune a affirmé sa supériorité et sa domination sur la culture
adulte, générant le jeunisme contemporain.
A travers cette double créance, d’égalité et de
reconnaissance, le jeunisme révèle toutefois la profonde
contradiction qui le traverse : l’objet de la revendication
égalitaire est de pouvoir participer à la vie adulte et celui de la
bataille pour la reconnaissance suppose à l’inverse l’acceptation
de la différence entre les deux mondes. Dans les deux cas, la lutte
des âges ne saurait être une lutte à mort : les jeunes ont besoin
des adultes pour s’affirmer à la fois égaux et différents. Par
quoi, notons-le d’emblée, le jeunisme maintient l’âge adulte comme
référence. Ce qui ne saurait surprendre, puisque le jeunisme est
devenu, au fil des années, une vieille idéologie
démago-nostalgique.
Du jeunisme révolutionnaire au jeunisme
individualiste
Pour le montrer, il faut élucider le destin
historique d’une telle figure idéologique. Elle représente une
expression hyperbolique de la logique moderne. Radicalisation de
l’idée d’égalité, d’une part, puisque c’est bien l’abolition de
toute hiérarchie ou échelle des âges qui rend possible leur
antagonisme ; hypertrophie de l’idée de perfectibilité, d’autre
part, pour autant que la jeunesse, âge des virtualités, devient
l’unique mode d’être authentiquement humain. Mais jusqu’à quel
point et dans quelle mesure cette radicalisation est-elle une
fatalité de notre temps ?
La question peut se poser, car, à regarder
l’histoire, on trouverait, avant même les mouvements romantiques et
révolutionnaires, des expressions du jeunisme passées depuis dans
le patrimoine de la grande Culture et de la grande Histoire. Certes
l’argument est irritant quand s’en prévalent des « petits cons »
pour justifier l’incurie de leur art. Mais il faut bien reconnaître
qu’il y a aussi du jeunisme dans le despotisme juvénile de la
Florence de Savonarole, dans « l’insolence » de la Réforme à
l’égard des dogmes de l’ancienne foi, dans les arguments des
Modernes contre les Anciens lors de la fameuse querelle. Que
reprochait Charles Perrault le moderne aux Anciens, sinon – même si
c’est en des termes plus choisis – d’être profondément
chiants 7 .
En ce XVIIe siècle finissant « on
abandonna, comme le dit Paul Hazard dans La crise de la
conscience européenne, le parti des grands morts, pour se
laisser aller à la joie, d’ailleurs facile et insolente, de sentir
en soi l’afflux d’une jeune vie, même éphémère ; on aima mieux
parier sur le présent que sur l'éternel
34 ». Ce culte de la
jeunesse, n’eut dès lors plus de cesse, que ce soit dans le domaine
politique ou esthétique. Révolution et Romantisme conspirèrent pour
la célébrer.
Des premiers romantiques allemands au mouvement
Jeune-France des années 1830 35 , jusqu’aux avant-gardes
esthétiques, la jeunesse ne cessa d’apparaître comme le vecteur non
seulement du changement, mais de la régénération de l’art.
Rappelons pour mémoire l’excellente définition que donnèrent
d’eux-mêmes les « Incohérents », premier modèle du genre
avant-garde, avant leur fort conséquente auto-dissolution, pour
cause d’avancement en âge : « L'Incohérent est jeune, il lui faut
en effet la souplesse des membres et de l’esprit pour se livrer à
de perpétuelles dislocations physiques et morales... L'incohérent
n’a conséquemment ni rhumatismes ni migraines, il est nerveux et
robuste. Il appartient à tous les métiers qui se rapprochent de
l’art : un typographe peut être incohérent, un zingueur jamais....
L'Incohérent prend sa retraite en se mariant ou en attrapant un
rhumatisme 36 . »
Qu’est-ce qui distingue au fond le culte
romantico-révolutionnaire de la jeunesse, devenu un monument de la
Culture moderne, du « jeunisme » contemporain ? Sans doute le fait
que la valorisation de la jeunesse s’entendait alors – à tort ou à
raison, peu importe ici – au nom de La Politique ou de
L'Art en majuscules. La supériorité des jeunes était
revendiquée au nom d’une cause plus élevée, d’une finalité suprême
qui la dépassait encore. Et même lorsqu’il s’agit, comme chez les
Jeunes Turcs, de « rajeunir le monde », c’est pour assurer le
triomphe de la Nation. Si les jeunes sont moteurs de l’Histoire,
c’est parce qu’ils savent et supportent le poids de ce passé avec
lequel il faut rompre pour régénérer l’humanité. Ce sont, pour
reprendre le fameux mot de Jean de Salisbury, des nains juchés sur
les épaules de géants qui, pourtant, les écrasent. En un sens, la
jeunesse romantico-révolutionnaire reste la garante du monde
commun, comme c’était déjà le cas dans les sociétés d’Ancien Régime
37 .
Face à ce jeunisme révolutionnaire, qui
reconnaît la transmission et l’héritage, même si c’est pour les
refuser, on assiste, au sein des démocraties occidentales durant la
seconde moitié du XXe siècle, à la
montée en puissance d’un jeunisme d’un genre bien différent. A
l’impatience d’entrer dans le monde adulte afin de le régénérer
succède une autonomisation toujours plus grande de la jeunesse qui
tend à ne plus se référer qu’à elle-même, affichant son
indifférence à l’égard du monde adulte sans néanmoins le contester.
Au plan strictement culturel, la substitution de la culture jeune
aux mouvements des avant-gardes témoigne de cette transition : les
diverses expressions de la culture jeune peuvent certes parfois
recycler des thèmes empruntés à ceux-ci, et mimer le geste de la
rupture, il n’en demeure pas moins que leur fonction au sein du
monde social est d’une nature radicalement différente. Elles
permettent l’affirmation de l’individualité naissante en cultivant
la différence avec les pères et la distinction entre pairs dans le
cadre d’une « vie de jeune » de plus en plus émancipée des
contraintes de l’autorité et du poids de l’héritage. Une telle
fonction d’individualisation ne requiert plus la
confrontation avec le monde adulte, ni le projet de le comprendre
ou de le transformer. En se démocratisant, le génie adolescent a
perdu sa force subversive et créatrice ; selon l’heureuse formule
de Paul Yonnet, « l’émancipation adolescente (...) a tué le génie
adolescent 38 ». C'est ainsi, par exemple,
que la dimension sacrificielle des écrivains de la bohème a disparu
: « L'adolescent émancipé, lui, ne sacrifierait rien de ses
rêves de jouissances pour rien 39 . » A la tension de la lutte
contre l’ordre des Pères, s’est substituée l’aspiration à jouir
tranquillement des prérogatives de la jeunesse à travers des
pratiques consuméristes et festives. Le Révolutionnaire et le Génie
ont laissé la place aux « teufers ». Au moment où le situationnisme
parodiait encore les avant-gardes et mai 68 la révolution le
jeunisme individualiste s’imposait à travers les phénomènes de «
Salut les copains » et de la « Beatlesmania ».
Du jeunisme révolutionnaire, il ne reste plus
que la caricature du « bougisme », dénoncée par Pierre-André
Taguieff : « s’activer, s’agiter, s’affairer », « faire bouger », «
se bouger » sans un « ce vers quoi » ni un « pourquoi 40 ». Le
culte définalisé du mouvement pour le mouvement s’épanouit dans les
domaines des innovations technologiques et de la consommation, mais
s’accompagne volontiers, dans ceux de la culture et de la
politique, d’un conformisme et d’un conservatisme de fait : la
haine du bourgeois, lui-même devenu bohème, s’est muée en
indifférence plus ou moins polie tandis que les révoltes politiques
de la jeunesse se proposent de conserver coûte que coûte l’ordre
existant. Rien de tragique, du reste, dans cette évolution, du
moins si l’on n’éprouve aucune nostalgie pour la violence
révolutionnaire : celle-ci ne suscitait encore une certaine
fascination romantique dans la France des sixties, dans les
champs de l’expression culturelle et de la rhétorique des
groupuscules gauchistes.
Ce qui peut inquiéter dans ce nouveau visage du
jeunisme tient au constat que l’héritage et la transmission
semblent avoir disparu corps et biens. Entre les générations, qui
incarnent les unes pour les autres des époques différentes – des
humanités distinctes, pourrait-on presque dire en s’inspirant de
Tocqueville – il n’y a plus de transmissions ni de conflits
possibles faute de terrain commun. C'est ce sentiment de dérive des
continents générationnels que Michel Houellebecq formulait dans
Les particules élémentaires à travers les réflexions de son
héros méditant sa relation avec son fils devenu adolescent :
« Je suis salarié, je suis locataire, je n’ai
rien à transmettre à mon fils. Je n’ai aucun métier à lui
apprendre, je ne sais même pas ce qu’il pourra faire plus tard ;
les règles que j’ai connues ne seront de toute façon plus valables
pour lui, il vivra dans un autre univers. Accepter l’idéologie du
changement continuel, c’est accepter que la vie d’un homme soit
strictement réduite à son existence individuelle, et que les
générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses
yeux. C'est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui,
n’a plus aucun sens pour un homme 41 . »
On ne saurait mieux exprimer le sentiment de la
perte du monde commun et l’avènement d’une rationalité
instrumentale déconnectée de toute finalité extérieure. La menace,
dans cette perspective, c’est l’indifférence à l’égard des
générations qui ont précédé et de celles qui vont suivre, la
transformation accélérée de chacun en has been, ringard
dépassé par le mouvement du changement continuel ; c’est encore la
crise de la transmission, laquelle revêt un double aspect :
l’incertitude croissante quant à ce qui demeure digne d’être
conservé et transmis de l’héritage du passé, et l’incertitude quant
à la nature du lien qui doit s’établir, à chaque âge, avec les
autres âges, incertitude qui affecte la représentation des devoirs
envers l’autre en tant qu’il appartient à une génération
différente. Qu’ai-je à apprendre de l’autre ? Qu’ai-je à lui
apprendre ? Les réponses ne vont plus de soi.
Une société devenue adolescente ?
Viendraient-elles à faire totalement défaut ?
C'est l’hypothèse qui a été défendue avec brio par Paul Yonnet dans
un livre récent, Le recul devant la mort 42 .
La société qui produit l’adolescence
interminable fonctionne à l’image de celle-ci, incapable de
concevoir une fin – un terme aussi bien qu’un but – au « bougisme »
: « La société a idéalisé l’individu qui n’en aura jamais fini
d’être équipé, elle a érigé en modèle l’adolescence, en demandant
aux individus de n’en jamais sortir, de continuer à présenter de
l’inachèvement, de l’imperfection 43 . » Ce faisant, elle plonge
les individus « dans une psychologie de l’angoisse, et dans une
douleur récurrente, dont l’origine pourrait être formulée ainsi :
mais arrête-t-on jamais de grandir 44 ? ».
Le résultat paradoxal d’une société qui valorise
l’adolescence interminable, suggérant à tous que l’on n’en a jamais
fini de grandir, c’est précisément qu’elle empêche de grandir : «
L'émancipation adolescente, dont j’ai à plusieurs reprises étudié
l’histoire et les formes, écrit Yonnet, n’avait donc pas pour but
l’émancipation de l’adolescence, de faire sortir les adolescents de
l’adolescence, mais de les y faire entrer (...) les adolescents des
sociétés occidentales ne se sont ou n’ont été émancipés que pour
rester plus ou moins longuement et, d’une certaine manière, presque
interminablement adolescents 45 . » Et Yonnet de reprendre à
son compte le terme cher à Lapassade de « néoténie », non plus pour
désigner un idéal d’humanité authentique, mais pour exprimer la
vérité de la condition adolescente au sein de la société du
jeunisme achevé. « Le type même du comportement néoténique,
écrit-il, est le ronron du chat, qui disparaît ou se raréfie à
l’état sauvage après le sevrage mais qui réapparaît dès qu’un être
humain réaccomplit les actes fondamentaux de la tendresse et du
maternage que le chaton a connus dans son enfance et que, bien sûr,
il ne saurait oublier 46 . » Le problème est
qu’évidemment l’adolescent n’est pas un animal de compagnie ; son
infantilisation, qui prend la forme paradoxale d’une liberté
inutile, crée une situation « où l’on envoie l’énergie de la
jeunesse s’épuiser dans l’inépuisable, se fracasser contre des
murs, s’engluer dans des problèmes mal posés, s’égarer dans des
voies sans issue » et qui est « hautement pathogène et dommageable
pour la société 47 ». Ainsi peut-il pointer en
guise de symptômes du mal jeuniste, la violence des mineurs, la
montée des conduites à risque, la fin de la culture, la fin du
génie adolescent, etc.
Marcel Gauchet rejoint une grande partie des
analyses de Yonnet dans un brillant article lui aussi d’une très
grande importance au regard de la problématique qui est la nôtre
48 . Comme Yonnet, et sur la
base des mêmes données anthropologico-historiques (le recul de la
mort, l’émergence de l’enfant du désir et de la famille
individualiste), Gauchet diagnostique l’avènement d’un monde sans
adultes, miné par l’idéal jeuniste. Le ressort caché de l’expansion
de l’adolescence ou de la jeunesse moderne, pour Gauchet comme pour
Yonnet, vient de la teneur prise par l’idéal pédagogique moderne :
« Tout le problème de l’adolescence actuelle, écrit Yonnet, est
qu’elle n’est plus une période de croissance sociale, mais une
période d’accumulation des conditions de la croissance sociale,
elle est une période de potentialisation longue et souvent
inapparente des ressources personnelles, qui ne trouveront à
s’appliquer que bien plus tard 49 . » De même pour Gauchet, le
programme pédagogique actuel n’est plus de s’ajuster au monde
adulte mais « d’apprendre à apprendre, de manière à se détacher des
contenus appris, et de se construire soi-même, de manière à rester
libre vis-à-vis des rôles endossés et des fonctions exercées
50 ». L'ambition n’est plus de
progresser vers un but, un idéal d’accomplissement, mais de
conserver autant qu’il est possible « la féconde indétermination de
l’enfance ». L'objectif de ce qu’il convient de nommer « formation
de l’individualité » est « l’accumulation de ressources et de
moyens en vue d’une vie très longue » puisque, ne sachant pas de
quoi l’avenir sera fait, chacun doit avant tout « se préparer à se
déterminer soi-même ». Cette formation requiert « une phase
propédeutique séparée » de plus en plus longue : « il est acquis
qu’avant vingt-cinq ans l’état normal est de vivre une vie de jeune
qui se prépare à l'existence 51 ».
Cependant la valorisation de l’individualité qui
est au principe de la transformation de l’idéal pédagogique et de
l’expansion de la jeunesse provoque également « la désagrégation de
ce que voulait dire la maturité» :
« Il n’y a plus de modèle de l’existence adulte,
conditionné par le seuil de la fondation d’un foyer, modèle vers
lequel passionnément tendre pour la plupart, ou repoussoir redouté
pour quelques-uns. (...) En revanche, si ce qui rendait l’état
adulte identifiable et désirable s’est effacé, rester jeune
est très normalement l’idéal de l’existence, dès lors que vous avez
un long temps devant vous, et que vous entendez exploiter ses
ressources, c’est-à-dire garder du possible devant vous. (...)
Rester jeune, c’est essentiellement ne pas se fixer, ne pas
s’aliéner dans le déjà réalisé. L'état adulte a ceci de dramatique
qu’il est limitatif. Il est marqué par les contraintes
d’engagements sentimentaux durables et par les obligations d’une
spécialisation professionnelle. (...) Aussi l’idéal de masse
devient-il d’être le moins adulte possible, au sens péjoratif que
prend le terme, d’en exploiter les avantages et d’en éviter les
inconvénients, de maintenir la distance envers les emplois et les
rôles imposés, de garder le plus longtemps qu’il se peut des
réserves pour d’autres voies. La jeunesse prend valeur de modèle
pour l’existence entière. Aussi l’adolescence perd-elle son
caractère de transition, faute d’une butée, faute d’un seuil à
franchir qui en signalerait le terme indubitable 52 .
»
La société de l’individu désengagé, où
l’important est de se garder disponible pour plus tard, de ne pas
se laisser piéger par le « fixisme » de la condition d’adulte est
une société, si ce n’est sans adultes, à tout le moins « sans
adultes consentants », ou « avec des adultes mi-résignés,
mi-frustrés » ; ceux-ci ne sauraient inciter les adolescents et les
post-adolescents, dont ils envient « la puissance de choix de soi »
qu’ils conservent, à s’insérer dans leur monde. Ainsi Marcel
Gauchet peut-il lui aussi – du fait de l’absence d’une frontière
nette permettant de distinguer ceux qui sont anxieux à l’idée de
rejoindre la condition d’adulte et ceux qui sont nostalgiques de
l’indétermination de la jeunesse – recycler la terminologie de
Lapassade pour caractériser la réalité de la société jeuniste : «
Entrer dans la vie, ne serait-ce pas la nouvelle définition de la
vie 53 ? »
Le dépassement du jeunisme
Ces analyses sont brillantes et convaincantes.
Elles se basent pourtant sur une idée que l’on peut discuter :
celle d’une incompatibilité de principe entre la perfectibilité et
la maturité. Voilà ce qui, à l’ère de l’individu, ruinerait
inexorablement toute possibilité d’échelle ou de hiérarchie des
âges. L'hypothèse qui fonde notre enquête est que le jeunisme, qui
voue l’adulte au rebut, met la transmission à la casse et jette le
monde commun aux oubliettes, ne constitue pas forcément l’essence
de l’individualisme démocratique. Il nous semble au contraire que
les âges et l’idéal de la maturité adulte se reconfigurent
aujourd’hui à l’aune du problème de la construction de
l’individualité. Ce qui permet de considérer cette idée comme étant
digne d’examen, c’est le sentiment que le jeunisme est en train de
s’épuiser. Comme s’il avait perdu sa puissance de séduction, au fur
et à mesure qu’il réalisait ses virtualités. Ce « désenchantement
du jeunisme » pourrait se décliner selon les deux dimensions du
type idéal que résumaient les propositions « le jeune est l’avenir
de l’adulte » et « l’adulte est l’ennemi du jeune ».
Si, d’une part, le jeune n’apparaît plus être
l’avenir de l’adulte, c’est tout simplement parce que l’avenir
n’est plus radieux et que nous sommes désormais passés, non sans
doute à l’âge d’une disparition de l’avenir
54 , mais à celui d’une
crise profonde de l’idée de progrès. Nos « sociétés du risque »
(Ulrich Beck), en fragilisant l’espoir et la confiance d’un futur
meilleur, déstabilisent également les générations qui en sont les
emblèmes.
Si, d’autre part, l’adulte n’est plus l’ennemi
du jeune, c’est que l’un et l’autre vivent désormais « libres,
ensemble » (François de Singly 55 . La famille, « cellule de
base de l’individu » n’étouffe plus la liberté : elle apporte
soutien matériel, reconnaissance et affection à « l’enfant du désir
» et constitue avant tout un refuge. Au regard de l’ampleur des
solidarités générationnelles et des demandes de protection, il
apparaît raisonnable d’affirmer que la lutte des âges prophétisée
par certains n’aura pas lieu. D’ailleurs, toutes les enquêtes le
montrent : les valeurs des jeunes et des adultes se sont
rapprochées 56 . Que ce soit dans le
domaine des mœurs et des normes morales, sur le sentiment
d’appartenance à la communauté nationale, sur la question de la
valeur de l’autorité ou des croyances religieuses, les écarts se
sont considérablement réduits. La révolution individualiste, portée
par 68, est derrière nous : les générations qui, depuis, se
succèdent partagent pour l’essentiel ces valeurs et sont ainsi
vouées à vivre « à l’ombre de La Génération
57 ». Les inquiétudes
et les revendications qui naissent du nouvel ordre des choses, la
demande d’autorité elle-même, sont également portées par toutes les
générations, comme l’indique notamment la sociologie
électorale.
Socialement, la jeunesse revendique aujourd’hui
moins la liberté que la sécurité. L'autonomie culturelle étant
conquise et l’autonomie économique rendue plus difficilement
accessible, les jeunes se tournent désormais vers les adultes en
sollicitant assistance et protection. Episode emblématique de cette
mutation, ce colloque à la Sorbonne le 22 janvier 2000 consacré à «
l’autonomie de la jeunesse 58 ». Un millier de jeunes,
représentants des associations étudiantes, lycéennes et ouvrières
étaient réunis, à l’invitation d’un collectif d’organisations
mutualistes, syndicales et familiales autour de cette question :
comment aider les « jeunes adultes » à « entrer dans la vie » ? Le
réalisateur Jean-Michel Carré lançait, nostalgique, à la cantonade
: « Il y a trente ans, dans cette salle, il y avait beaucoup de
jeunes. Qu’est-ce qu’ils voulaient ? Changer le monde ! » Or ce
jour-là, il n’était plus question que de formation, d’accès au
soin, au logement, au travail : fallait-il ou non une branche
jeunesse de la Sécurité sociale ? La ministre de la Jeunesse et des
Sports, Marie-George Buffet, eut beau jeu de rétorquer que si, en
Mai 1968, « on pouvait brasser les idées », c’était « parce qu’on
était sûr du lendemain ». La plupart des associations ne
revendiquaient ni une libération de la jeunesse ni un
rajeunissement du monde, mais « un statut de la jeunesse », une
reconnaissance symbolique et financière (RMI-jeunes), bref une
créance de protection et d’encadrement. En 1968, dans un monde
encore autoritaire, les jeunes contestaient l’autorité ; en 2000,
dans un univers libéral, ils se méfient de la liberté et en
appellent à l’Etat-providence. Le jeunisme serait-il devenu une «
idéologie de vieux » ?
Sur le plan spirituel, ce désenchantement est
également sensible. La jeunesse n’incarne plus nécessairement le
seul âge authentique de l’humain. Le jeunisme individualiste semble
paradoxalement dépassé, comme si le désenchantement qu’il semblait
véhiculer se contaminait lui-même. Etre jeune et disponible, c’est
bien, mais cela ne suffit pas à garantir le bonheur et le salut
personnels. La jeunesse, pas plus que l’argent, ne fait le bonheur
; même si, comme lui, elle peut y contribuer. Si l’on peut ménager
les apparences, tant mieux : pourquoi s’en priver ? La progression
de l’industrie du rajeunissement (médias, cosmétique,
chirurgie,...) en témoigne. Mais là n’est pas, en fin de compte, le
salut. L'éternelle jeunesse – vivre comme si l’on ne devait jamais
mourir, la disponibilité permanente, le renoncement au renoncement
– n’apparaît plus nécessairement comme un programme raisonnable.
Bref, il se pourrait bien que le rêve à la fois prométhéen,
faustien et frankensteinien du « stop aging » coexiste
désormais avec la conviction que l’élixir de jouvence n’est pas la
panacée.
Un tel épuisement du jeunisme redonne, du même
coup, place et fonction à l’âge adulte. On verra plus loin que,
dans l’économie sociale des âges, tout était loin d’avoir disparu,
notamment les seuils d’accès à la maturité. Mais même en observant
l’espace public, on perçoit le souffle de ce qui, bien à tort,
apparaît comme une restauration. Rétablir l’autorité à l’école et
dans la famille, renforcer la fonction paternelle, lutter contre
les incivilités, réparer la chaîne de transmission des savoirs,
maintenir les traditions : tous ces thèmes, bien connus, sont dans
l’air du temps. Ils manquent pourtant, à nos yeux, l’essentiel, car
il ne s’agit pas tant aujourd’hui de restaurer que d’inventer. Ou
plus exactement de décrire la redéfinition en cours de la maturité
dans l’univers individualiste.
Pour en saisir les différentes dimensions, il
faut au préalable s’accorder un tant soit peu sur les termes,
notamment sur celui d’adulte qui est ici l’enjeu principal. Pour le
définir, on peut distinguer trois dimensions ou niveaux
anthropologiques fondamentaux, que, par pure convention, nous
désignerons ainsi : l’adultité, la majorité et la maturité.
L'adultité
Osons donc, pour commencer, ce néologisme peu
élégant d’« adultité » qui correspondrait à l’anglais
adulthood et désignerait l’individu parvenu au terme de sa
croissance, c’est-à-dire, au sens étymologique, de son «
adolescence ». Peu importe de savoir à quel âge cela arrive ; peu
importe même de savoir si ce terme intervient comme on n’a presque
jamais cessé de le dire de plus en plus tôt. C'est le moment, dit
Kant, où « l’adolescent devient, dans l’état de nature brut, à
proprement parler un homme ; car il a alors le pouvoir de subvenir
à ses propres besoins, de procréer, et de subvenir également aux
besoins de sa progéniture, ainsi qu’à ceux de sa femme. La
simplicité des besoins [dans l’état de nature] lui rend cette tâche
facile 59 ». Pour le dire autrement,
l’adulte est ici, comme disent les enfants, « le grand » ou encore
« la grande personne », c’est-à-dire celui qui appartient à cette
catégorie floue et fascinante de ceux qui veulent, qui savent et
qui peuvent. Et, comme on sait, aux yeux des enfants, le «
monde des grands » rassemble uniformément les jeunes, les adultes
et les vieux. C'est pour eux une interrogation décisive et très
sérieuse que de savoir si tel grand cousin ou voisin en fait
désormais ou non partie.
La majorité
Si l’« adultité » désigne l’état adulte du point
de vue de l’enfant, on pourrait dire que la majoritédéfinit
cet état du point de vue du jeune. Le majeur, par opposition au
mineur, c’est celui qui non seulement veut, sait et peut, mais a le
droit de son vouloir, de son savoir et de son pouvoir. C'est l’âge
de l’émancipation, de l’indépendance qui ouvre l’accomplissement
social et politique, le plein exercice de la citoyenneté, mais
aussi de la responsabilité. Cette majoritésociale, écrit
Kant dans le même passage cité plus haut, requiert beaucoup plus de
compétences et de moyens que la majorité naturelle précédente, ce
qui explique d’ailleurs le décalage entre les deux : « L'homme
naturel est déjà adulte à un âge où l’homme social (qui ne cesse
pas pour autant d’être homme naturel) n’est encore qu’un
adolescent, voire un enfant ; c’est ainsi, en effet, qu’on peut
appeler celui qui, en raison de son âge (dans l’état civil) n’est
même pas capable de subvenir à ses propres besoins, et encore moins
à ceux de sa progéniture, bien qu’il ait pour lui l’appel de la
nature, l’instinct et le pouvoir de procréer ». Ce décalage
instaure une période de frustration, plus ou moins longue, qui est
la marque de la plupart des sociétés humaines. Le passage à la
majorité se décline bien sûr juridiquement (majorité civile et
pénale), mais aussi socialement par toute une série de seuils
décisifs qui témoignent de l’accession à l’indépendance, qu’elle
soit professionnelle et financière (le premier salaire) ou
affective (la vie de couple et la parentalité).
La maturité
Le troisième niveau de l’âge adulte, celui de
maturité, a trait à l’accomplissement non plus seulement naturel ou
social, mais, lato sensu, « spirituel ». C'est là sans doute
un mot bien lourd, mais comment l’éviter ? Si, aux yeux de
l’enfant, l’adulte c’est la grande personne ; si le majeur, c’est
l’adulte pour le jeune ; le mature, c’est l’adulte du point de vue
de l’adulte. Il arrive en effet que nous ressentions que la vie
professionnelle, familiale, sociale, bref tout ce qui désigne
l’état d’adulte accompli « au quotidien », ne suffit pas à nous
combler. Il arrive même qu’apparaisse à nos propres yeux d’adulte
l’absurdité de cette vie affairée d’animal laborans vouée,
comme dit Hannah Arendt, à travailler toujours plus pour consommer
toujours davantage. Il nous arrive enfin d’éprouver ce sentiment
profond d’être encore des petits enfants. Jusqu’à présent,
pensons-nous alors, nous avons réussi à tromper notre monde et le
persuader que nous étions sérieux, fiables, cultivés,
énergiques,... ; mais s’il savait ce que nous sommes vraiment !
Manque de caractère, de volonté, de culture, de courage, de
franchise, de sentiment, d’honnêteté, d’amour, d’esprit, d’humour,
d’ironie : nous n’ignorons pas, nous, le chemin qu’il nous reste à
parcourir pour devenir ce « grand homme » ou cette « grande femme »
auxquels nous aspirons et que nous espérons. Etre grand ne suffit
pas, il faudrait aussi la grandeur. L'idée de maturité manifeste
donc l’écart entre l’adulte social et l’adulte spirituel, entre
l’exigence de réussir dans la vie et celle de réussir sa
vie. Troisième niveau de l’âge adulte.
Entre ces trois niveaux, il y a donc non
seulement des seuils, mais aussi un ordre hiérarchique qui dessine
comme le parcours d’une vie réussie. Par où l’on voit que la crise
de l’âge adulte n’engage pas seulement un développement psychique
ou un comportement social, mais toute la configuration spirituelle
de notre temps. La question est alors de savoir si cet ordre
demeure concevable dans notre époque de l’égalité qui n’abhorre
rien tant que les rangs et les ordres. Autrement dit, peut-on, à
l’âge démocratique, fonder la supériorité d’un âge (la maturité)
sur d’autres (l’enfance et la jeunesse) de manière à justifier le
projet de vivre sa vie suivant son cours ?
De ce point de vue, les dispositifs passés,
anciens et modernes présentaient une image puissante et claire de
la maturité. Celle-ci était conçue comme le moment où l’humanité
touchait enfin, non seulement à son sommet, mais à ce qu’il y a de
plus grand qu’elle. Les ancêtres la reliaient au passé fondateur,
les sages lui décrivaient l’ordre cosmique, les saints l’élevaient
à la divinité transcendante, les grands hommes la guidaient vers le
bonheur universel. La maturité peut-elle aujourd’hui encore
prétendre à une quelconque supériorité, de sorte que les
questions « pourquoi grandir ? » et « pourquoi vieillir ? »
conservent un sens et obtiennent, éventuellement, une réponse ? Ou
est-on voué à voir se dérober cet axe central de la vie humaine,
condamnant tous les autres âges à perdre et leur nord et leur latin
?
Répondre à une telle question suppose de tenter
ici une « brève histoire des âges de la vie » afin non seulement de
percevoir les racines de la crise contemporaine de l’âge adulte,
mais aussi de comprendre leur reconfiguration contemporaine.
5.Cf., par
exemple, R.-G. Schwartzenberg in Le Monde, 23 octobre 1975 :
« Il y avait d’abord le racisme, ce mépris pour certaines races
prétendument inférieures. Il y avait aussi le sexisme, cette
discrimination fondée sur le sexe, qui relègue les femmes dans des
rôles subalternes. Voici maintenant le jeunisme, la haine des
jeunes, qui se répand comme un nouveau fléau moral et social. Comme
une psychose collective. »
6.Année de
l’enregistrement de « Rock around the clock » par Bill Haley et de
« That’s all right, Mama » et « Blue moon of Kentucky » par Elvis
Presley.
7.« Platon
qui fut divin du temps de nos aïeux/Commence à devenir quelquefois
ennuyeux./En vain son traducteur partisan de l’Antique/En conserve
la grâce et tout le sel attique/Du lecteur le plus âpre et le plus
résolu/Un dialogue entier ne saurait être lu » (« Le siècle de
Louis le Grand » in La querelle des Anciens et des Modernes,
éd. par Marc Fumaroli, Paris, Gallimard, « Folio », 2001, p.
257-258).